Qui s’est déjà embarqué dans la galère d’une revendication collective au sein d’une institution, sait qu’il faudra franchir ce terrible cap, lorsque les échanges se font houleux : “On est tous dans le même bateau !”.
Il s’agit ici d’annuler l’effet de la revendication – qui constitue le groupe politique par une prise de parole où on ne l’attendait pas. De ressaisir ce sous-ensemble qui tentait de se singulariser pour le ravaler dans le grand ensemble informe (“la boîte”, “l’équipe”, “l’association”…).
D’éteindre par un vœu pieux (“tous ensemble”) la conflictualité naissante.
De signifier que tout bien considéré, les intérêts de la direction et des autres salarié·e·s ne sont pas si divergents, qu’on gagnerait à ne pas se tirer dans les pattes, voire à se serrer les coudes. Ce qui est vrai, et pas vrai à la fois.
Vrai parce que nous avons effectivement toustes intérêt à ce que l’institution commune fonctionne au mieux. Nous vivons toustes, matériellement, de son bon fonctionnement : salariés et membres de la direction touchent un salaire qui ne tombera que si elle perdure. Pour cela, nous avons également intérêt à ce que les relations entre collègues ne soient pas trop dégradées…
Mais pour le reste ? Sommes-nous bien dans le même bateau ? Oui, si l’on veut. Seulement certain·e·s dans une confortable cabine. D’autres au turbin, dans les cales. Il existe un niveau, plus fin, où nos intérêts ne convergent plus du tout. Où, nécessairement, du conflit naîtra. Et c’est à ce niveau-là qu’il faut se placer si l’on ne veut pas se faire trop balader. Nous n’avons la main ni sur la façon dont le travail va être dirigé, ni sur la manière dont l’argent sera dépensé, ni sur les forces dont nous disposerons pour produire. Il ne nous appartient pas de choisir comment la machine va tourner, seulement de la faire tourner. C’est précisément là que nous ne sommes pas toujours d’accord.
Là, que va opérer la tentative de culpabiliser le groupe qui entend faire entendre sa voix : “Comment ?! Vous oseriez briser la concorde en défendant des intérêts particuliers ? Affirmer qu’il existe des désirs divergents au sein de notre belle communauté ?”. L’ironie de l’affaire, sa malhonnêteté première, c’est évidemment que celui qui cherche à culpabiliser le sait bien, qu’il en existe des intérêts – et des désirs – particuliers. Lui qui défend si ardemment les siens. En niant la possible différenciation (basée sur les intérêts matériels), iel défend la différenciation fondamentale, celle dont il croit tenir son pouvoir (quand il se prend vraiment pour le chef en tout cas) : certain·e·s sont faits pour diriger, d’autres pas.
Voilà que fait enfin retour la fin tronquée de la formule, le contenu latent qu’il convient de mettre au jour pour récupérer notre capacité d’agir : “On est tous dans le même bateau… mais il n’appartient pas à n’importe qui de tenir la barre !”.
Ah, vraiment ?!
Rédigé par Paul R.
Nourri des échanges avec Julia B., François D., François H., Laura M., Claudia K…
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