J’ai toujours pris énormément de plaisir à fumer ; j’ai toujours pris énormément de plaisir à fumer au travail, dans ces espaces – physiques et psychiques – dont presque seuls les fumeurs sont témoins et garants. Au dehors de l’institution, au dehors du professionnel, au dehors des murs ; davantage libres alors.
C’est dans cet espace du dehors que j’ai découvert la psychiatrie adulte et que j’ai véritablement rencontré l’autre, cet étranger, le patient. Clopes après clopes, récits après récits. C’est dans cet espace du dehors que j’ai découvert mes collègues et que j’ai véritablement rencontré leur lutte, leur intime parfois, leurs idées. C’est donc dans cet espace du dehors que j’ai découvert ma colère, construit ma révolte, imaginé ma politique. C’est toujours dans cet espace du dehors que s’ouvre l’intime partagé entre moi et les autres : secrétaires, infirmières, médecins, puéricultrices, psychologues, étudiant.es. Que peut se dire, que peut se gueuler, que peut se pleurer, que peut se rire, que peut s’observer le monde autour. C’est essentiel, j’ai donc décidé de ne jamais arrêter de fumer.
Me voilà donc au dehors, dans cette cour grise, sans verdure, entourée d’une tour plus grande que le ciel. Souvent, cette université est décriée : triste, déprimante, étouffante. Elle n’a aucun code du bien-être, du développement et de l’épanouissement personnel, aucune couleur réconfortante, pas même une fleur : du béton gris et de vieux ascenseurs. Ses escaliers intérieurs sont souvent moqués tant ils sont tagués/sales/glauques. J’adore cet endroit. Précisément, pour toutes ces raisons. Particulièrement parce qu’y rentrer, c’est sentir son histoire et ses luttes. Et on lutte rarement avec des fleurs.
Je me pose donc dans ce dehors, et je regarde : la valse des étudiant.es dans leur milieu, entre deux cours, avant un partiel, en mobilisation, en blocus. On est en 2023, on nous annonce qu’on va travailler plus longtemps pour stabiliser et pérenniser l’économie du pays, on nous dit qu’on n’a pas le choix, que c’est comme ça et pas autrement. La fac se réveille et s’embrase : manifestation, blocus, AG houleuse, mail de la présidente où évidemment elle encourage l’expression de tout point de vue mais ne tolèrera aucune forme de violence. Évidemment. Cette fameuse question de la violence, que l’on pose toujours à sens unique : celui du bruyant et du m’as-tu vu, celui de la vidéo buzz sur BFM et CNews. Des tags fleurissent sur les murs et les colonnes : « occupation permanente », « vive le son de l’explosion » etc. La présidence décide la fermeture de la fac pour éviter tout débordement, on efface les tags tôt le matin, on fait peau neuve. Les étudiant.es se réunissent en AG, de nouveau les tags, partout, en rouge. Je fume et je souris à m’en décrocher la mâchoire. Ce jeu peut durer longtemps, et c’est tant mieux.
Dans ce contexte me vient la question de l’engagement dans une lutte commune, politique et sociale. Comment se retrouver, psy et patient·e·s ? Je suis tombée, par deux fois à la même manif, face à un patient et une patiente ; je me suis surprise à vouloir détourner le regard, me cacher, surtout ne pas les croiser. Au nom de quoi ? D’une juste distance ? D’un cadre à préserver, malgré la révolte qui gronde ? Ne rien montrer de ses convictions politiques ? Parfois, il m’arrive pourtant d’en dire quelque chose en séance, ça m’échappe presque. Alors, pourquoi ne pas en dire, en faire quelque chose au dehors justement ?
C’est dans ce dehors qu’on aurait pu (dû ?) aller chercher les étudiant.es pour ce qui les concerne directement, dans l’ici et le maintenant : l’ensemble des services de santé étudiants sortent de leur objet premier, la prévention, et entre dans la gueule du loup capitaliste. Ils deviennent, l’un après l’autre, centres de santé.
Les discussions avec les hiérarchies ont pu être animées, force est de constater que nous n’avons rien pu faire face à ce rouleau compresseur « ce sont des sous en plus, qui permettent d’embaucher »… Voilà qui tente de clore le débat, se payant même le luxe de sortir bon seigneur de l’échange. On dit aux étudiant.es qu’ils pourront dès lors « se faire soigner gratuitement ». Sans avance de frais « jamais bien sûr », il suffira juste de présenter sa carte vitale. Le Saint Graal. Le permis d’être. Quid des un.es et des autres sans carte vitale ? Quid de ces nombreux·ses étudiant.es encore affilié.es à leurs parents qui n’ont sûrement aucune idée, à 19 ans ou à 20 ans, que ces derniers vont recevoir l’information de rendez-vous chez la gynécologue, le médecin généraliste, la sage-femme, le psychiatre… ? Quid de l’anonymat ? Quid de la confidentialité quand centre de santé rime avec logiciel partagé où chaque ACTE doit être REPERTORIÉ car les sous, les pépettes, le flouze, la thune, la caillasse, la moula, le pèze, le pognon ?
À l’université, on fonctionne donc comme à l’hôpital, on tarifie à l’acte.
Le diable se loge dans les détails. Le centre de santé est pensé, originellement, comme un lieu public, permettant un soin accessible et de qualité. Il est mis en avant comme une structure politiquement de gauche, financé majoritairement par des subventions publiques, dont l’objectif n’est pas l’argent, mais le soin de proximité pour tous et toutes. En gros.
Lors d’une réunion, j’ai la très bonne surprise de passer ma matinée à écouter un homme nous parler, avec passion, de ce qu’on pourrait faire en plus pour gagner des financements. Il n’a été question que d’argent, je crois même que le mot « étudiant·e » n’a pas été prononcé une seule fois. Je vous partage donc quelques bonnes idées, vouées à s’imposer dans toutes les universités françaises : ouvrir de 8h à 20h ; ouvrir le samedi ; ne fermer que 3 semaines par an ; réduire la durée des consultations psychologiques ; adhérer à MonPsy. Bruit dans la salle, les psychologues se réveillent de leur sieste.
Ce n’est pas tant que je sois absolument contre l’idée d’un centre de santé ; ni même l’idée d’un centre de santé pensé et dédié aux étudiant·e·s. C’est plutôt l’hypocrisie dans laquelle tout le monde se glisse, en conscience – et je préfère car c’est clair – et en inconscience – et c’est insupportable, cette mollesse. On prétend alors que ça ne changera pas grand-chose, que l’on peut encore parler de prévention, qu’il faut quand même trouver des solutions pour tout·e·s les recevoir ces étudiant·e·s en souffrance.
Premièrement, le centre de santé aujourd’hui c’est comme une start-up en développement à la recherche de rentabilité. On peut y faire des consultations de qualité, on peut y rencontrer des professionnel·les de qualité, on peut même y faire un peu de social. Mais, la question derrière sera toujours comment être rentable. Deuxièmement, le centre de santé n’est pas un espace de prévention. On peut vous faire croire le contraire, c’est faux. Il n’en a pas la vocation, il n’en a pas l’objectif. On peut y faire des consultations avec de la prévention, on peut même y mettre des affiches de lutte contre le tabac ou « ta santé mentale compte » collées derrière le secrétariat. Mais le sujet derrière ne sera jamais la question préventive.
Et toute la différence est tellement là, dans ce détail, dans cette brèche, dans cet invisible.
À l’origine, la SUMPPS Service Universitaire de Médecine Préventive et de Promotion de la Santé. Aujourd’hui, le SSE, Service de Santé Etudiante. Ce changement d’acronyme en dit bien plus qu’on ne l’imagine de prime abord. Le message est clair, la prévention est retirée au profit de la santé. On encourage alors à soigner, à être dans le faire, à être dans l’acte. Là où le U de Universitaire garantissait quelque chose du collectif, de l’institution et du publique, la Santé Etudiante est plus personnelle, plus individuelle. Au SUMPPS, on pouvait défendre l’idée d’un lieu commun, partagé et partageable, dans lequel l’étudiant·e pouvait se mouvoir et s’adresser, sans que rien ne s’écrive ou ne s’acte encore. On y prenait son temps. Au SSE, on accueille quelqu’un.e avec une demande claire et on y répond par une consultation précise et adressée. Cet espace s’individualise, se spécifie, il répond aux enjeux de la santé étudiante. Il attribue un rendez-vous et une case dans laquelle l’étudiant.e entre. Cela se veut rapide, et surtout efficace.
À titre d’exemple, dans les universités chaque étudiant·e bénéficiait, à l’origine, d’un rendez-vous de prévention obligatoire, par année de cursus, avec un·e professionnel·le. Puis c’est devenu un rendez-vous par étudiant·e lors de la première année, non obligatoire. Aujourd’hui, ce rendez-vous est uniquement proposé par mail aux étudiant.es étranger.es. Ces espaces de rencontre sont progressivement remplacés par des consultations avec des médecins généralistes et des spécialistes, dont la prise de rendez-vous se fait sur Doctolib, par l’étudiant.e. Tout est devenu une question de créneau à remplir et d’actes à tarifer.
De la prévention, on ne semble garder que quelques affiches et quelques matinées avec kakemonos et cafés dans des halls froids d’université. Bien peu de choses finalement, quand on sait que la prévention ne s’inscrit réellement que dans du relationnel, requérant du lien et du temps. Mais le temps a mauvaise presse et le désir de lien mauvaise réputation. La prévention est une proposition, c’est un espace ouvert où il s’agit d’abord et surtout de rencontrer l’autre dans sa subjectivité, dans ce qu’il souhaite dire et ne pas dire de lui ; c’est aussi simple que ça.
Pourtant, si je reçois cet étudiant, avec son désir d’être là, sans besoin explicite particulier, est-ce qu’il ne s’agit pas de prévention ? Si je nous laisse le temps de nous rencontrer, sans un nombre de séance maximum, alors est-ce qu’il ne s’agit pas de prévention ? Si je nous laisse le désir de faire ensemble, dans un espace-temps dont je reste la garante, alors est-ce qu’il ne s’agit pas de prévention ?
Il est urgent de réfléchir à comment occuper, nous aussi, ce dehors que nous avons bien trop longtemps laissé aux autres, le faire entrer au-dedans. Cet écrit en est une première tentative.
Fun Fact à l’aube de la publication de cet écrit : la rumeur court que nous allons maintenant facturer les consultations psy dans les universités. Puisque ces consultations sont, évidemment, les plus nombreuses et les plus demandées. Les psys, les poulettes aux œufs d’or.
Fumons.
Rédigé par Laura M.
Avec le regard aiguisé des camarades du CRAC.
Laisser un commentaire