Bande à part


C’est un après-midi de mi-juillet dans le service de santé, neuf jours avant sa fermeture estivale, qu’un e-mail est envoyé à tout ce que la structure compte de psy(-chologues, -chiatres, entre autres) : des secrétaires ont trouvé dans certains placards des notes personnelles de psychologues. Elles ne font pas partie des dossiers médicaux et si elles ne disparaissent pas des armoires, elles seront jetées.

Braves gens (enfin, « agents », comme le dit la direction), prenez garde de ne plus laisser de notes manuscrites dans les bureaux que vous occupez et de les garder bien précieusement (enfin, laissons-nous le droit de l’imaginer) dans un endroit « qui [nous] convient » (ndlr : dans le cul n’est donc pas exclu). Démarche qui serait il faut croire encore plus pertinente que le stockage de notes papier dans un endroit « qui convient » : les rédiger exclusivement sur le logiciel informatique partagé par toute l’équipe, du dentiste à la secrétaire en passant par le médecin du sport. Comme ça, c’est plus simple.


[Instant logiciel informatique partagé par toute l’équipeDans d’autres structures, l’expérience a été faite et la leçon apprise. L’arrivée d’un logiciel informatique partagé, « facilitant le travail en équipe et la collaboration » (vous entendez ce mot comme bon vous semble) entre collègues est toujours oiseau de mauvais augure. Méfiez-vous, restez alertes. A y bien regarder, le procédé est toujours le même. Voici quelques mots clés :

  • 1.  Informatisation (il faut vivre avec son temps – et sauver la planète)
  • 2. Protection (« la trace écrite » comme preuve d’un patient qui ment)
  • 3. Collaboration (« parcours de soin » : flécher le patient)
  • 4. Pression (tout DOIT s’écrire, se tracer, se partager)

Sur notre logiciel, toutes les consultations (psychologue, médecin généraliste, gynécologue etc.) sont accessibles dès l’entrée dans le dossier. On se surprend alors à voir passer les mycoses et le poids de nos patient.es sur nos écrans, en étant plus ou moins confortable sur nos mauvaises chaises de bureau. La vie du/de la patient·e – et son corps – y sont littéralement exposés à la vue de tous et toutes. Tout est transparent. En fait, à y regarder d’encore un peu plus près, cette transparence nous ramène à l’idée même d’indifférenciation. Tout d’un coup, chacun·e occupe la même place et doit à l’autre sa parole, sa pensée, et pire : celles du patient. Ce n’est pas un ressenti subjectif, c’est le constat d’une dette. C’est devoir l’histoire du patient à l’autre parce que l’autre le reçoit en consultation.

En tant que psychologue, il faut souvent résister pour garder le secret. Il faut même parfois accepter que ce dernier se vive par l’autre comme un secret de famille, qui abîme les relations et entrave le travail. Nous sommes détentrices de quelque chose, sans lequel l’autre est amputé·e dans son travail auprès de son/sa patient·e. L’histoire est folle. Avec tout ça, on oserait presque demander une augmentation. Être autant les cheffes du travail, voire de la pensée de l’autre, mériterait bien quelques euros supplémentaires.]


Revenons-en à notre affaire. Plus simple pour qui ? Pour le ou la professionnel·le qui, recevant un·e patient·e pour la première fois, souhaiterait connaître ses antécédents – médicaux, familiaux, judiciaires ? Dites-nous tout. Régulièrement, il est demandé aux psychologues de l’institution, de manière parfois détournée, parfois bien plus frontale, de laisser accès à leurs notes, ou en tout cas, de grâce, de signifier noir sur blanc lorsque des éléments de vie pourraient être nécessaires à la prise en charge du patient. Par exemple – véridique – si celui-ci ou celle-là a subi de l’inceste ou des abus en tous genre, ce serait bien de le savoir. Pourquoi ? Mais pour mieux le, ou la prendre en charge. Mieux mais, rassurons-nous, sans biais de connaissance pour autant. On fera comme si on ne savait pas, mais on saura. On restera grave et on ne jubilera jamais de sa propre omniscience.

Ainsi, si des idées suicidaires vous ont un temps traversé·e, le médecin du sport doit le savoir, pour pouvoir vous refuser l’accès à la salle d’escalade. Le/la psychologue soupçonne chez vous une psychose ? Eh bien, pas d’art martial pour vous. Pour votre bien, cela va de soi. Un détartrage oui, mais empathique et personnalisé. Une prescription d’antibiotiques, d’accord, mais avez-vous déjà eu des relations sexuelles non consenties ? Harcelé·e à l’école, peut-être ? Tout ça, comment le savoir si ce n’est pas écrit dans le logiciel accessible à tous ? Et pourquoi, bon sang, les psys font ils tant de secrets ? Si on revient à la formulation initiale, des notes ont été « trouvées », cela sous-entend qu’on aurait pu vouloir les dissimuler, faire oublier qu’elles étaient là – dans de gros classeurs de couleurs vives, marqués confidentiel

Quelque chose, dans cette confidentialité, semble insupportable à la médecine, pourtant elle aussi soumise au secret – insupportable tout comme le fait que le ou la psychologue souhaite, quand cela est possible, faire du suivi – mais enfin, que peut-on bien encore avoir à se dire, que peut-il bien y avoir autant à dire, qu’il faille retourner chez le psychologue et qu’on y passe parfois des mois, voire des années ? Vision occulte, ésotérique du métier de psychologue : qu’est-ce qui peut bien se passer là-dedans, et pourquoi vouloir le cacher dans des notes interdites ? Qu’est-ce qui, enfin, ne peut être réduit à une fraction, à du factuel ? 

Tuer l’opacité, forcer à la transparence, et tout ceci, au nom du travail d’équipe. Et mieux encore : « de toute façon, les patients se doutent bien qu’on écrit sur eux et qu’on partage les informations entre nous ». Partir du principe qu’on est toujours analysé, soupesé, soupçonné, disséqué, c’est vrai que c’est d’un naturel…  Ciel, mon panoptique !

Par certains aspects, il semblerait que le psy fait bande à part ; non pas, comme évoqué plus haut, car il serait davantage garant de contenus « secret défense » que ses collègues soignants, et non pas par orgueil, mais parce que son travail concerne le vécu psychique du patient et non pas son corps en tant qu’objet de recherche – bien que celui-ci a évidemment sa place et son importance au sein des séances. Le psy fait bande à part parce qu’il travaille avec l’intime, celui du patient et le sien. Il ne s’agit ni d’ésotérisme ni d’occultisme ou de « personnel » au sens de la confidence entre proches mais simplement de l’intime : ce qui est de l’ordre de la profondeur, de ce qui n’est généralement pas montré, qui appartient au privé, et qui l’occurrence ne relève pas du diagnostic. Et, quoi qu’on en dise, cela ne fait pas le même effet de voir annoté sur le profil d’un·e patient·e qu’il ou elle est atteint·e d’une maladie organique, qu’une contraception lui a été prescrite, qu’il/elle subit des violences conjugales ou que des idées suicidaires ont été présentes dans sa vie.

Essayez chez vous – a priori, si vous glissez dans une conversation qu’enfant, vous avez été opéré·e de l’appendicite, puis que vous avez vécu de l’inceste, les deux informations ne devraient pas susciter les mêmes réactions/représentations.

Se superposent en consultation les récits de faits, les impressions, des dialogues rapportés, des rêves, des souvenirs… Il apparait certain que la demande d’écrire sur le logiciel ne concerne pas « ce qui s’est passé en séance », mais le jus de factuel qu’on pourrait en extraire ; or, la ou le psychologue qui prend des notes dans sa pratique peut avoir besoin de poser à l’écrit les questionnements venus pendant la consultation, ou des bribes de pistes à explorer lors des prochains rendez-vous. Cela en fait-il pour autant des notes « personnelles » dans le sens où elles n’auraient pas lieu de rester dans l’institution ou que l’on peut opposer à des notes « professionnelles », rien n’est moins sûr.

Mais peut-être est-ce, là aussi, une volonté d’indifférenciation, de mettre tous les « agents » à la même enseigne, dans le même dispositif (ah, les dispositifs, c’est comme les parcours, cépupossib), pour faire… toustes la même chose, non, n’exagérons rien. Pourtant, cette année dans le service, alors qu’il manque l’équivalent d’un temps plein à un poste de psychologue, c’est un diététicien qui propose également des ateliers de gestion du stress qui a été embauché dans le « secteur psy » – il parait qu’on peut l’être, psy, à ses heures perdues. Allez, ravalez-moi cette angoisse.

Rédigé par Lise A. et Laura M.

Avec le regard aiguisé des camarades du CRAC.

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