De quoi s’autorisent les psychanalystes ? – « Psychologiser » 2e partie


On est souvent bien en peine dès qu’il s’agit de dire à nos camarades de lutte qu’en tant que psychologues, nous sommes orientés par la psychanalyse. D’emblée c’est l’incompréhension, l’hostilité même. Début d’un dialogue de sourds. Eux : pseudo-science, approche naturalisante, postures conservatrices voire réactionnaires ; nous : épistémologie spécifique, approche généalogique, pratiques émancipatrices. Vu du dehors on pourrait croire que nous échangeons ensemble ; en fait, nous discourons dans des mondes parallèles. Des heures de discussions plus tard, nous en serions toujours au même point. Eux : « Freud homophobe ! » ; nous : « bisexualité psychique ». Eux : « Lacan, misogyne et essentialiste » ; nous : « Femme » et « Homme » comme signifiants ». Eux : « la psychanalyse discipline bourgeoise » ; nous : « Reich, Fromm, Marcuse : freudo-marxisme ». Ad nauseam.

Fatigué par cette énième répétition dans laquelle je ne brille que par ma mauvaise foi, je mets fin à celle-ci en suggérant que notre désaccord tient au fait que nous intervenons depuis des positions différentes : nos camarades de gauche considèrent la psychanalyse comme un1 objet théorique, une proposition discursive à laquelle ils opposent d’autres discours, d’autres théories ; nous autres la considérons depuis notre position de clinicien, dans ce qu’elle permet lors de la rencontre thérapeutique – ses errements théoriques nous paraissent secondaires comparativement à tout ce qu’elle rend possible dans la pratique.

Nous ne saurions nous en tirer à si bon compte.

Une fois l’excitation de la discussion retombée et la mauvaise foi dissipée, survient un trouble. L’analyste dirait : un symptôme. Désir, défense. Désir : nous aimons la psychanalyse et nous en revendiquons ; défense : c’est vrai que certaines de ses considérations théoriques sont pour le moins douteuses, ça sent un peu l’homophobie dans ses arrières boutiques conceptuelles – pour ne prendre que cet exemple. Or, nous prétendons lutter contre l’homophobie. Problème. Les nœuds au cerveau commencent. Les camarades de gauche ont un peu raison. Ils nous font un peu chier.

Non contents de nous emmerder lors de discussions informelles et amicales, au bar ou sur le lieu de travail, voilà qu’ils écrivent également des livres sur le sujet, font des conférences, proposent des analyses approfondies – ils sont convaincants. A côté d’eux, nos « collègues » analystes font de même : ils écrivent des livres ou des articles, y parlent un peu de leur clinique puis digressent, se mettent à parler du monde social, signent des tribunes dans lesquelles ils prennent des positions politiques contre le « mariage pour tous », enfin organisent des séminaires sur la fin de la démocratie, détruite de l’intérieur par la « vague woke » – ils sont désespérants. Eux aussi nous font chier.

Nous voilà donc inconfortables, pris entre le marteau – côté gauche, ne manque que la faucille – et l’enclume – côté droit, lourdeurs et pesanteurs conservatrices. Dans une certaine mesure, on pourrait voir le CRAC comme une tentative de sortir de cette position inconfortable – si cet inconfort est un symptôme, le CRAC est notre formation de compromis. À travers lui, nous engageons une double discussion : avec nos camarades de gauche, à qui nous voulons montrer qu’une autre psychanalyse est possible ; avec nos collègues analystes, adversaires politiques déclarés, à qui nous refusons de céder « la » psychanalyse.

La partie, pour le moment, semble mal engagée.

Il apparaît assez clairement, à tout le moins dans le champ médiatique, universitaire et politique, que c’est la psychanalyse de droite qui domine très largement[1]. Me revient en mémoire une citation de Didier Eribon (décidément ça insiste[2]) qui, dans la préface de ses Ecrits sur la psychanalyse – un de ces livres convaincants qui nous font chier – suggère qu’en s’engageant comme ils l’ont fait dans le débat public, les psychanalystes « toute obédience confondue […] ont engagé la psychanalyse »[3] ; en l’occurrence, dans une direction qui ne saurait nous convenir.


Une psychanalyse minoritaire.

On notera pour commencer la généralité de la formule d’Eribon : il y parle de « la » psychanalyse – article défini singulier. Et en effet, il souligne plus loin que, bien qu’on pourrait lui objecter que cette manière de parler de « la » psychanalyse comme d’une « entité unique organisée autour d’une doctrine et d’une pratique homogènes » n’est pas juste et que lui-même n’accepterait pas une telle généralisation s’il s’agissait de parler, par exemple, de « la » philosophie ou de « la » sociologie, ce dernier maintient qu’il y a bien quelque chose comme « la » psychanalyse. Pour lui, il y a une « unité de la psychanalyse, que ce soit comme doctrine ou comme pratique thérapeutique, et cette unité, antérieure et postérieure à toutes ses émanations divergentes, en délimite les différentes versions et incarnations. »[4] Sur quoi se fonde cette unité ? Sur une « même conception du psychisme, de l’inconscient, de l’interprétation, du divan et de l’activité « curative » » ; ou encore, « de la dramaturgie familiale, de la différence des sexes, de la triangulation œdipienne, du rapport de l’enfant au père et à la mère, de l’enfance comme expérience individuelle dans ce cadre triangulaire, de l’âge adulte comme répétant cette scène intra-familiale » et d’autres concepts-clés encore, comme le laissent penser les points de suspension qui ponctuent son exposition.

Il nous faut bien admettre que les psychanalystes ne sont pas en reste dès qu’il s’agit de mobiliser toujours les mêmes grilles d’analyse, les mêmes schèmes de pensée interprétatifs, en l’occurrence familialistes, et ce dans tous les contextes – qu’il s’agisse du cadre spécifique de la relation thérapeutique ou celui, public, de l’intervention politique. C’est d’ailleurs quelque chose que nous moquions dans notre article précédent en pointant le recours au poncif éculé du « meurtre du père »[5]. Nous-mêmes, dans notre pratique clinique à tout le moins, ne sommes pas exempt de tels recours. Il m’arrive trop souvent, écoutant par exemple le récit d’une patiente évoquant les relations conflictuelles qu’elle entretient avec sa manageuse, d’y entendre (ou d’y chercher ?) les traces d’une rivalité féminine dont l’origine serait à trouver dans une histoire œdipienne, plutôt que de me contenter d’y voir l’expression d’un rapport de domination propre à l’organisation capitaliste du travail. Je note d’ailleurs en l’écrivant que la formulation « nous contenter de » m’est venue avec une charge dépréciative : nous contenter d’une analyse qui ne s’attarderait que sur les rapports de domination ne nous paraîtrait pas épuiser la question – ça n’est pas que nous ne voulons pas la voir, nous pouvons même la nommer en séance, mais c’est qu’elle ne saurait pleinement nous satisfaire : il doit y avoir quelque chose d’autre, quelque chose de plus. Pour le moment, je noterais simplement que l’exemple choisi, celui de cette relation conflictuelle entre une jeune femme et sa supérieure hiérarchique plus ou moins du même âge, ne m’est pas venu par hasard ; il m’a été rappelé tout récemment par la lecture d’un livre qui, précisément, se proposait de critiquer la tendance des psychanalystes à ne toujours voir dans les relations féminines que des relations de rivalité. Un livre co-écrit… par une psychanalyste ![6] et dont la proposition principale consiste en la substitution de l’inconscient « phallogocentrique » de la psychanalyse traditionnelle par un « inconscient sororal », qui voit d’abord dans les relations féminines la tentative d’une prise de contact, d’une entrée en communauté, la communauté des « sœurs » – et dont la rivalité, quand elle existe, est à comprendre non pas comme le donné fondamental de toute relation féminine, mais plutôt comme le symptôme de l’immixtion des « hommes » dans cette tentative de faire communauté, toujours soucieux qu’ils sont d’empêcher les « femmes » de s’unir entre elles[7]. Où l’on voit que s’il existe bien une unité de « la » psychanalyse, celle-ci est probablement plus restreinte que ce que Eribon a cru en voir à la publication de ses Ecrits : si les auteures de Sœurs reconnaissent « l’hypothèse de l’inconscient », elles ne parlent pas du même inconscient que celui de la psychanalyse traditionnelle. Je me souviens également avoir assister à un colloque dans lequel des psychanalystes gauchisant·es, dont d’ailleurs S. Lippi, s’interrogeaient sur les moyens de penser et de proposer une psychanalyse « sans Œdipe » – du moins sans la centralité qu’est la sienne dans la psychanalyse traditionnelle.

Ces agitateur·rices du mouvement analytique, qui veulent bazarder l’œdipe et remplacer un inconscient par un autre sont-ils et elles toujours légitimes à se revendiquer de la psychanalyse – disons, d’une certaine psychanalyse ? Nous croyons pouvoir montrer que oui. Tout comme le sont les analystes droitiers, très largement majoritaires, qui ont « engagé la psychanalyse » dans des combats qui ne sont pas les nôtres. La psychanalyse, comme tout champ disciplinaire, est traversé par des contradictions : il nous appartient, comme analystes minoritaires et de gauche, de lutter pour sortir la psychanalyse de l’ornière droitière dans laquelle elle a été emportée – et à entretenir vis-à-vis d’elle une disposition critique comme nous le soulignions déjà dans notre Manifeste.

Les forces de l’ordre symbolique.

Psychanalyse majoritaire et psychanalyse minoritaire ou, disons plutôt, dominante et dominée. « Des » psychanalyses donc – article indéfini pluriel. Mais bien « psychanalyse » les unes, les autres. Il y a donc bien une unité de la psychanalyse mais celle-ci est nettement plus réduite que ce qu’en dit Eribon. Sur quoi repose cette unité ? Nous proposons de retenir provisoirement trois critères[8] :

  • Une hypothèse, celle de l’existence de « l’inconscient » – ou même, devrions-nous dire, « d’au moins un inconscient » puisqu’il y a manifestement débat sur la nature de cet inconscient et même sur sa quantité ;
  • Un objet : la réalité psychique, laquelle occupe une place fondamentale dans tout processus de subjectivation – quant à savoir quels rapports elle entretient avec les déterminations matérielles, c’est une autre discussion ;
  • Une pratique enfin : la psychanalyse comme dispositif, thérapeutique et/ou de subjectivation, qui se donne pour objet l’élucidation des déterminations inconscientes de la vie psychique et la constitution d’un certain sujet ;

Trois critères : ça n’est pas rien. Ça n’est pas tant non plus. Sur cette base, les développement théoriques et pratiques les plus divers sont possibles.  Alors ça buissonne, comme le vivant dans le cours de l’évolution – il y a des buissonnements de gauche, d’autres de droite.

Manifestement, pour l’heure, le buisson analytique est dissymétrique : ça penche à droite – et même, très à droite. Côté gauche, on fait ce qu’on peut. On est peu nombreux, mais créatifs – ça frémit. Reste que l’autre côté prend tellement de place qu’on nous confond sans cesse avec lui – et nous voilà reparti sur le dialogue de sourds par lequel nous avions commencé. Quelle est cette psychanalyse dominantequi nous étouffe ? Eribon en fait l’analyse, il met à jour son inconscient normatif et policier : elle est tout à la fois « le symptôme et la légitimation discursive » des structures sociales inégalitaires, en particulier celles de la famille patriarcale, du couple hétérosexuel ou, plus récemment, de la cisnormativité. Quant aux analystes qui la pratiquent, ils et elles, dans leur « activité conservatrice quotidienne », accomplissent leur « rôle routinier de gardien des normes » – « forces de l’ordre symbolique » écrivent les camarades Lordon & Lucbert[9]. Nous évoquerons, à titre d’illustration, la tribune publiée dans l’hebdomadaire Marianne[10]en réaction à la diffusion du documentaire Petite fille, signée par certain·es psychanalystes de renom comme Caroline Eliacheff ou Jean-Pierre Lebrun ; tribune sobrement intitulée, avec le paternalisme décidément indécrottable de ces psychanalystes qui aiment à se situer bien au-dessus de nous autres, pauvres humains incompris de nous-mêmes : « L’humain est contraint ; il ne peut pas tout »[11].

La psychanalyse dominante est une production bourgeoise ; elle élabore des discours conservateurs qui légitiment l’ordre en place et annonce le malheur à quiconque s’affranchirait de ses enseignements ; enfin elle détourne d’une appréhension sociale et politique des sujets qu’elle traite – et les psychanalystes s’autorisent de traiter à peu près tous les sujets – en ne le considérant que sous l’angle individuel ou inter-individuel. Elle est typiquement une idéologie au sens marxiste du terme, c’est-à-dire une production conceptuelle et discursive qui masque les rapports de dominations. Eribon écrit encore : « la psychanalyse a, dans une large mesure, pour fonction de procurer une idéologie à soi à la petite bourgeoisie culturelle, et une occasion de s’adonner sans retenue aux délices du narcissisme complaisant (parler de soi en tant qu’individu, en tant que « personne », et donner ainsi à la fois une densité à son existence tout en se donnant l’illusion d’une liberté non affectée par les déterminismes sociaux) » ; plus loin : « en fait, la psychanalyse ne nous offre pas une analyse du monde et de ce qui s’y déroule : elle en est une expression, un symptôme. Elle masque les sédimentations historiques et les stratifications sociales qu’il convient d’explorer pour rendre compte de ce que sont les individus et les groupes dans lesquels ils vivent ». En définitive, « il ne s’agit évidemment pas de se passer totalement des éléments de compréhension que peuvent fournir la psychologie ou la psychanalyse… Mais d’en limiter la place, d’en réduire la portée autant que faire se peut ».   

Quelle peut être cette juste place de la psychanalyse dans la compréhension des phénomènes politiques et sociaux, c’est une question que nous aborderons dans le troisième et dernier article de cette série.

Cas d’école.

La psychanalyse dominante elle, ne se pose plus la question depuis longtemps. Ses prétentions hégémoniques sont sans limite – elle se sent partout chez elle. Voyez par exemple Ruben Rabinovitch. Visiblement, il a son rond de serviette au Point – après Marianne, nous voilà bien. Ça tombe bien, il a des choses à dire, et sur plein de sujets. Par exemple sur la politique, la vraie, celle qui s’occupe des grandes choses, de l’organisation de la vie en commun. Vous nous direz, de politique, on ne s’empêche pas d’en parler nous non plus ; au CRAC, on ne fait que ça – c’est notre côté militant. Mais lui Ruben, de la politique, il en parle depuis sa place d’analyste. Le malheureux a beau tenter à toutes occasions de s’en défendre, rappelant qu’il n’est ni le porte-parole, ni le délégué syndical de la psychanalyse, c’est bien parce qu’il est analyste qu’il est invité ici ou là pour commenter l’actualité. Début des problèmes – et de la grande confusion.

L’article que nous allons commenter est publié dans le numéro 2708 du Point, daté du 27 juin 2024. Le Point consacre sa une à « Ce que les psys disent d’eux » – eux : les politiques. C’est dans ce cadre que R. Rabinovitch intervient. Prenant de la hauteur, scrutant de loin les convulsions du corps social, le voilà tout disposé à nous livrer son analyse de la situation présente. L’article est dans sa structure un cas d’école de la façon dont les analystes commentent le monde social. Suivons-le pas à pas pour en dégager la thèse.

Pour commencer, une phrase énigmatique, un aphorisme oxymorique : « ce qui réduit en esclavage, c’est de n’avoir d’autre maître à servir que soi-même ». Première ligne on est déjà perdu ; on se croirait en analyse. La scansion tombe et nous voilà tout penaud, sur le chemin du retour, à méditer sur les dernières paroles de notre analyste : qu’a-t-il voulu nous dire, nom de Dieu ?! On ne saura jamais – le fantasme se chargera de combler le vide laissé par son intervention énigmatique. Pour ce qui est de R. Rabinovitch en revanche, on finira par savoir. Pour l’heure, le suspense est à son comble !

Vient l’étude de cas. R. Rabinovitch est clinicien, plus précisément psychanalyste – nous l’avons dit, c’est de là qu’il parle. Il doit donc donner des gages. Valeur ajoutée du psy : il a toujours un cas à exposer pour apporter de la crédibilité à ce qu’il raconte – valeur ajoutée bis : avec un peu de chance, ça fera pleurer dans les chaumières. Ici, ça manque un peu d’émotions, mais on prend quand même. Voilà donc Adrien, homme « situé entre deux âges », « emmailloté dans un sweat-shirt noir à capuche frappé d’un slogan anarchiste » – on sent que ça va être bien. Adrien, méditatif, commente : « Mitterrand m’était profondément antipathique. Chirac, je le trouvais ridicule. Sarkozy, il m’insupportait. Hollande, je le méprisais. Mais Macron, je le hais. C’est un truc physique. » La haine pour le président de la République, voilà ce qui frappe R. Rabinovitch dans le discours d’Adrien. Surtout qu’Adrien n’est pas le seul ; de nombreux autres de ses patients font preuve d’une haine « inédite » à l’égard de Macron. Comment comprendre la récurrence et l’intensité de cette haine ? Il y a là manifestement un symptôme qu’il va falloir élucider – avec les outils de la psychanalyse bien-sûr, il ne sera jamais question de politique. Adrien nous met sur la piste : « chaque fois que je le vois à la télé, je ne peux m’empêcher de penser à Sébastien en primaire. Un gosse prétentieux, ambitieux et un peu cruel, qui ricanait quand on séchait pour trouver la solution. Alors il levait la main de toutes ses forces, il donnait la bonne réponse et puis il se retournait vers nous en nous toisant. » Vexation infantile irrésolue : Adrien hait Macron comme il a haï Sébastien – non pas seulement parce qu’il se comporte de façon détestable, mais d’abord et surtout parce qu’il « se présente […] comme un fils injustement préféré, comme un frère rival ayant accès à des jouissances et des passe-droits dont les autres seraient privés ». A l’origine de sa haine, on trouve « la jalousie, l’envie, le ressentiment ».

Poursuivant son raisonnement, R. Rabinovitch poursuit sa montée en généralité. Temps 1, celui du passage par induction du cas particulier au cas général, ici de la haine pour Macron d’Adrien à la haine pour Macron dans la société française – même haine, même explication : le triptyque jalousie-envie-ressentiment (JER). Temps 2 : de la haine à l’égard de Macron, Président de la République, figure d’autorité particulière, à la haine pour les figures d’autorité en général. Moult exemples : « le professeur, le policier, le militaire, l’intellectuel, l’homme de culte, le patron, le journaliste, le maire, l’élu politique […], le médecin et le scientifique ». Temps 3 : non plus la haine pour telle ou telle figure d’autorité, mais la haine pour l’Autorité – A majuscule, l’autorité majesté, l’autorité en soi. Si bien que, désormais, « toute autorité est vécue comme une domination » – phrase extraite de l’article qui lui donnera son titre.

Ici, l’explication par JER doit être approfondie : ok pour JER, mais pourquoi maintenant ? Pourquoi cette haine « inédite » de Macron et non pas de Mitterrand, Chirac & co. ? Ou même de Sarkozy ? On se souvient des vives réactions que ce dernier inspirait. R. Rabinovitch a une explication : « le sentiment d’injustice procède moins de l’inégalité que de la présomption égalitaire » écrit-il. Dit autrement, c’est parce que tout un chacun se prétend l’égal des autres qu’il ne supporte pas de voir que certains, parmi ces autres précisément, jouissent de positions et de privilèges qui lui échappent – il s’en sent privé : lui aussi devrait y avoir droit. « L’égalité, dans nos sociétés démocratiques, n’est pas d’abord un principe ou une forme de gouvernement, mais un imaginaire qui aujourd’hui dégénère en passion » ajoute-t-il encore. Cet imaginaire devenu passionnel est le produit d’une mutation profonde, celle de notre organisation sociale. Pour étayer sa thèse, R. Rabinovitch use ici, si l’on ose dire, d’un argument d’autorité : le voilà convoquant Jean-Pierre Lebrun qui, dans son « lumineux » (sic) ouvrage Un immonde sans limite, témoigne du passage d’une « société pyramidale organisée autour d’un père à un monde horizontal organisé sans père » – le père, il ne manquait plus que lui.

Faisant siennes les thèses lebruniennes, R. Rabinovitch n’a plus qu’à dérouler le fil. D’abord, dire que dans le monde pyramidale d’hier, c’était le père – ou ses lieutenants[12] – qui incarnait l’Autorité : société patriarcale. Dire ensuite que le passage d’une organisation sociale à une autre consiste précisément en la liquidation du patriarcat. Mais ajouter d’emblée qu’avec ce dernier « a aussi été liquidée la fonction paternelle ». Ici, petite incartade : la fonction paternelle « peut être occupée par un homme ou par une femme », R. Rabinovitch tient à le préciser. C’est que notre psychanalyste sait sur quel terrain glissant il s’engage, alors il prend les devants : il ne s’agirait pas de le faire passer pour un défenseur du patriarcat comme d’aucuns ont pu le dire de J.-P. Lebrun – à raison évidemment, bien qu’il s’efforce depuis plus de vingt ans de le nier. Ça n’est pas parce qu’elle s’appelle « fonction paternelle » qu’il faut y entendre « père » ou « papa », tout comme il ne s’agirait pas d’entendre « pénis » dans « phallus », au contraire : le phallus est tout sauf le pénis ! Fin de la blague, reprenons. Sans nous en rendre compte donc, nous avons jeté le bébé « fonction paternelle » avec l’eau du bain « patriarcat ». Or, plus de « fonction paternelle » = plus de civilisation ni de collectivité possible – elle en est une « condition sine qua non » nous dit R. Rabinovitch. Dès lors, le monde social se désagrège et se polarise. Face à face, non plus deux projets politiques, l’un autoritaire-vertical et l’autre égalitaire-horizontal – ici, « les formules d’« extrême gauche » et d’«extrême droite » sont des concepts inopérants et trompeurs » –, mais « deux positions psychiques […] irréconciliables » : d’un côté celle, non ou mal structurée par la fonction paternelle, qui « promeut la prééminence de l’individu [et] l’égalitarisme appliqué à tous les aspects de la vie individuelle » ; de l’autre, celle qui « accorde toujours la prééminence du collectif sur l’individuel et consacre la primauté de la loi commune, qui s’impose à tous, sur le désir de chacun ».

Arrivé à ce point, R. Rabinovitch préfère nous avertir, ça va mal finir : « Car au ricanement instinctif face à toute limitation, à la prosternation extatique devant la jeunesse, à la haine déchainée contre toute figure d’autorité, à la subversion de la langue et de son écriture [ça c’est pour les wokes], à la dénégation du réel du corps [ça pour les trans-], à la transgression permanente des formes et des traditions, à la jouissance sans relâche [prend ça « Mai 68 » !], à la déchéance de toute vérité en opinion [bingo !] succède le plus souvent, l’Histoire nous l’a appris, un appel enragé à un Maître intraitable qui soufflera dans un sifflet de sang la fin de la partie ».

« Inquiétons-nous », écrit-il en conclusion, « d’en arriver à ce que prédisait le poète François Cheng : « Les fraternités sans transcendance finissent toujours en fratricide. » »

Papa, reviens ! 

Psy du-per.

Qu’on songe un instant au contexte particulier dans lequel est publié cet article : nous sommes à trois jours du premier tour des législatives anticipées de 2024 auxquelles tout le monde donne l’extrême-droite gagnante, et c’est sur le thème de l’autorité – misère de sa disparition, joie de son expression paternelle – que R. Rabinovitch croit bon d’écrire. A ce moment-là, ce qui le préoccupe ça n’est pas le péril, sinon fasciste, au moins autoritaire – et pour cause… –, mais l’inaptitude psychique de tous les Adrien et Adrienne à respecter l’autorité qui conduit inévitablement « à la subversion de la langue et de son écriture », « à la dénégation du réel du corps », « à la jouissance sans relâche », et autres paniques morales droitières traditionnelles. Conformément à ce que nous disions en introduction il se comporte comme l’analyste dominant qu’il est : « activité conservatrice quotidienne », « rôle routinier de gardien des normes », « forces de l’ordre symbolique ». Il est ainsi fidèle à son parti : celui de l’ordre.

Qu’à cela ne tienne, nous pardonnons à R. Rabinovitch. Ici, il n’est qu’un symptôme – c’est la raison pour laquelle il nous intéresse. Sa pensée n’est pas sa pensée, ou pas seulement. Elle est d’abord celle d’un sujet collectif plutôt qu’individuel et, à ce titre, structurellement déterminée – et doublement : matériellement et idéologiquement. 

Matériellement c’est-à-dire : conformément à la position qu’occupe R. Rabinovitch dans le processus de production. Psychologue-psychanalyste en libéral, à Paris, ça n’est pas rien. Idéologiquement : R. Rabinovitch est psychanalyste et la psychanalyse est une production bourgeoise : Freud neurologue, Vienne fin de siècle, patient·es issu·es de la bourgeoisie – nos ami·es gauchistes nous l’ont suffisamment répété, on a fini par comprendre. De cette origine, on ne conclura cependant pas que, née au sein de la bourgeoisie, elle n’intéresserait que cette classe – nombreux sont ceux qui ont même fait la démonstration du contraire[13]. Une origine, sociale ou autre, ne disqualifie pas mais elle renseigne – et toujours laisse des traces. La psychanalyse ne fait bien-sûr pas exception ; elle se trouve ainsi structurée de part en part par des impensés bourgeois, mais aussi : patriarcaux, hétéronormatifs et, sinon racistes, du moins ethnocentristes[14]. Ces traces irriguent sa théorie et déterminent sa pratique. D’où la nécessité de la remettre en travail[15] et de s’équiper derechef de puissants anticorps gauchisants. Sans quoi être orienté par la psychanalyse signifiera être orienté vers la droite. Malheureusement, à notre époque de fascisation accélérée, de tels anticorps se font rare : la psychanalyse dominante et majoritaire est donc, sans surprise, droitière. 

On ne s’étonnera plus, dès lors, qu’un R. Rabinovitch produise les analyses qu’il produit sitôt qu’il s’intéresse à des faits politiques ou sociaux – et qu’il s’intéresse d’ailleurs à ceux-ci plutôt qu’à ceux-là : ici, la disparition de l’autorité et non, au hasard, la paupérisation des classes populaires, le démantèlement de la protection sociale ou l’inaction climatique. Il n’est pas le seul, loin de là. Nombreux·ses sont les analystes de renom qui s’autorisent à intervenir dans le champ social et politique, considérant que le savoir analytique leur confère une légitimité particulière, trop heureux de reproduire le geste de leur maître et père à tous, Freud lui-même[16]. On citera, liste non exhaustive : J-P. Lebrun, Charles Melman, Claude Halmos, Elisabeth Roudinesco, Vincent Magos, Jean-Pierre Winter[17], Caroline Goldman, etc.

Ces analystes commentateurs du monde social et politique, nous avons décidé de les nommer « psys du-per ». D’abord, parce que ça nous fait rire. Ensuite, parce qu’ils sont perdus, les malheureux confondent leur cabinet de consultation avec la société : ils y voient entrer un Adrien, sweat à capuche flanqué d’un slogan anarchiste et voilà que, faisant son analyse, ils croient faire celle de l’anarchisme. À cet égard, on ne s’étonnera jamais assez de voir des analystes qui habituellement ne jurent que par la singularité s’en aller à grandes enjambées au-dessus du corps social pour analyser sans trembler des cohortes de sujets qu’ils n’ont jamais rencontrées. Perdus, ils le sont aussi politiquement. A cet égard, leurs discours ne respirent que la confusion – jusqu’à les entendre appeler de leurs vœux un « anti-wokisme de gauche »[18]. Enfin, « psys du-per » puisqu’ils n’ont toujours que le « père » à la bouche, avec lequel ils nous rebattent les oreilles inlassablement.

Mais il y a plus. Les déterminations idéologiques qui conduisent nos « psys du-per » toujours plus à droite ne tiennent pas seulement aux impensés conservateurs ou réactionnaires que j’ai mentionné plus haut. Elles ont aussi à voir avec des manières particulières d’appréhender les phénomènes individuels, politique ou sociaux, de les relier entre eux, de les expliquer enfin – manières particulières qui leur viennent de la pratique clinique elle-même. Habituer son esprit à raisonner psychologiquement, comme le font quotidiennement les psychologues en institution, en libéral ou ailleurs, c’est y tracer des voies particulières – lesquelles voies seront ré-empruntées à toutes les occasions, y compris quand elles ne sont plus ajustées à ce qu’il y a à penser. Des voies qui, dans le champ politique et social, vous perdent. 

Entretenir sa petite boutique.

On l’aura compris, au cœur de l’article de R. Rabinovitch, il y a un concept : l’autorité. Qu’est-ce qu’il entend exactement par-là, on se saurait vous le dire, il ne la définit jamais ; pas besoin j’imagine, « on se sait ». Pourtant nous, ça nous aurait intéressé. Tentons une proposition : R. Rabinovitch semble considérer l’autorité comme une qualité attribuée à celui qui occupe une position hiérarchique du fait même qu’il occupe une position hiérarchique. Par suite, c’est précisément parce qu’il dispose de cette qualité qu’il peut prendre des décisions et agir, parfois de façon coercitive (« le professeur, le policier, le militaire », etc.) – sans quoi, les mêmes actions passeraient pour abusives. Mais cette qualité ne lui appartient pas en propre : elle lui est attribuée du dehors. Par qui ? Par celles et ceux sur qui l’autorité s’exerce, dès lors qu’ils ou elles disposent de l’aptitude psychique à respecter l’autorité justement. D’où la tiennent-ils ? D’avoir rencontré la « fonction paternelle », l’autorité faite fonction – et c’est bien le problème, puisque celle-ci se fait de plus en plus rare nous dit R. Rabinovitch : passage d’une organisation sociale structurée avec puis sans père, bébé fonction paternelle jeté avec l’eau du bain patriarcal, tout ça, tout ça.

C’est un peu le serpent qui se mord la queue – et quand j’écris « queue », il ne faut pas y entendre ce que vous y entendez : ici « queue » c’est tout sauf « queue ». En somme, l’autorité existe parce que ceux sur qui elle s’exerce reconnaissent à ceux qui l’exercent qu’ils en ont – de l’autorité. Le serpent se mord la queue mais ça se tient. Ça se tient tellement que bien disposée à respecter l’autorité, la multitude des adultes est parfois allée jusqu’à se soumettre à un enfant, roi de son état – et le roi, il faut en respecter l’autorité… puisque c’est le roi. À nouveau : serpent, queue.

On tourne un peu en rond. 

Fatigués de tourner, d’aucuns ont suggéré que, résolus de ne plus servir, nous serions libres. Qu’un gamin leur ordonne quoi faire, ça devait les gonfler – satanés gauchistes, déjà à l’époque ils préféraient la bordelisation à la stabilité. Entre deux subversions de l’écriture et du langage, ils en sont même venus à déclarer que tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Puis : que les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. Secousse idéologique majeure, survenue à la conscience d’une classe ascendante, lasse de demeurer mineure politiquement alors même qu’elle se croyait apte à diriger – ce qu’elle faisait déjà effectivement sur le plan économique. Cette classe, c’est la bourgeoisie bien-sûr, du temps où elle était révolutionnaire – temps fort court : sitôt l’ordre social reconfiguré à son avantage, elle devint conservatrice, avant de faire du respect de l’autorité une vertu cardinale. Fâcheuse habitude de dominant·es. 

R. Rabinovitch eut-il considéré que les révolutionnaires d’hier manquaient, les malheureux, de l’aptitude psychique à respecter l’autorité ? Ou au contraire, que leur contestation était légitime ? Qu’il est des autorités abusives, comme celles fondées sur les privilèges de la naissance, dont la contestation est salutaire ? Que nous les jugions ainsi parce que structuré par un imaginaire égalitaire n’est pas un problème pour nous, au contraire même, nous arborons cet imaginaire fièrement. L’égalité des droits, nous y tenons – pas R. Rabinovitch ? En considérant l’autorité en soi comme il le fait, notre psychologue-psychanalyste se condamne à ne la considérer qu’abstraction faite de la manière dont ceux qui en dispose en use ou en abuse – et par suite de ne jamais interroger sa légitimité et la pertinence de chacun·e à la respecter. Hors du ciel des Idées, il n’y a pas l’Autorité en soi ; il n’y a que des autorités en situation. Alors, les rencontrant dans la vie quotidienne, nous nous interrogeons : quelle autorité ? l’autorité de qui et pour faire quoi ? fondée sur quelle légitimité ? C’est seulement après avoir répondu à ces questions que nous accordons notre respect ou ne l’accordons pas. Non pas donc a priori mais en situation.

Comme l’autorité, Emmanuel Macron n’est pas une abstraction : c’est une personne réelle. Et comme personne, il dit des choses et pose des actes dans la réalité, lesquels ont des conséquences concrètes sur la vie de millions de personnes. Si parmi eux, une quantité non-négligeable le haït, ça n’est pas par passion égalitaire, mais au nom de la politique qu’il conduit et du mépris qu’il affiche. En somme : parce qu’il s’est rendu détestable. Dit autrement : cette haine, il l’a bien cherchée. Si ailleurs d’aucuns haïssent la Police, ça n’est pas faute d’avoir rencontré la « fonction paternelle » mais parce que leur peau jugée trop foncée par ses agents attire leurs coups, sinon leurs balles. Quant à moi, assigné par ces mêmes agents comme « blanc », je n’ai aucun mal à respecter leur autorité : ils me sont bien utile quand dans le métro on me vole mon portefeuille. Est-ce à dire que l’aptitude à respecter l’autorité, s’il est bien quelques cas singuliers où la détermination psychologique joue un rôle prépondérant, est d’abord et avant tout socialement déterminée ? Et qu’alors R. Rabinovitch, psychologue-psychanalyste de son état, la valorise en tant que telle car c’est un bourgeois ?

Les bras m’en tombent.

Alors on en serait là. R. Rabinovitch serait un bourgeois et, comme la majorité d’entre nous, il aurait les positions – politiques – de sa position – sociale[19]. C’est que les bourgeois ont du capital – pléonasme –, et ce capital, ils souhaitent le protéger. Dans cette obsession, tous les soutient : Police, Justice, Droit. Normal : ils les ont configurés pour. Dès lors « ordre », « autorité », « respect » ils aiment ; « désordre », « chaos », « non-respect de l’autorité », ils n’aiment pas.  Mais, R. Rabinovitch est-il vraiment un bourgeois ? Après tout, on ne le connaît pas : est-ce que ça n’est pas un peu facile de le catégoriser comme ça ? On ne le connait pas, mais on sait qu’il exerce en tant que psychologue-psychanalyste à Paris, en libéral. C’est factuel. C’est quelque chose. Avoir un cabinet en libéral, c’est avoir sa petite boutique à faire tourner : recevoir des patients, les faire payer suffisamment pour vivre, calculer ses frais, payer ses cotisations patronales, etc. Bref, R. Rabinovitch est un petit patron. Et attention, no offense : j’en suis moi aussi. Comme lui j’exerce en libéral, comme lui je fais tourner ma boutique – pas comme lui je fixe le tarif de base de mes consultations à 130€, mais il n’est jamais trop tard.

De cette place, j’observe. J’observe ce que ça me fait de l’occuper, les pensées que ça m’inspire, les réflexes que j’y contracte. Des réflexes de boutiquier donc : un jour de grève où les patient·es n’ont pas pu faire le déplacement, tout cégétiste que je suis je compte l’argent perdu. A moins que je ne fasse payer les consultations quand même ? Cliniquement ça pourrait se tenir ; économiquement il n’y a plus de conditionnel : ça se tient. Après tout c’est mon cabinet, j’y fixe mes conditions – et je les fais respecter. Au quotidien c’est toujours là, sur la table : que faire face à un patient qui arrive chaque séance en retard sans s’en excuser ? comment réagir en cas d’annulation ? J’ai beau entourer ces questions de toutes les sophistications psychanalytiques possibles jusqu’à les aborder en supervision tous les quinze jours, in fine j’utilise une partie conséquente de mon cerveau pour réfléchir à des questions portant sur le respect du cadre et de mon autorité. Installer dans une position d’autorité, je contracte des réflexes bourgeois.

Je suis happé par le vortex structurel.

Sur ce terrain matériel, celui de cette position sociale particulière qu’est le fait d’être professionnel en libéral – en l’occurrence : psychologue –, les anticorps gauchisants que j’évoquais sont plus que nécessaires – et mis à rude épreuve. On hallucine de lire certaines des questions que les psychologues libéraux se posent entre eux, par exemple sur des groupes Facebook, quant à la manière de sanctionner leurs patients pour leurs retards ou absence, à se protéger de leur violence, etc.[20] Ailleurs, Doctolib[21] propose aux professionnels de santé de pouvoir signaler les patients qui n’honorent pas leur rdv ; au bout de trois signalements, ils sont radiés définitivement – on ne plaisante pas avec les récalcitrants. Le tout jusqu’à la risible « taxe lapin » qui devrait entrer en vigueur prochainement et que les professionnels de santé libéraux semblent plébisciter. Et qu’on se le dise : c’est moins leur salaire qui est en jeu que leur autorité.

D’une autorité à l’autorité.

C’est donc d’abord de cette position que parle R. Rabinovitch – la clinique a son importance, mais secondairement. Contrairement à ce que laisse croire la structure de son article, R. Rabinovitch n’a pas réfléchi à l’autorité à partir du cas clinique d’Adrien ou d’un autre : comme professionnel libéral, il y pensait déjà tout le temps. Tout psychanalyste qu’il est, il n’est pas moins qu’un autre sujet à la fausse-conscience. Alors voilà qu’il met tout cul par-dessus tête, renverse les effets en causes et prend le début pour la fin – il est du-per. C’est là que la clinique intervient : pour remplir son office idéologique. Aux mobiles objectifs de son action, elle va ajouter des motivations subjectives, lesquelles apparaîtront aux yeux de R. Rabinovitch comme des plus avantageuses et des plus fiables puisque fondées empiriquement – par la clinique, précisément.

Que fait donc R. Rabinovitch dans ses consultations libérales ? Il reçoit des patients, il les écoute. Quoi qu’à bien y regarder, il ne les écoute pas tout à fait. Tandis qu’eux raconte avec force détails leur dernière altercation avec leur partenaire amoureux, leur inquiétude quant aux examens à venir, ou encore leur désespoir d’avoir cédé à nouveau à l’appel du cannabis, lui n’écoute pour ainsi dire qu’à demi. Son attention est ailleurs – nous disons : flottante. Il n’est pas inattentif comme d’aucuns, malhonnêtes, le suggèrent ; il est attentif à autre chose. Par exemple : un mot qui se dérobe, un champ lexical qui détone, un signifiant répété inlassablement ou une expression équivoque. C’est que, parlant, les patients croient dire ceci mais disent cela – ou plutôt, ils disent ceci et cela, simultanément. Ceci : ce qu’ils veulent dire ; cela : ce qu’ils ne veulent ni dire, ni savoir mais que malgré eux ils disent et savent – d’un savoir particulier : inconscient.

Tout discours, toute conduite, tout symptôme est ainsi conçu comme étant à double-détente, c’est-à-dire s’exprimant toujours et simultanément sur deux plans : un plan conscient ; un plan inconscient. Le psychanalyste, comme R. Rabinovitch, ou le psychologue orienté par la psychanalyse, comme votre serviteur, fixent leur attention précisément sur ce second plan afin d’entendre ce qui se dit, se montre, s’agit derrière ce qui est dit, montré, agi. C’est ainsi que le travail proprement psychanalytique peut commencer – mieux : c’est le travail psychanalytique lui-même.

Travail qui n’est pas sans risque – idéologique s’entend. À la longue et sans contre-poids, il produit des modes de pensée et d’agir spécifique du psychologue-psychanalystes qui, bientôt, deviendront des automatismes – nous l’avons dit, ça trace des voies. Guidé par l’idée d’après laquelle dans un « dire » se trouve contenu un autre « dire », le psychologue-psychanalyste écoute donc à sa manière – flottante –, et cherche à entendre ce « dire » caché. Mais, ce « dire », il ne fait pas que l’entendre, ni même le proposer au patient par ses reformulations ou ses interprétations, aussi : il le lie. À l’écoute des histoires et autres anecdotes les plus diverses d’un même patient, il tient que la discontinuité de son discours n’est qu’apparente et que, pris sous un certain rapport, ce qu’il raconte trouve bien sa cohérence. Alors il cherche ce rapport, procède par généralisation. Des histoires racontées par le patient, il abstrait les éléments contingents pour n’en conserver que l’essentiel. Ainsi de cette patiente qui évoque les différences, à son désavantage, d’éducation dispensée par ses parents dans sa fratrie puis, plus tard, l’injustice éprouvée face aux résultats de son entretien d’évaluation professionnel au regard de ce qu’elle sait des résultats de ses collègues – trait commun : sensation d’être flouée par des figures supérieures en qui elle place sa confiance pour récompenser le primus inter pares, elle bien-sûr. La singularité de chacune des situations se trouvera bientôt abrasée, saisie sous l’espèce de la catégorie générale. Qu’en définitive, dans l’une ou l’autre situation la patiente ait réellement été flouée, ça ne sera plus la question. Seule comptera la structure générale à travers laquelle l’expérience aura été saisie – disons : signifiée –, et du même coup éprouvée subjectivement par la patiente.

Ici nous sommes un peu embêtés, car c’est ainsi que nous travaillons nous-même. Et, même conscient des limites que je vais exposer dès maintenant, nous continuons d’y voir la pertinence et la justesse. Reste que, de proche en proche, cherchant les traits communs, nous montons toujours plus en généralité, au risque de quitter toute référence[22]. A la fin, nous manipulons de grandes catégories générales à partir desquelles nous pensons l’organisation psychique de nos patients, lesquelles catégories orientent nécessairement ce que nous allons entendre. Car le psychologue-psychanalyste n’arrive pas vierge dans la situation analytique : il y est tout imprégné de ses déterminations psychiques inconscientes (ici, un travail analytique préalable est censé en limiter les effets) et de ses déterminations sociales (là, rien, psychanalyste pas intéressé). Mais aussi : de tout un savoir déjà constitué à propos de l’objet sur lequel il travaille, acquis par formation et expérience. Le psychologue-psychanalyste, contrairement à la mythologie qu’il aime entretenir avec ses pairs, ne redécouvre pas l’inconscient à chaque nouvelle séance, il en a déjà une petite idée. En fait, plusieurs : et c’est à partir d’elles qu’il lie entre eux les « dires » du patient. Si le psychisme est un tamis comme le pense Vygotsky, celui du psychologue-psychanalyste est disposé à sa façon : il laisse passer certaines choses – ce qui s’accommode bien avec ses catégories conceptuelles – et pas d’autres – le reste[23].

Et dans ses catégories, que trouve-t-on ? « L’altérité ». Bon, pourquoi pas. « L’idéal ». Mais encore ? « La différence des sexes ». Aie ! Mais aussi : « la limite », « la génitalité », « la toute-puissance », « la filiation » ou encore, bien-sûr, « l’autorité » – on avait prévenu, c’est pas toujours joli-joli dans les arrières boutiques conceptuelles de la psychanalyse. Alors c’est Adrien qui arrive en consultation. Adrien porte « un sweat-shirt noir à capuche frappé d’un slogan anarchiste » et hait Macron. Le psychologue-psychanalyste de conclure :  problème avec l’autorité, JER, défaut de fonction paternelle. Et après tout, peut-être est-ce bien ce qui caractérise le cas singulier d’Adrien. Nous voulons bien croire qu’il existe des sujets pour lesquels ces analyses psychologiques sont pertinentes et nous ne doutons pas que dans le colloque singulier qui s’instaure entre Adrien et R. Rabinovitch, ce dernier fait preuve de plus de finesse que ne le laisse croire son article. Nos « psys du-per » en effet, lorsqu’ils parlent de leur clinique ou de cas singulier, se montrent souvent intéressants et nuancés. C’est qu’au contact d’un sujet ils se tiennent et, nous le croyons sincèrement, de bonne foi – c’est leur éthique[24]. En revanche, sitôt sortis de leur cabinet privé, ils se lâchent. Et voilà qu’ils prennent connaissance de l’histoire d’une petite fille et sa mère, lesquelles ont un problème avec les limites particulières que leur impose le monde social quant à l’identité de genre de la première ? Et le psychologue-psychanalyste de conclure : elles ont un problème avec la limite en général ; et de leur rappeler : « l’humain est contraint, il ne peut pas tout ». Ici, double généralisation : d’une petite fille et sa mère, on est passé à « l’humain » – naturalisation quand tu nous tiens ! – ; de pouvoir quelque chose de précis, en l’occurrence être assigné à un autre genre, on est passé à « pouvoir tout » – et les psychanalystes dominants, on le sait, se sont fait les chantres du « pas-tout ».

De toutes les fonctions sociales et symboliques qu’offraient la psychanalyse, ils ont choisi celle de castrateurs en chef. Quand elle est ainsi, Eribon a raison : « la psychanalyse est arrogante et elle est triste ».   

Individu versus société

Effets insidieux en plusieurs temps donc : (1) chercher ce qui se cache derrière le discours manifeste ; (2) en négliger les spécificités pour monter en généralité ; (3) atteindre le ciel des Idées psychanalytique où flotte des signifiants prêts-à-l’emploi – et où se donne à voir son inconscient policier.

Ces manières de faire, à force de répétition, tracent leurs voies. Elles se font automatismes de pensée, entraînent des usages abusifs – des mésusages. Notamment : considérer un fait social comme un fait psychique. Si par exemple, dans une formation sociale-historique donnée, une part croissante de ses membres se montre méfiante vis-à-vis de l’autorité c’est que, comme le sujet individuel, ils ont dû manquer de « fonction paternelle » car, comme chacun sait, toute société, comme tout sujet, a besoin d’un père – et ça tombe bien, les « psys du-per » sont là pour ça. Autre exemple, même raisonnement et même solution : si la violence se multiplie dans la société – ce qui semble factuellement faux –, c’est parce que les individus ne disposent plus des capacités psychiques pour se contenir, se retenir ; alors la colère explose, déborde le sujet, et dans le passage à l’acte s’écoule la tension psychique que l’individu n’aura pas su contenir ; pourquoi ? c’est faute d’avoir rencontré la « fonction paternelle », laquelle lui aurait enseigné par l’exemple comme supporter la frustration et la limitation de sa jouissance – car les pères sont des exemples de rétention comme chacun sait.

Cette tendance à plaquer l’individuel sur le social est l’une des caractéristiques fondamentales des « psys du-per ». Ainsi, de l’augmentation de la méfiance vis-à-vis des figures d’autorité. Est-elle réelle ? Nous n’en savons rien mais peu importe, ce qui nous intéresse ici c’est le point de vue qu’adopte R. Rabinovitch pour analyser le prétendu phénomène. En l’occurrence, un point de vue essentiellement psychologique : pour lui, la-société, ou telle ou telle de ses portions, c’est comme un individu mais en plus grand – même organisation, même fonctionnement, même besoins, même expression symptomatique. Un individu, ça ne respecte pas les figures d’autorités quand ça n’a pas rencontré la « fonction paternelle » ; la-société, c’est pareil. 

Toutes ces considérations, dont nos « psys du-per » ont l’habitude, sont désastreuses.

Désastreuses parce qu’elles sont dépolitisantes – en fait, dépolisantes en apparence seulement. Dépolitisantes en tant que ces analyses se proposent comme des analyses concurrentes à des analyses économiques, sociales, politiques etc. du même phénomène. Qui souscrit à l’idée d’après laquelle les tensions de notre monde social s’explique d’abord par la confrontation de positions psychiques antagoniques ne souscrit pas à celle, antinomique, qui suggère que les mêmes tensions sont d’abord des conséquences de la crise de notre modèle de production. La dépolitisation apparente va si loin qu’elle en disqualifie même l’un des gestes les plus élémentaires : la partition en au moins deux camps politiques qui s’opposent, chez nous « droite » et « gauche ». Ainsi R. Rabinovitch de suggérer par exemple que les catégories « d’extrême-droite » ou « d’extrême-gauche » sont « trompeuses » et « inopérantes » pour comprendre les clivages qui structurent nos sociétés puisqu’il ne serait affaire que de positions psychiques et d’un certain rapport au père, à la limite, à la jouissance, etc. A celles et ceux qui contestent l’ordre établi, il ne faut pas apporter satisfaction politiquement en désarmant la police, en socialisant les moyens de production[25], ou en facilitant le changement de genre par un simple passage par l’état civil car ces revendications ne concernent que le discours manifeste ! Comprendre : ça n’est pas vraiment ça qu’ils veulent. Or, ce qu’ils veulent le psychologue-psychanalyste, lui, en sait quelque chose : c’est son travail de l’entendre. Et ce qu’il entend ici, c’est une demande d’aide : une aide pour accepter les limites, la limite – leur limite. On vous l’a dit, l’humain est contraint, il ne peut pas tout. Le jeune Yanis aimerait que cesse la discrimination au faciès qui le poursuit dans les couloirs du métro ou lors de ses entretiens d’embauche ? Dommage, ça n’est pas possible. Quant à la jeune Louise, déjà pas si mal lotie elle qui est blanche et bourgeoise, mais qui voudrait en plus être considérée comme une égale par ceux de l’autre genre plutôt que comme un objet de convoitise, même chose : ça n’est pas possible.

Désolé.

En fait, déso mais pas déso. Pas déso parce que si les « psys du-per » nous privent, c’est évidemment pour notre bien – professionnel de santé oblige. Puisque la « fonction paternelle » fait partout défaut, ils s’en vont l’incarner. C’est qu’en fait, dans la fantasmagorie des « psys du-per », il y a toujours au moins trois positions psychiques à l’œuvre. La première, c’est celle de ces inaptes au respect de l’autorité qui refusent toute limitation à leur jouissance – rendez-vous compte, ils veulent l’égalité ! A côté d’eux, il y a leurs camarades de classe, un peu mieux structuré mais pas complètement : eux n’ont pas de problème avec la limite au contraire, en revanche, ils enragent de voir que d’aucuns s’autorisent à la transgresser. Bientôt, ils en appelleront à un « Maître intraitable [pour souffler] dans un sifflet de sang la fin de la partie ». Ils ne savent pas se contenir, ni se débrouiller seuls : ils ont toujours besoin d’un Maître. Enfin, entre ces deux-là – en fait, au-dessus –, il y a nos « psys du-per » : à la place des adultes. Ils sont peu nombreux car « l’infantilisme généralisé empêche que l’impérieux métier d’adulte trouve encore preneur ».

Et les pauvres sont malheureux, tellement malheureux. C’est qu’ils aimeraient bien pouvoir nous venir en aide, mais comment le pourraient-ils face à des enfants tellement récalcitrants ? C’est alors avec désespoir qu’ils assistent à ce duel fratricide et c’est, la mort dans l’âme n’en doutons pas, qu’ils finiront par en prendre leur parti. Toujours le même comme en effet « l’Histoire nous l’a appris » : celui de la réaction. Ce discours n’est dépolitisant qu’en apparence ; en creux il porte des solutions dont l’expression politique est toujours la même : d’abord, ne rien céder.

Puis sévir.

Ouverture.

Alors voilà, les psychanalystes dominants sont perdus. Perdus pour la cause : ce sont nos adversaires politiques. Perdus dans leurs abstractions conceptuelles : nous les repenserons, avec d’autres, une à une. Plus grave : en passe de perdre la psychanalyse : nous travaillons à son renouveau. Dans son Immonde sans limite que R. Rabinovitch trouve lumineux, Jean-Pierre Lebrun illustre par une anecdote ce qui apparaît pour lui comme une manifestation de l’immonde :

« Récemment en Belgique, une enseignante donne un cours d’éthique à des élèves de dernière secondaire (équivalent au lycée). Dans le déroulé de son propos quelque peu passionné, elle traite de « débile profond » une personnalité politique connue pour son extrémisme. Un de ses élèves a filme en plein discours avec son portable et envoie la séquence sur les réseaux sociaux. Celui qui a été ainsi qualifié en prend connaissance et réagit en saisissant l’administration de l’enseignante. Celle-ci se prononce en déclarant que l’enseignante a agi de manière inacceptable en émettant un tel propos sur le requérant et sanctionne l’intéressée. L’élève, manifestement doué pour la délation et faisant un usage pour le moins curieux de son téléphone en classe, n’est par contre aucunement interpellé à propos de la portée de son acte. Tel est l’immonde souvent en cours aujourd’hui […] ».

Nous l’avons dit : quand ils écrivent, les psychanalystes dominants sont désespérants.

En 2022, deux ans après la publication du livre de Lebrun qu’elle n’a probablement pas lu, la camarade Ludivine Bantigny se donne elle aussi, dans un petit essai, comme objectif de donner à voir ce que notre monde à d’immonde. L’essai en question : L’ensauvagement du capital. S’il y a un endroit où ça s’ensauvage, un endroit où ça manque de limites, c’est bien du côté du capital – on pourrait même l’écrire, comme Lebrun, sans « s » car le capital lui, structurellement en effet, ne connaît pas la limite. Comment donner à voir cet immonde ? Par l’histoire d’un adolescent pas sanctionné par son lycée alors qu’il a filmé une professeure en cours ? Plutôt par l’histoire de Djaba, un jeune garçon africain de 14 ans qui marche dans une décharge au sol jonché de « téléphones cassés, d’emballages en polystyrène, de combinés en Bakélite et de vieilles batteries rouillées ». Il cherche du cuivre, du laiton, de l’étain pour le vendre à « l’homme à la balance ». Se faisant il s’intoxique : « relents de pyralène et de dioxine, exhalaisons d’acides bromhydriques, déchets d’arsenic ». Il en mourra dans la douleur.

Nos camarades de gauches, sont convaincants – en l’occurrence, convaincante. 

Pour celles et ceux qui meurent sous l’effet du capital, les « psys du-per » n’ont jamais un mot. Dieu sait qu’ils ne sont pourtant pas avares pour commenter la déperdition du monde social. Mais ils ne les voient pas. Plus : ils ne veulent pas les voir et leur psychanalyse les y aide. Elle est belle et bien, pour eux, une idéologie.

Arrivée au terme de cet article, j’irais plus loin : le devenir idéologique de la psychanalyse est, dans les conditions sociales-historiques qui sont les nôtres, son devenir nécessaire dès lors qu’elle est abandonnée à sa logique propre. En conséquence, son salut politique ne peut venir que d’un dehors.

J’achève par le souvenir d’une interview de la camarade Laurie Laufer qui, en conclusion d’une émission consacrée à l’essai qu’elle allait faire paraître, répondait à son interlocutrice que la psychanalyse devait s’émanciper d’elle-même. A l’époque, la réponse donnée au tac-au-tac m’avait semblé un peu trop simple pour être sérieuse ; aujourd’hui, je veux y voir une confirmation de ce que nous avons développé ici : la nécessité d’une psychanalyse pondérée d’un dehors[28]. Sans quoi nous pourrions dire, en nous autorisant quelques psychologisations douteuses comme le font nos adversaires, que la psychanalyse se psychotise. Mieux : les « psys du-per » ont psychotisé la psychanalyse.

Curieuse ironie que celle-ci : la forclusion n’a pas toujours cours là où l’on croit.

Rédigé par François H.

Avec le retour avisé des camarades.


Notes

[1] Qu’en est-il en institution ? Dans les cabinets libéraux ? Sans doute faudrait-il d’ailleurs distinguer les deux, et distinguer même au sein des institutions : être psychologue scolaire, ça n’est pas être psychologue dans une association de médiation familiale ou à l’hôpital public. Reste que je vais détailler plus loin des réflexions sur les schèmes de pensée des psychologues qui ne nous rendent pas très optimistes quant à leurs options idéologiques.

[2] Voir Fragment d’une auto-analyse – Premier fragment. Ça insiste et pour cause : si le CRAC est notamment une adresse à nos camarades de gauche hostiles à la psychanalyse, Didier Eribon est peut-être le premier d’entre eux. Il précise dans ses Ecrits que tout son travail peut-être en quelque sorte analysé comme une tentative de résister puis d’échapper à la psychanalyse ; le nôtre est d’en proposer une à laquelle il ne voudrait plus échapper.

[3] Eribon D., Ecrits sur la psychanalyse, Librairie Arthème Fayard, 2019, p. 14

[4] C’est moi qui souligne. Eribon témoigne ici d’une radicalité dans laquelle nous ne saurions le suivre, puisqu’il suggère qu’aucune psychanalyse ne pourrait échapper à l’unité qu’il va décrire.

[5] Voir Psychologiser, première partie – Peut-on sauver le camarade Ruffin ? : https://cracwork.wordpress.com/2024/10/09/psychologiser-1e-partie/

[6] Il s’agit de Sœurs. Pour une psychanalyste féministe, S. Lippi, P. Maniglier, Seuil, 2023

[7] J’ajoute des guillemets à « homme » et « femme », comme le font d’ailleurs les auteures de Sœurs, pour souligner qu’il s’agit bien là de la catégorie historiquement et socialement construite et non d’une essence naturelle.

[8] Ces points devraient être discutés (et peut-être amendés ?) dans le troisième et dernier article de cette série sur la psychologisation.

[9] Pulsion, F. Lordon, S. Lucbert, La découverte, 2025, p.11

[10] Tout est déjà dit…

[11] La tribune est en accès libre au lien suivant : https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/lhumain-est-contraint-il-ne-peut-pas-tout-la-tribune-de-pediatres-et-psychiatres-sur-le-documentaire-petite-fille
Pour une critique psychanalytique de cette tribune, on pourra lire « Dysphorique toi-même ! » par S. Lippi et P. Maniglier, publiée sur le site de Lundi Matin : https://lundi.am/Dysphorique-toi-meme

[12] Entendu au sens littéral de « ce qui tient-lieu de » ; cf. Pulsion, op. cité

[13] F. Gabaron-Garcia, Histoire populaire de la psychanalyse, La Fabrique, 2021

[14] A propos des impensées de la psychanalyse, on pourra lire, par thème : sur ses impensées bourgeois E. Fromm : La crise de la psychanalyse ou encore Grandeurs et limites de la pensée freudienne ; sur sa dimension patriarcale, déjà cité : Sœurs. Pour une psychanalyse féministe, S. Lippi et P. Malignier. ; sur son hétéronormativité Ecrits sur la psychanalyse, D. Eribon bien-sûr mais aussi Je suis un monstre qui vous parle, P. B. Preciado ; sur l’ethnocentrisme : La vie psychique racisme et Psychanalyse du reste du monde. Géo-histoire d’une subversion, L. Boni & S. Mendelsohn.

[15] Cf. notre Manifeste : https://cracwork.wordpress.com/2022/11/28/hello-world/

[16] On pense aux écrits dit « sociologiques » de Freud tel que l’Avenir d’une illusion, Psychologie des masses et analyse du moi, ou encore et surtout Malaise dans la culture. Dans l’Inconscient ou l’oubli de l’histoire, Hervé Mazurel écrit (ou cite quelqu’un qui écrit ?) que tous les analystes rêvent d’écrire le Malaise dans la culture de leur temps – ça n’est pas J.-P. Lebrun et son Malaise dans la subjectivation qui lui donnera tort.

[17] Article Jean-Pierre Winter

[18] V. Magos, Clivages, Radicalisation et démocratie. Introduction au séminaire, 2024.

[19] Selon la bonne formule de François Begaudeau dans Histoire de ta bêtise, Pauvert, 2018

[20] Pour se renseigner à ce sujet, on ira voir avec une joie sans retenue la page Instagram a_dangerous_method qui compile avec humour toute une série de posts des plus alambiqués.

[21] Sur Doctolib, quelques réflexions du camarade Paul R. : https://cracwork.wordpress.com/2023/03/01/que-fait-doctolib/

[22] A ce propos on pourra lire Lise Gaignard, Les psychanalystes et le travail, La Dispute, 2023, qui montre bien par exemple comment les psychanalystes, dans leur pratique quotidienne, négligent très largement le travail ou, plus exactement, sa matérialité, c’est-à-dire ce que les unes et les autres y font concrètement, pratiquement, pour ne considérer qui ce qui s’y répète dans les relations inter-professionnelles. Or cette matérialité du travail est riche de conflits intra-psychiques et de significations subjectives qui devraient intéresser les psychanalystes.

[23] Comme mentionné dans le corps du texte, j’aimerais souligner ici à nouveau l’ambivalence dans laquelle nous place cette tendance à la recherche du dénominateur commun qui conduit nécessairement à la montée en généralité. Ambivalence car, malgré les critiques que je développe ultérieurement : (1) il nous semble bien qu’analyser les structures fantasmatiques qui déterminent les expériences subjectives des individus relève du travail du psychologue-psychanalyste ; (2) il n’y a pas de théorie possible sans généralisation, la généralisation étant l’autre nom de la conceptualisation ; (3) il est des situations dans lesquelles la montée en généralité peut avoir des effets émancipateurs – contrairement aux exemples donnés dans la suite de l’article –, par exemple à propos de la dite « fonction paternelle ». Quelle est cette fonction dont nous parle R. Rabinovitch après J.-P. Lebrun ? C’est une « fonction tierce », c’est-à-dire une fonction qui permet de sortir l’enfant de sa relation duelle à son premier autre (« homme », « femme », non-binaire, communauté, peu importe) pour l’ouvrir à un dehors. Réduite à son concept, on voit que « paternel » ici n’a rien à faire pour qualifier la fonction – et dévoile ainsi le caractère strictement réactionnaire du maintien de ce prédicat. 

[24] Paul B. Preciado évoque par exemple, dans Je suis un monstre qui vous parle, op. cit., le travail qu’il a pu accomplir avec deux analystes différents sans que ce travail soit pollué par des remarques, attitudes ou postures transphobes, pourtant si frappantes dans le discours analytique dominant.

[25] Si seulement les mouvements sociaux pouvaient porter pareils mot d’ordre.

[26] Le podact : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/la-psychanalyse-doit-elle-etre-en-phase-avec-l-epoque-7608728

Le livre en question : L. Laufer, Vers une psychanalyse émancipée, La Découverte, 2022

[27] L’écoute, quelques jours après avoir terminé la rédaction de cette conclusion, d’une nouvelle émission de France Culture avec Laurie Laufer est venu confirmer chez moi cette interprétation. Elle y développe notamment la nécessité, pour la psychanalyse, de s’étayer de « points d’extériorité ». https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-souffle-de-la-pensee/le-souffle-de-la-pensee-emission-du-vendredi-07-fevrier-2025-2412400

[28] Fascinante affaire que la mémoire. Ré-écoutant ladite émission pour confirmer ce que j’avance ici, je m’aperçois que la scène en question n’existe pas : elle est imaginaire. Il est bien question de savoir « de qui ou de quoi » la psychanalyse doit s’émanciper comme l’annonce le livre de Laurie Laufer mais (1) la question ne vient pas en conclusion ; (2) la réponse n’est pas donnée au tac-au-tac mais fait au contraire après réflexion et fait l’objet d’un long développement ; (3) L. Laufer ne dit jamais textuellement que la psychanalyse aurait à s’émanciper d’elle-même, même si c’est en substance le fond du propos.

Tout se passe comme si j’avais ramassé l’intégralité de l’émission dans cette scène fictive, non sans y ajouter une dose de soupçons – puisqu’en première intention j’écris que la réponse (imaginaire) m’avait semblé « trop simple pour être sérieuse ». Si en quelques mots j’avais à en faire une auto-analyse, j’y soulignerais mon souci maladif de toujours adopter une disposition critique vis-à-vis des pensées avec lesquelles je suis trop en accord, comme saisi par l’inquiétude autrement de trop y coller – et de m’y fondre. C’est probablement le même souci qui me fait lire avec tant d’intérêt des auteurs tellement critique de la psychanalyse comme Eribon.

Le podact : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/la-psychanalyse-doit-elle-etre-en-phase-avec-l-epoque-7608728

Le livre en question : L. Laufer, Vers une psychanalyse émancipée, La Découverte, 2022

 

  1. tagda ↩︎

Une réponse à “De quoi s’autorisent les psychanalystes ? – « Psychologiser » 2e partie”

  1. Avatar de hommedefrance

    Tous ces mots et pas un seul commentaire à l’heure où j’interviens à la rescousse d’un auteur victime d’une telle injustice!
    J’avoue m’être arrêté à « chier » et « emmerder » (C’est une coïncidence. En tous cas, voici des marqueurs d’endroits de texte fort efficaces).
    La partie substantielle de mon commentaire, moins chargée a priori en urée que ces derniers marqueurs, sera:
    Selon Freud, nous avons, tous, deux problèmes: le sexe (autrement exprimé, pour rester poli, les fesses), et l’argent; étant donné que tout le monde a des fesses, occupons-nous de l’argent.
    Simple rappel, j’en conviens.

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