U comme Usine à gaz


L’expression « usine à gaz » décrit un processus dont le déroulé est jugé trop complexe au regard de sa finalité. On peut déjà se demander qui juge trop complexe le déroulé (spoiler : les patrons). Autrement dit, c’est une démarche qui semble laborieuse voire absconse, et dont la finalité ne légitimerait pas que l’on s’y attarde trop. Exemples : le fonctionnement des impôts, la nomination d’un premier ministre suite à une dissolution ou encore le système de comptage de points au basket (ça, c’est peut-être juste moi).

L’expression a cette qualité qu’elle fait généralement consensus ; tout le monde (ou presque) s’accorde à dire que le système de calcul des impôts est un casse-tête repoussant. Personne n’a envie de mettre le nez dedans tellement ça semble être le bazar. On s’accorde donc tous ensemble joyeusement sur le fait qu’il faudrait simplifier ça. C’est presque (presque hein) à se demander comment des gens aussi cons ont pu créer quelque chose d’aussi imbitable !… Sauf qu’à y regarder de plus près, le système des impôts et ses calculs complexes reposent sur une certaine idée de justice sociale. Certains ont donc davantage intérêt à disqualifier ce système de calcul : celles et ceux à qui ces calculs ne profitent pas suffisamment.

L’usine à gaz serait comme un référentiel commun à tous les « citoyens » (faisant fi des positions distinctes dans le système de production capitaliste), pour glousser et se taper sur l’épaule en constatant que vraiment des gens se prennent la tête pour rien, et que c’en est presque ridicule.

Piège !

Certains étant à la manœuvre dans le fonctionnement de cette usine à gaz, les critiques qu’on lui adresse n’auront pas le même sens selon d’où l’on parle. Cette idée de consensus est donc fallacieuse et trompeuse. En effet selon qui prononce cette expression d’ « usine à gaz » (en l’occurrence cet article s’intéresse exclusivement aux situations où c’est un patron qui l’emploie) elle peut avoir différents usages servant à discréditer la position des salariés :

=> Ici, lors de NAO (Négociations Annuelles Obligatoires) au sein d’une association c’est l’employeur qui utilisera l’expression pour décrire le système d’attribution de points du poste occupé par un salarié. Points avec lesquels sont calculés le salaire. Ce système d’attribution serait donc une « usine à gaz », et y toucher serait quasi-impossible ou du moins trop compliqué. Dans le langage patronal trop compliqué signifie toujours trop coûteux. Ça peut aussi vouloir dire trop long, trop ambitieux en termes de moyens humains, ce qui revient évidemment strictement au même, c’est trop cher. Conclusion des NAO : une refonte ou une modification de ce système d’attribution ne se fera pas, vous (la délégation syndicale et les salariés) n’obtiendrez rien.

=> Là, lors d’une réunion d’équipe au sein d’une autre association, l’employeur l’utilise pour décrire les fonctionnalités d’un outil de prise de rendez-vous dont les salariés ont un usage quotidien et sans lequel il serait impossible de travailler. Les salariés réunis autour d’un vécu commun, quand bien même celui-ci pourrait paraître dérisoire (la prise de rendez-vous n’étant pas le cœur de leur travail), sont donc sommés d’abréger la discussion. Il faut noter à quel point cette situation de partage, même s’il s’agit de galères, peut-être même surtout lorsqu’il s’agit de galères, crée du commun et consolide les liens ; a fortiori quand ces galères ne sont pas entendues ni reconnues comme telles par l’employeur. Même dénigrement, mais autre visée. L’enjeu reste certes, d’empêcher les salariés d’obtenir de meilleures conditions de travail, mais l’urgence du moment sera d’interrompre ce grouillement de discussions entre salarié(e)s. En effet ce fourmillement de petits échanges échappe à l’employeur et le met à l’écart de certaines réalités de travail. Le nombre lui apparaît soudain, c’en est trop. On peut imaginer la peur viscérale du patron dans cette scène : lorsque les salariés mettent les mains dans le cambouis de l’usine ils risqueraient d’en prendre le contrôle et déposséder ainsi le patron. Pour désamorcer la situation, il va donc disqualifier l’opération (« c’est une usine à gaz tout ça ! ») ou bien nous raconter une histoire pour tenter de nous ramener à la raison.

Cette supercherie de la disqualification des luttes salariales en « usines à gaz » permet au patron d’éviter d’assumer une position claire dictée par sa quête de pouvoir et/ou ses intérêts financiers. La conflictualisation au sein des institutions est donc mise à mal, au profit d’un discrédit. Améliorer les conditions de travail, les salaires, ou plus modestement leur lisibilité, voilà qui apparaît pour le patronat comme une montagne, ou non ! plus menaçant encore car moins prévisible : une usine à gaz.

Car le risque est bien là que l’usine leur pète à la gueule.

Rédigé par G.D.F.

Avec le regard aiguisé des camarades du CRAC.

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