[Livre] Le Ministère des contes publics (2021), Sandra Lucbert


Un cauchemar, néanmoins, ça s’examine. Quelque chose, toujours, se dit dans ses aberrations. D’ailleurs, les rêves insistent : celui-ci reviendra, charriant son propos distordu ; sa logique ensevelie se saisira de nous – jusqu’à temps qu’on s’éveille. Ce livre est un essai de traduction – ou d’interprétation des rêves. Ma participation à l’effort de réveil” – Sandra Lucbert, Le Ministère des contes publics

“Le savoir est une arme et je sors toujours armé” – Ministère Ämer, Prélude au réveil

Je me suis rappelé d’une première occurrence de ce nom, Sandra Lucbert, lue – comme déposée en passant, en bas de page – par un Lordon très en verve, à la toute fin de Vivre Sans – associé qui plus est, à celui de Lacan, il y a pire voisinage. Enfin Lordon allait se mettre à la psychanalyse, et c’est à cette femme qu’on le devait : sa valeur était établie avant qu’une ligne ne soit lue… [J’ai appris depuis, dans l’excellent podcast de Contretemps, qu’ils préparaient ensemble un ouvrage visant à ajouter une dimension psychanalytique à l’anthropologie des passions lordonienne : que demande le peuple ?]

Il n’est pas aisé de déterminer les effets de ces petites résonances sur les lectures ultérieures, pas évident d’en établir la généalogie, mais je crois qu’elles déterminent beaucoup. Il fallut le renfort d’un très beau titre Personne ne sort les fusils, et de cette couverture noire, pour que la trace inconsciente produise quelque effet. C’est peut-être à cette trace, autant qu’à la puissance du propos, que je dois de m’être plongé dans l’œuvre de Lucbert avec cette avidité. N’ayant pas encore eu l’occasion de me procurer ses romans, je m’en tiendrai aux récits, formes hybrides qui se répondent et se complètent sans se recouvrir, s’attaquent chacun à une tête du capitalisme. Personne ne sort les fusils était la mise en forme littéraire du compte-rendu du procès de la direction de France Télécom (qui s’est tenu en 2019) : il se payait la branche actionnariale, celle qui s’abat sur les salariés et promeut leur surexploitation. 

C’est peut-être de manuel d’auto-défense qu’il faudrait qualifier Ministère des contes publics, qui s’affronte à l’autre, celle où le sort de notre protection sociale, de nos droits, est décidé sur les marchés de dette. S’attaquant à la Langue du Capitalisme Néolibéral par une autre face, Lucbert nous offre les outils pour la penser, la rendre inopérante et s’extraire de la sidération, rouvrir pour notre compte un débat confisqué. Surtout, “construire des dispositions belliqueuses”, dit-elle joliment quelque part. Il s’agit de placer des amorces comme on ouvre une voie d’escalade, pour que nos propres énoncés et conceptualisations accrochent, que ça tienne face à l’appareil de naturalisation, de ratification folle du capitalisme. 


Si la gestation diverge un peu – l’ouvrage est né d’un podcast, tenu pendant le premier confinement en 2020, mis en forme ensuite – la méthode demeure. Lucbert distingue trois niveaux, part du plus superficiel pour remonter à l’os. Il y a la pulsion capitaliste, régime de pronation et d’extraction infinie et forcenée du profit, qui toujours tient la barre. Et puis les structures, machines disciplinaires que le capitalisme se donne pour se réaliser dans l’ordre social et orienter le politique. Enfin, recouvrant la machinerie, la rendant inaccessible, l’ensemble des processus de défiguration langagière, la formation discursive et affective complexe qui permet à la pulsion et aux structures d’opérer et de persévérer. Qui en l’occurrence fonctionne si bien, naturalise si efficacement, marque si profondément les corps, qu’elle ferait passer la destruction de l’ensemble de nos services publics pour l’intérêt général. Qu’est-ce que cet appareillage qui nous masque à nous-mêmes ce que l’on est en train de vivre ? Ou mieux : on se fait dépouiller sans pouvoir réagir, pourquoi ? 

Une formule condense le tout de ce discours hégémonique, automatique et inattaquable : “LaDettePubliqueC’estMal”. Il va s’agir de la traquer méthodiquement, partout, tout le temps, et de la déplier, pour “refigurer ce qui a été par elle défiguré” – le soubassement structurel et pulsionnel, précisément. Le travail est aussi temporel : le capitalisme, comme toute construction politique, peut être recontextualisé dans une historicité précise qui comprend des moments saillants, des basculements. 

Démontant l’entreprise de technicisation qui abrase toute délibération, Lucbert navigue entre les strates, des plus infimes traces dans notre langage quotidien, jusqu’à la vision anthropologique de fond [nous sommes des mineurs idiots gouvernés par nos passions, il y faut de l’ordre et de la rationalité, que l’on imposera aux corps par davantage de “pédagogie”], des formations imaginaires les plus foisonnantes à la crudité des morts occasionnées. C’est de là que tout part : la mort d’un nourrisson, parce qu’une maternité a été délibérément fermée pour réaliser des économies, que les soins n’arrivent pas assez vite. Il s’agit de rappeler à toutes fins utiles que c’est bien d’existences qu’il s’agit, que sous l’épaisse couche de discours économico-technique, ce sont des gens qui crèvent. On voit déjà l’architecture se dessiner : sous les pavés, le réel ; d’un exemple, métonymies infinies (gares fermées, lits fermés, commerces de proximités fermés, allocations supprimées, appartement confisqués, zones expropriées…). D’un cas particulier, dire le tout. Tenir d’un bloc les conditions matérielles (sans lesquelles aucune idée ne se forme), et ce que le discours en fait (parce qu’elles finissent par transfigurer les conditions matérielles elles-mêmes) : tout ensemble, Marx et Gramsci.  

Face à un tel édifice, pas d’alternative : il nous faut développer du concept, et plutôt du solide. Ainsi de l’image du Canon qui ramasse par l’équivoque toutes les caractéristiques du discours hégémonique (la norme qui vaut loi / la pièce musicale reposant sur la répétition à l’identique de motifs normés / la pièce d’artillerie qui détruit). Lucbert propose de la même façon la figuration du Trébuchet pour évoquer le fonctionnement de la Banque Centrale Européenne (à partir d’un jeu sur le nom de son ancien directeur Jean-Claude Trichet) : machine de pesée monétaire et arme de destruction des places fortes tout à la fois. Un dernier pour la route, qui complètera avantageusement les développements bégaudiens : le Pour Faire Le Bourgeois ou PFLB (quoi de mieux pour lutter contre l’acronymisation forcenée de nos existences que de créer les nôtres ?). Lucbert en fait l’une des mécaniques sociales qui donne sa puissance au discours dominant, désigne cette entreprise de psittacisme typique à certains petits bourgeois qui se placent imaginairement du côté des décideurs, cherchent à s’arracher au bas peuple… et finissent par créer pour tout le monde un effet de certitude. Le plus pathétique étant que (menues gratifications symboliques et rares invitations à dîner mises à part) ils n’en jouiront même pas jusqu’au bout, puisque trop wanna-be, pas assez authentiquement dominants, ils souffriront en définitive eux-même de la destruction des Services Publics et du droit du Travail.  

Il importe également de mobiliser les armes à notre disposition. Lucbert en propose deux : la littérature d’abord, pour elle terrain de prédilection. Sont ainsi invoqués, explicitement ou en guise d’inspiration formelle : Montaigne (Des boiteux illustrant la mise en sens sans fin du monde qui finit par perdre tout lien avec lui et Des cannibales qui dit la nécessité de truchements pour faire émerger le réel), La Bruyère (Les caractères, dont la technique du portrait permet, appliquée aux chiens de garde actuels, d’en faire surgir tout le typique et le ridicule), Kafka (La colonie pénitentiaire, qui figure une organisation cohérente jusqu’à la folie, dont personne ne sait plus à quoi elle correspond, mais qui continue à exercer sa cruauté sur les corps des contrevenants à la loi). Fanon (Les damnés de la Terre, qui dit la récupération des capacités musculaires des colonisés, quand ceux-ci enfin s’extraient du langage des colonisateurs)… Pascal, Platon, Gombrowicz sont de la partie. Et bien-sûr Les aventures d’Alice au pays des merveilles, et sa suite, qui offrent à l’ouvrage une ultime comparaison magistrale et grotesque (Darmanin en Humpty Dumpty, pour l’éternité). C’est par une reprise du procédé de Carroll – Alice débarque dans un pays où les phénomènes de langage ont pris leur folle autonomie, s’incarnent dans des personnages qui vont l’agresser dans la mesure où elle ne cesse d’interroger la logique et les règles de leur monde – que Lucbert épingle la construction langagière du capitalisme ; qui s’avère bien-sûr, un bloc de conventions contingentes et historiquement construites. Qu’on peut faire exploser, donc. Le redressage des “énoncés tordus” opère jusque dans la forme de l’ouvrage, qui propose deux sommaires, l’un avec les mots du capital, l’autre traduit dans la langue de ceux qui le subissent. 


Déjà, dans cette méthode même, la psychanalyse est partout… Il s’agit bien d’aller retrouver le fil d’une expérience subjective, d’approcher le réel en jeu. Il s’agit bien d’attraper les chaînes signifiantes qui nous tiennent et nous aliènent, mais collectivement cette fois, d’y opérer des ouvertures pour “produire d’autres concaténations. Il s’agit bien de dégonfler tout un imaginaire, incarné dans des figures redondantes et dont chacun supportera le poids dans les identifications qu’il met en place. Et puis, petit à petit, d’aller repérer où ça jouit, parce que c’est de cela qu’il s’agit comme partout, de corps jouissant – d’un jeu cruel qui permet leur domination sur d’autres corps en l’occurrence. 

Là encore, Lucbert est méthodique. Elle met en évidence un ensemble de techniques langagières et de porteurs qui constituent la scène discursive particulière du capitalisme financiarisé et lui donne son pouvoir de véridiction et de maintien de l’ordre. Ce faisant elle distingue et nous livre (il ne tiendra qu’à nous d’aller répéter l’opération ailleurs) : 

– Un registre privilégié, celui du conte pour enfant, qui mobilise les affects nécessaires, ceux de la peur (“vous ne vous rendez pas compte, si on commence à augmenter les dépenses, voilà ce qui s’abattra sur nous…”), auxquels on proposera une résolution morale (“en mettant en place les mesures d’austérité appropriées, nous nous en sortirons…”).  

– Six figures de style qui s’y insèrent habilement : l’escamotage qui masque les conditions pour lesquelles les énoncés auxquels on se réfère sont vrais (car ils le sont, pour peu qu’on donne tout pouvoir aux marchés de capitaux) ; l’inversion qui fait dire l’exact contraire de ce qui est ; la technicisation qui drape tout des oripeaux techniques pour empêcher la délibération ; l’infantilisation (ou cuculisation) des sujets à qui l’on s’adresse ; la moralisation et la terrorisation qui nous amènent à nous résigner (ex : “l’Etat ne peut pas tout”).


Pour donner corps au propos, quelques incarnations. Lucbert s’appuie sur une émission qui cristallise tout ce dont il est question : un “C dans l’air” hors-série, “Dans le piège de la dette” – émission dont le titre et l’intitulé disent déjà le caractère hégémonique et naturalisant. Il ne s’agit pas ici de questionner la dette : elle est là, et c’est un danger. On procède ici par “décryptage” (comprendre : pas en faisant un travail de journaliste) : prétendant questionner, on ne fait que valider tous les présupposés qui ne sont que reformulations fatales d’énoncés dominants, sans conflictualité aucune. En fait d’enquête, c’est bien plutôt de liturgie qu’il s’agit… 

Des gouvernants aux sages supposés indépendants, des experts de plateau à la décrypteuse en chef, tout le monde prend son tarif, et peut-être qu’on peut bien jouir un instant, à notre tour, de les voir ainsi épinglés. Faire passer ces personnages par le prisme de la production littéraire a plusieurs effets heureux : elle fait apparaître la félicité qui les anime, permise par un ordre auquel ils n’auront donc jamais l’intention de renoncer (ce qui dit en creux l’absolue nullité des pieux appels à la “moralisation de la vie politique” : ce n’est pas appeler ces gens à se montrer “moraux” qui les arrêtera). Mais aussi le ridicule, et la fragilité de ce montage social : sitôt le langage démonté, plus rien ne tient, et plus rien n’anime ceux-là, qui se retrouvent comme des poissons hors de l’eau… Destitués imaginairement, défaits du poids symbolique et social dont ils sont habituellement lestés, ils apparaissent dans toute leur servilité pour ce qu’ils sont : de bien tristes laquais. 

Si cela ne suffisait pas, l’œuvre s’articule autour d’un segment central faisant explicitement référence à la psychanalyse (annoncé par une belle note d’intention que je place en exergue), et qui en est peut-être le point de vérité le plus éclatant. Lucbert pastiche une étude de cas psychiatrique, dont le clinicien s’appelle ici Clairembeau (habile jeu sur un nom célèbre de la psychiatrie : Gaëtan de Clérambault a défini l’automatisme mental). Celle-ci fonctionne si bien, qu’il paraît que des lecteurs lui ont demandé comment se procurer les Cliniques capitalistes tant citées (!). Point de départ : comme Alice ou Deleuze, il s’agirait de nous inquiéter du rêve/cauchemar dans lequel nous sommes pris. 

Suivant la méthode freudienne mais “en déplaçant l’agentivité”, elle analyse la situation politique comme un rêve collectif de dominant (car pour eux le néolibéralisme a tout d’un rêve, qui autorise la libération sans conséquence de toutes les motions pulsionnelles) – dont les tiroirs rappellent ceux qui enferment Julius Corentin Acquefacques. Ici, l’appareil de censure est d’autant plus crucial que si nous nous réveillons, ce sont les têtes qui risquent de tomber (et pas sur l’oreiller). Repartant de la saine colère qui l’a saisie lorsque la défense des patrons de France Télécom se permettait de citer des rêves d’employés pour faire la preuve de leur instabilité, elle propose aussi un rêve de dominé, pour notre compte cette fois, dont chaque rôle est tenu par Pierre Moscovici. Le rêve comme ultime lieu de résistance, mais d’où tout doit repartir. Quand l’on condense : si “l’inconscient des dominants s’active à défigurer leur plaisir pour pouvoir le maintenir intact (…) celui des dominés est activé à refigurer les causes structurelles de ce qu’ils vivent”. 

De là, tenir une position d’analyste permettra de traduire le contenu manifeste en termes pulsionnels. Lucbert saisit à la lettre l’esprit freudien : l’importance ici, ce n’est pas qu’elle invente ou déforme les exemples cités ; c’est de produire un effet. Lacan n’est jamais loin : les jeux sur l’équivoque, les apologues, l’humour bien-sûr. Surtout, la visée : ce qui s’en extrait – enfin la jouissance sourd dans toute sa crudité : « Une chose est sûre, ces gens-là s’amusent. Énormément. A quoi jouent-ils qui soit si formidable ? D’abord à régner, à régenter la vie des autres – et quelle jouissance en soi. Mais il y a plus. En plus du règne, il y a la manière. Une manière de parler qui est dilatation, certitude complète, légitimité indubitable et rayonnement d’être empli – en disant sa partie. Une façon de discours qui donne une dimension, qui donne de l’extension. Un plus-de-jouir : toute une hypertrophie dont on peut se pétrir en plus de commander (…)« .

L’on voit bien, en filigrane, ce que Lucbert nous apporte. Point de savoir constitué : des traces. Une actualisation brillante et guerrière de la psychanalyse (pas n’importe laquelle). Rigoureuse surtout, il ne s’agit pas de dire n’importe quoi. Pleine d’humour, partout, tout le temps. Tordre les concepts, les mobiliser loin de leur champ d’application habituel, et que ça cingle, que ça vive, que ça tape là où ça fait mal. A rebours du discours ronflant qui domine les grosses institutions psychanalytiques, figé dans son jus, qui vitrifie les maîtres, voilà de quoi la psychanalyse est capable, voilà ce qu’on peut tenter de faire avec elle aujourd’hui : vivre mieux. 

Rédigé par Paul R.

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