Lacan-celculture


L’actualité de ces dernières années l’a tragiquement démontré : une proportion non négligeable de dits “psy”(chanalystes/chiatres/chologues…) se précipite avec intérêt, et même avidité, sur tout ce que le pays compte d’absurdes paniques morales, ce dès leur apparition dans le discours médiatique – ne lâche l’une que pour la suivante. Ces experts du psychisme interviennent, commentent, diffusent un certain nombre d’idées au nom de la psychanalyse. On en a même vu se prévaloir de celle-ci pour inciter à voter Emmanuel Macron à deux scrutins présidentiels.  

Face à ce tragique phénomène groupal, qui assurément mine notre champ, il nous paraît urgent de nous armer. Hélas, dans les corpus où nous puisons habituellement de précieux repères, rien ne semble convenir tout à fait. Les développements freudo-lacaniens, pour riches qu’ils soient, ne sauraient nous satisfaire (pire, ils sont bien souvent invoqués à tort et à travers par les sujets concernés eux-mêmes, on le verra). La psychiatrie des anciens, pas davantage. Soucieux d’élaborer une clinique en prise avec notre époque, il nous semble qu’il y ait matière à forger un nouveau concept – celui-ci prendra place aux confins de l’épistémologie et de la psychopathologie. Quel est donc ce curieux mal qui touche nos élites ? Par quoi sont-elles donc parlées ? Nous voilà en tout cas pris d’un certain malaise.

Nous proposons donc (percée théorique s’il en est) : “Lacan-celculture”. Signifiant neuf qui désignera la forme particulière de civilisation promue par certain·e·s professionnel·les du champ psy. Celle-ci nous semble reposer à la fois sur une extraordinaire perméabilité aux concepts-épouvantails bourgeois/autoritaires qui émergent régulièrement dans le discours social… ainsi que sur une particulière surdité à tout ce qui excède le champ d’intérêt (tristement restreint) des sujets concernés. 

Faut-il ici parler de comorbidité ? Ne sont-ce que les expressions symptomatiques variées d’une même pathologie ? Nos recherches n’en sont qu’à leurs prémices et nous ne trancherons pas ces questions. Quoiqu’il en soit notre inquiétude demeure : bien loin semble-t-il de concerner quelques sujets isolés, il se pourrait que nous soyions confrontés à une véritable épidémie. 


Repères cliniques.

– Grande confusion langagière : utilisation d’un mot pour un autre (ex fréquent : “la société”, là où il serait opportun de dire “le capitalisme” ou “la classe bourgeoise”) ; recours excessif à des termes sans consistance réelle (“le contemporain” ou encore “la mondialisation”) ; condensations langagières qui s’apparenteraient davantage aux néologismes qu’à des mots d’esprits (“léwokes”, “léféminissstes” notamment, reviennent chez plusieurs sujets).

– Dénégation forcenée (peut aller jusqu’au déni) des dimensions sociales et politiques des phénomènes, pour privilégier une focalisation sur un dit “intrapsychique”, coupé de toutes références/influences extérieures, de toute considération matérielle. 

– Expression d’hostilité marquée à l’égard des minorités sexuelles, plus généralement à l’égard de tout ce qui remet en cause l’ordre bourgeois.

– Peur disproportionnée dont on peine à saisir l’objet, accompagnée d’invectives (s’accompagnant parfois de délire), de ce qui pourra être nommé “pensséetrans”, ou encore de “lathéoridugenre”. Dans les cas les plus inquiétants, l’anathème s’étendra sur des périodes historiques entières (que l’on pense simplement à “maisoixantuitelajouissancesanzentrave”). De façon notable, ces thèmes semblent venir dans le discours en lieu et place de toute référence aux dangers qui menacent aujourd’hui l’humanité dans son ensemble ; notamment la destruction tout à fait palpable du monde par une classe capitaliste extrêmement déterminée. 

– Hallucinations auditives ; s’accompagnent parfois d’une filiation délirante. On entendra ainsi souvent ces sujets, lisant un texte imprimé : “Lacan nous dit que…”, “écoutez bien ce qu’il nous dit dans la leçon 12 du séminaire VI…”. 

– Absence dramatique de second degré. 

– Forclusion systématique de tout·e connaissance/savoir qui ne soit pas la parole freudienne ou lacanienne. Lorsque les savoirs en question s’appuient sur le discours de l’un ou des deux maîtres pour le critiquer ou le questionner, ils seront davantage disqualifiés sur une modalité “Lacan/Freudlavaidéjàdit” (certitude inattaquable, proche de la conviction délirante). 


Étiologie.

En cette matière, nous resterons prudents. Désireux de respecter la singularité de chaque sujet, nous nous garderons bien d’établir des critères de causalité absolus. On notera tout de même au passage que l’appartenance à l’une des grandes écoles de psychanalyse sise à l’ouest de la capitale semble constituer un excellent terrain. 


Traitement.

La cure classique ne sera que de peu d’effet sur les sujets atteints, qui en seront bien souvent à leur onzième ou douzième tranche. A défaut d’un complet processus de schizophrénisation des concerné·e·s (coûteux en temps ; et en désir : l’avons-nous ?) nous préconiserons plutôt quelques claques dialectiques. Et puis, chaque fois que cela est possible, d’opposer à leurs élucubrations un bel et franc éclat de rire.

Rédigé par Paul R.

Nourri des échanges avec Julia B., Laure L., Eline G., Claudia K., François D., François H…

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