“Quelqu’une se met à chanter, semblables à nous / ceux qui ouvrent la bouche pour parler / mille grâces à ceux qui ont entendu notre langage / et ne l’ayant pas trouvé excessif / se sont joints à nous pour transformer le monde” – Monique Wittig, Les Guérillères
“He still stands in spite of what his scars say / And I’ll battle ’til this bitter finale” – Amy Winehouse, Some Unholy War
La production littéraire de Wittig m’intéresse à plusieurs titres, et d’abord en ce qu’elle m’apparaît tout à fait exemplaire de ce que serait une écriture révolutionnaire. Une même exigence de part en part : l’on peut bien distinguer des ouvrages qui relèveraient d’un essai, d’autres plutôt du récit, mais tentatives de théorisation et littérature sont sans cesse mêlées. Je suis entré dans son travail par un livre tardif (Wittig est déjà séparée de la majeure partie du mouvement féministe français, exilée aux États-unis) : La pensée straight, somme de textes très puissants, qui vise à dévoiler l’hétérosexualité dans sa dimension hégémonique et politique. J’ai voulu approfondir, me suis lancé dans son premier roman qui n’a fait que confirmer mes ressentis initiaux. Interrogée à la radio, suite à l’obtention du prix Médicis, Wittig parle pudiquement d’une “amitié un peu plus exclusive entre deux petites filles”. Mais L’opoponax dit le désir lesbien interdit, impensable, contraint jusqu’à la dernière extrémité – jusqu’à ce qu’enfin les digues cèdent : “Tant je l’aimais qu’en elle encore je vis”. D’où la nécessité de nouveaux signifiants pour le dire, se dire, les saisissants jeux sur la langue, les expérimentations formelles auxquelles elle se livre.
Ainsi de Les Guérillères, publié cinq ans plus tard, que Wittig désigne comme un poème épique. Poème aux manières de manifeste – l’effervescence de 68 n’est pas loin, brèche qui sans doute fait espérer une réelle percée féministe – l’ouvrage dépeint une Terre où les mécaniques de domination ont été abolies. Une communauté demeure là, jouit du monde et de ses bienfaits, pleinement intégrée à la nature ; les femmes qui la composent s’aiment, rient, content des histoires. Elles ont produit leurs tables de Loi, réplique humoristique et grave des grands textes sacrés : le Féminaire, dans laquelle chacune puise, cite à sa guise, ou complète les récits déjà inscrits. Wittig s’attache à décrire les corps, ce qu’ils vivent, ce par quoi ils sont traversés (elle poussera l’entreprise un cran plus loin dans Le corps lesbien, qui dit le corps jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la jouissance, ses orifices, ses fluides, sans plus de limite intérieur/extérieur…). A cette exigence matérialiste se conjugue une dimension quasi mystique par moments, qui joue des symbolismes et en produit de nouveaux. Je pense en particulier aux passages qui moquent la très riche production métaphorique associée au sexe féminin, le recouvrant pour ne surtout pas le nommer, qu’elle déjoue par cette figuration du cercle qui désigne la vulve – C’est ce “O” qui fait jonction, à la fois trou dans le langage dominant, blason vulvaire qui connecte à la matérialité du corps, et séparation pour les trois pans de l’ouvrage.
Wittig entretient une certaine défiance à l’égard du “je”, jamais donné d’emblée. L’opoponax maintenait jusqu’à son terme la troisième personne du singulier, “on” qui s’affranchit du genre mais finalement très personnel, dans lequel certaines déjà se détachaient ; chape de plomb ou couverture pour ce qui ne peut se dire. Ici d’abord c’est “elles”, mais un “elles” comme effet des luttes : on comprendra vite que la concorde ne s’acquiert pas sans heurts. Pour que “elles” existe il a fallu la guerre. C’est la dernière partie de l’ouvrage qui dit cette nécessité, dans un immédiat après coup du combat et quelques retours sur ce qui l’a déclenché. La première expose plutôt la victoire et ses effets – paix dont on ne sait pas très bien quel sera le destin. La partie médiane est celle de la lutte la plus féroce. Un “nous” peut finalement advenir : “elles” et quelques hommes qui pourront être autre chose que des ennemis. En dépit d’une forme pour le moins déroutante au premier abord, malgré une temporalité à recomposer sans cesse, l’effet est saisissant : cela me parle. Il m’a fallu un petit moment pour reconnaître dans ces récits guerriers le registre épique et féministe que fraye depuis un auteur qui m’est cher : Antoine Volodine, la cohorte de ses hétéronymes et leurs imprécations sorcières – j’étais chez moi sans le savoir encore.
S’ouvre ainsi, par les pronoms, une réflexion plus générale sur la langue comme outil de domination. Les femmes n’en sont pas à proprement parler exclues, elles peuvent même s’y noyer. Il faudrait plutôt dire que cette langue s’érige contre elle : “Elles disent malheureuse, ils t’ont chassée du monde des signes, et cependant ils t’ont donné des noms, ils t’ont appelée esclave, toi malheureuse esclave. Comme des maîtres ils ont exercé leur droit de maître. Ils écrivent de ce droit de donner des noms qu’il va si loin que l’on peut considérer l’origine du langage comme un acte d’autorité émanant de ceux qui dominent […] Elles disent, ce faisant ils ont gueulé hurlé de toutes leurs forces pour te réduire au silence. Elles disent, le langage que tu parles est fait de mots qui te tuent. Elles disent, le langage que tu parles est fait de signes qui à proprement parler désignent ce qu’ils se sont appropriés. Ce sur quoi ils n’ont pas mis la main, ce sur quoi ils n’ont pas fondu comme des rapaces aux yeux multiples, cela n’apparaît pas dans le langage que tu parles”. Avoir le pouvoir sur la langue, c’est décider de ce qui vaut. De ce qui est. Première leçon wittigienne : faire la révolution implique toujours de forger sa propre langue. Miner l’ordre établi de l’intérieur de la langue, y percer des trous que rien ne pourra recouvrir. Donner aux attaques contre le capitalisme des figurations littéraires (en cela Lucbert est wittigienne).
Si l’on résume : les mots que nous employons charrient des continents – ils sont une des matières même du politique. Il convient donc de les penser. Là, s’ébauche peut-être quelque chose qu’il nous faudrait mettre à profit. Ce savoir qui peut sembler une évidence de notre place de clinicien et pour les sujets que nous recevons (puisqu’il s’agit bien, le temps des séances, de malaxer la matière signifiante)… qu’en faisons-nous quand lorsqu’il s’agit de penser notre discipline même ? Serait-ce donc que le cabinet du psy, espace magique entre tous, échapperait à ces considérations lexicales ? Soyons sérieux. Et conséquents : toute réflexion un tant soit peu critique sur la psychanalyse devrait à un moment ou un autre se préoccuper de questionner son vocabulaire. Car les mots de notre champ sont tout sauf neutres. On peut balayer la question d’un revers de main, en appeler à un sens pur qu’il s’agirait de rétablir doctement (“Freud ne le disait pas dans ce sens là, en fait cela signifie…”). Il n’en demeure pas moins que certains de ses mots ont infusés le vocabulaire commun, et qu’il s’agirait d’en prendre acte. De mesurer, exemplairement, ce que désigner un sujet par le terme de “psychotique” veut dire.
Plus concrètement encore : faut-il encore penser avec les catégories de névrose/psychose/perversion ? Peut-être mais alors en en mesurant les implications. Certains déjà s’y penchent, et pas toujours les plus révolutionnaires d’ailleurs, proposent avec le Lacan fin de règne de parler de “nouages”, borroméens ou non. Un pas de plus pour les plus téméraires (Bourlez, Lippi, Laufer, Ayouch…) : est-ce qu’on parle encore de désir, de jouissance ? Comment pense-t-on la clinique si l’on souhaite qu’elle tienne compte du monde tel qu’il est ? – capitalisé jusqu’à la moelle, mais aussi, en même temps (sic) bousculé par les pensées féministes, queer, trans, les sociologies…
Wittig pour sa part, brocarde explicitement la psychanalyse de son temps dans un court passage, préfigurant en cela la critique radicale de l’Anti-Oedipe deleuzo-guattarien (qui sortira quatre ans plus tard) : “Elles disent, esclave tu l’es vraiment si jamais il en fut. Ils ont fait de ce qui les différencie de toi le signe de la domination et de la possession. Elles disent, tu ne seras jamais trop nombreuse pour cracher sur le phallus, tu ne seras jamais trop déterminée pour cesser de parler leur langage, pour brûler leur monnaie d’échange leurs effigies leurs oeuvres d’art leurs symboles. Elles disent, ils ont tout prévu, ta révolte ils l’ont d’avance baptisée révolte d’esclave, révolte contre nature, ils l’appellent révolte par laquelle tu veux t’approprier ce qui leur appartient, le phallus. Elles disent, je refuse de marmotter après eux les mots de manque manque de pénis manque d’argent manque de signe manque de nom. Je refuse de prononcer les mots de possession et de non-possession. Elles disent, si je m’approprie le monde, que ce soit pour m’en déposséder aussitôt, que ce soit pour créer des rapports nouveaux entre moi et le monde”. L’anthropologie en prend pour son grade, celle qui fait des femmes monnaie d’échange, élément de troc ; la pensée structuraliste en général. Il s’agit de trouver d’autres bases pour penser le désir que celle du manque – plus encore, une autre façon d’être au monde.
Au total il semble donc bien que nous ayons quelques questions communes : et d’abord, qu’est-ce qui permet de faire émerger un sujet ? Comment est-ce qu’on le/se désaliène ? Et celles jamais tranchées, toujours sur le métier : quels mots pour notre lutte ? Par quel bout on s’y prend ?
Et puis au passage, quelques désirs aussi : que meurt la psychanalyse à papa, ses vieux chefs et ses institutions bourgeoises. Celle qu’il s’agit de construire à une toute autre gueule. Elle se tiendra où il nous plaira de la faire vivre : dans les lieux de soin, dans la rue, dans les bars, dans l’hôpital public qui crève… A trois, vingt-cinq, ou mille, mais toujours en bonne compagnie. De là, quelques bases saines pour trouver des allié·e·s ! Et les féministes qui portent haut l’héritage wittigien, entre toutes. Pas pour leur expliquer la vie ou leur dire que Lacan avait tout prévu de longue date (ça s’est vu, ça se voit encore régulièrement). Pour s’éclairer, déjà, sur nos impasses respectives. Rencontres à inventer, aux lieux où ça se recoupe. Invitation, enfin, à penser et agir ensemble, pour celles à qui ça chante.
Rédigé par Paul R.
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