T comme Temps


Il n’est pas de luxe comparable à celui d’avoir le temps ou, à défaut, de pouvoir le prendre. Les journées passant, le constat est sans appel : que ne pourrait-on faire avec un peu plus de temps devant soi ? Et ce temps-là, où est-il ?

Le ou la psychologue qui travaille en institution expérimente, bien souvent, ce défaut de temps, de plages horaires qu’il ou elle peut arpenter sans courir. Pourtant cela a été pensé, pour le/la psychologue à l’hôpital, comme faisant partie inhérente du métier, sous la forme du temps FIR (formation, information, recherche : le rêve – reste qu’à l’heure actuelle, ce temps est de moins en moins accordé, ou davantage restreint et contrôlé par l’institution).

Pour le reste, au sein de l’institution non-hospitalière, le temps doit se prendre, voire se voler. De temps à autre, il faut être prêt⸱e, au choix à mordre, ou bien à louvoyer : maintenir coute que coute des réunions d’échanges de pratiques entre psychologues,  glisser un rendez-vous entre deux rendez-vous, voir un ou une patiente bien plus que le raisonnement de l’institution ne le voudrait, proposer aux personnes suivies de nous écrire entre les séances si celles-ci sont trop éloignées l’une de l’autre…

Pourquoi cette envie de luxe chez les psychologues ? Qu’est-ce qui peut bien, à la fin, leur demander autant de temps ? Hé bien, déjà, le temps de recevoir et non pas simplement de « voir », quand bien même c’est la consigne dans certaines structures : voir le plus de monde possible. Ainsi, comme c’est le cas sur Doctolib, chacun et chacune sera notée « Vu » – et non pas rencontré, accueilli, ou reçu, donc.

Quel malheur alors qu’en peu de temps on ne voie rien, ou si peu. On entrevoit une gestuelle, un regard, on entend une parole, qu’il il faut pouvoir observer, écouter : ce geste, ce regard, cette parole, que semblent-ils dire ? Vont-ils être répétés, refaits, auquel cas il faudra le temps de la répétition, ou ne sont-ils là « que » pour masquer autre chose ? Le cas échéant, quoi donc ? Un naufrage interne, des bizarreries, des fantasmes, des désirs… on peut au moins vouloir le penser.

Dans un de ses articles, Winnicott met en garde : face au/à la patient⸱e, il faut se garder d’être « trop fin », ce qui pourrait mettre en danger l’alliance thérapeutique, et placer le praticien au dessus de la personne qui est là, dans une sorte de « moi je sais, donc je vais te dire, histoire qu’on avance plus vite ».

Il faut donc le temps d’être bête et un peu pataud – pour que ce soit un peu plus élégant, disons le temps de laisser venir. Hélas, curieusement, rien de tout ça- aussi joliment pourrait-on le formuler – n’est très recevable par la hiérarchie, davantage préoccupée à scruter les agendas Doctolib des équipes : messieurs dames, pas trop de rendez-vous de suivi dans la semaine, du monde attend d’être vu. Bientôt peut-être, un badge sera remis à la sortie de chaque premier entretien, afin que chacun⸱e puisse arborer ce mot sur sa poitrine, « vu », à la manière des messages que l’on ouvre sans y répondre.

Avant d’en arriver là, prenons sans relâche ce temps. N’allons pas droit au but, soyons lents à la détente, et chaque chose en temps voulu/volé.

Rédigé par Lise A.

Avec le regard aiguisé des camarades du CRAC.

Une réponse à “T comme Temps”

  1. […] T comme Temps […]

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