1. Poser les termes
Les récentes élections et le contexte politique actuel ont fait ressurgir chez moi une question que je me pose depuis longtemps : voter à droite alors que l’on travaille dans le social, le médico-social ou à l’hôpital, est-ce se tirer une balle dans le pied ?
Entendons-nous d’abord sur ce que j’appelle ici la droite. Eh bien je vais faire simple, c’est toute politique qui ne va pas dans le sens d’une égalité des droits pour toutes et tous et d’une meilleure répartition des richesses. Ça va, je suis soft, je n’en appelle même pas à la fin du capitalisme alors que c’est franchement le fond de ma pensée. Lorsque j’ai commencé ma formation d’éducatrice spécialisée, j’avais l’idée un peu naïve qu’on ne pouvait pas être de droite et travailler dans ce secteur. Je ne voyais pas comment cela était intellectuellement possible. Comment voter pour des politiques qui ne nous permettront pas d’effectuer notre travail de manière satisfaisante ? De donner aux personnes que l’on accompagne les moyens de leur émancipation ? Incompréhensible.
D’ailleurs, durant mes quelques années de pratique j’ai rencontré peu (voire pas) de gens de droite parmi mes collègues. Mais bon, j’avais choisi l’association où je travaillais en fonction des valeurs qui y étaient défendues. Des administrateurs et des administratrices qui se battent pour les droits des personnes accompagnées et des salarié·es, qui argumentent auprès des financeurs pour maintenir les budgets, qui disent non à NEXEM1 quand il s’agit de détruire la convention collective la plus avantageuse, c’est précieux et ça ne court peut-être pas les rues.
Car force est de constater que le tournant néo-libéral qu’a pris la société française parvient petit à petit à laisser sa marque sur les institutions qui nous sont chères. La rationalisation des coûts, via la tarification à l’acte notamment, est d’abord passée par l’hôpital, elle menace désormais les ESSMS (Etablissements et Services Sociaux et Médico-Sociaux). Si certain·es responsables d’établissements résistent encore, qu’en sera-t-il demain avec des cadres plus formé·es à la gestion qu’à la prise en compte des personnes ? Avec des équipes qui, pendant qu’elles essaieront de faire rentrer les gens dans les grilles SERAFIN-PH2, auront moins de temps pour être auprès d’eux et les écouter ?
La marque insidieuse de l’économie libérale commence également à se percevoir dans les pratiques mises en avant ces dernières années. Je pense notamment à la réhabilitation psychosociale dont les signifiants peinent à cacher les idées sous-jacentes : « processus facilitant le rétablissement d’un individu à un niveau optimal de fonctionnement autonome dans la communauté ». Il faut être fonctionnel, optimiser ses capacités pour préserver un emploi parce que la valeur travail c’est important, c’est comme ça que l’on se réalise. Désormais, le malade, la personne en situation de handicap sont coûteux pour la société et il faut remédier à cela. La solidarité ça va bien, mais rends toi utile, ne nous fais pas perdre d’argent. Montre que tu veux travailler quitte à gagner une misère pour des tâches ingrates que d’autres ne veulent pas faire.
C’est aussi une logique du bon et du mauvais symptôme. C’est-à-dire un symptôme admis tant qu’il permet de contribuer au bon fonctionnement de nos sociétés libérales. Pour exemple les sujets autistes que l’on accepte voire admire quand ils sont capables de performer dans certains domaines dits utiles : data analyses, recherches scientifiques, etc. Cependant, dès qu’un symptôme n’entre pas tout à fait dans les cases des attendus socio-économiques, dès qu’il dérange un peu l’ordre établi, il doit être éradiqué. C’est à cette condition que le sujet pourra être admis dans le groupe social. Inséré.
L’insertion, ils n’ont que ce mot à la bouche, les travailleurs sociaux, les psys. Bon allez, pourquoi pas, je ne voudrais qu’on dise de moi que je suis contre l’insertion des personnes. Mais alors il faut être clair sur ce que l’on met derrière ce terme. L’insertion ce n’est pas forcément le travail. C’est l’insertion dans un lien social. Mais de quelle nature ? Un lien qui permet de ne pas être trop isolé et de rencontrer une altérité qui ne soit pas une menace pour le sujet. Et cette insertion n’a pas à être standardisée par un discours libéral. Elle n’a pas à répondre à des idéaux de productivité, de conformité. Elle est l’affaire de chacun et chacune, avec les autres. Elle ne peut pas être forcée. On ne force pas les gens à s’insérer, ou alors avec un pied de biche. Mais je ne ferai pas du social-pied-de-biche, hors de question ! Respecter les personnes dans leur singularité ce n’est pas ça. C’est laisser de la place à la marge, à leurs inventions, aux petites (ou aux grandes) solutions subjectives. C’est accompagner au rythme de chacun·e et fuck les cadences, on n’est pas à l’usine !
2. Plus facile à dire qu’à faire
J’ai travaillé pendant plusieurs années, en tant qu’éducatrice spécialisée, dans une MECS (Maison d’Enfants à Caractère Social) où étaient accueillis des adolescents de 13 à 18 ans. Beaucoup d’entre eux étaient déscolarisés et la question de leur devenir à la majorité se posait. Il fallait qu’ils « aient quelque chose ». Derrière ce « quelque chose », bien sûr, l’injonction sociale à avoir un travail. Il ne manquerait plus que ces jeunes, pour qui la société a déboursé des fortunes afin qu’ils puissent grandir dans un milieu plus serein que celui du domicile familial, soient un poids à leur majorité ! Le travail, ou plutôt montrer une volonté de travailler, est aussi ce qui pouvait leur permettre de se tirer d’un mauvais pas judiciaire. Être inscrit dans une démarche d’insertion (toujours par le travail) rendait souvent les juges au pénal plus magnanimes. Cette injonction sociale avait une répercussion directe sur nos interventions et notre discours. Nous voilà alors à trimbaler ces adolescents en mal de vivre de dispositifs de remobilisation en dispositifs de remobilisation dont les noms n’avaient rien à envier à des salons de coiffure (Pro’pulse, Motiv’action…). Objectif ? Trouver ce « quelque chose » qui leur manquait, c’est-à-dire quel travail ils voulaient (ou pouvaient) faire. La question de leur choix restant floue quand on sait que certains de ces dispositifs préparaient à travailler dans des secteurs d’activité à forts besoins de recrutement sur le territoire. Traduction : « vous n’arrivez pas à recruter ? ça tombe bien on a des jeunes qui ne font rien et on voudrait qu’ils se rendent utiles ». Mais pour cela il fallait d’abord qu’ils apprennent à adopter une attitude compatible avec le marché du travail. Et c’était parti pour toutes sortes d’ateliers allant de l’estime de soi à la recherche de stage en passant par un travail sur les « soft skills ». On vérifiait alors la capacité de l’adolescent à « avoir un rythme » par exemple. Ici, « avoir un rythme » veut dire avoir un rythme compatible avec le travail.
Si ce genre de dispositif peut tout à fait convenir à certain·e·s et permettre en effet une insertion dans un lien social spécifique qu’est celui du travail, il se trouve que ça a rarement été le cas pour les adolescents que j’accompagnais. Pas l’envie, d’autres choses à traiter certainement ; en gros ils n’en étaient pas là. Peut-être n’en seront-ils jamais là, et alors ?! Mais si, en tant qu’éducatrice, j’entendais cela et voyais l’importance de leur laisser le temps pour faire émerger un désir, difficile de ne pas fléchir devant les injonctions des financeurs et les habitudes prises par des collègues pour qui cette orientation était parfois devenue un réflexe.
C’est une des raisons pour lesquelles je suis allée travailler dans un autre type de service, un SAMSAH (Service d’Accompagnement Médico-Social pour Adultes en situation de Handicap) qui accueillait des personnes en souffrance psychique. Là-bas aussi j’ai pu constater comment le discours autour de l’insertion par le travail pouvait laisser sa trace sur les sujets. Certaines personnes arrivaient en début d’accompagnement avec l’idée que leur valeur dans la société dépendait de leur capacité à travailler. Idée souvent relayée par le discours de leurs proches qui croyaient eux aussi à cela. Cependant, beaucoup d’entre-elles ne s’en sentaient à ce moment-là ni la capacité ni l’envie, ce qui engendrait un fort sentiment de culpabilité et une dégradation de l’image qu’elles avaient d’elles. Elles se mettaient alors dans des situations très coûteuses psychiquement en se forçant à essayer des jobs qu’elles finissaient bien souvent par arrêter car elles s’effondraient. Mais à la différence du service où je travaillais avec les adolescents, ici la pratique était plutôt de déconstruire avec les personnes accompagnées cette idée d’une obligation de travailler. Une fois cela fait, elles s’en trouvaient bien souvent soulagées et nous pouvions alors parler de ce qu’elles désiraient vraiment pour elles-mêmes dans le lien social. Il est entendu que l’insertion par le travail part plutôt d’un bon sentiment du côté des travailleur·euses du social. Ils·elles savent bien, pour le vivre, que travailler rime souvent avec pénibilité, exploitation, aliénation mais ils·elles ont aussi en tête que, dans notre société capitaliste, ne pas avoir de travail rend le quotidien difficile. Comment vivre décemment avec les neuf cents et quelques euros de l’AAH (Allocation Adultes Handicapés) ? Quand je travaillais au SAMSAH, plusieurs personnes accompagnées me témoignaient également un sentiment de honte quand, lors de soirées par exemple, on leur demandait ce qu’elles faisaient dans la vie. Le travail vu comme ce qui fournit un statut social, il est facile de se sentir exclu quand on n’a pas la possibilité d’exercer une activité professionnelle. Cela crée donc un dilemme chez les travailleur·euses du social : qu’est-ce qui serait le mieux pour les personnes, les pousser vers le travail ou pas ?
3. Revenons à nos moutons (de Panurge)
Si je ne comprends toujours pas comment on peut travailler dans ce secteur en étant de droite, je vois bien que l’époque est propice à faire de la place à ce type de discours. Un·e travailleur·euse social·e, un·e psy de droite pourraient tout à fait se dire : « je vais aller bosser dans tel établissement parce que les pratiques développées me permettront de remettre tout ce petit monde de feignasses dans le droit chemin du travail et de l’utilité économique ». Si l’on écoute le discours ambiant, les élucubrations sur le développement personnel par exemple, on peut vite être convaincu que les personnes sont totalement responsables de leur situation, de leur mal-être, de leur position sociale, et que quand même, en se bougeant un peu elles pourraient « s’en sortir ». Pourquoi pas d’ailleurs proposer des suivis sous forme d’exercices à faire régulièrement, avec une progression, le tout via des applications numériques. Une sorte de pilates au mur version insertion sociale. Les trois premières leçons sont gratuites et ensuite il faut monter un dossier MDPH pour financer les autres. Il suffit de bien remplir les cases mais le financement s’obtient plutôt facilement, ça coûte tellement moins cher qu’un établissement social. Attention cependant, si au bout de la session vous n’avez pas réussi à vous insérer (par le travail il s’entend), vous verrez s’opérer une réduction de votre AAH. Une société en marche c’est l’effort de tou·te·s !!
Cela peut paraître délirant mais il n’est pas sûr qu’on en soit si loin. Et j’aperçois déjà le dernier gouvernement se lécher les babines en se disant pourquoi pas. Au-delà de ces personnes convaincues politiquement, il y a aussi les travailleur·euses du social qui ont abdiqué devant le libéralisme, qui pensent que la société est ainsi dans son essence et que l’on ne peut pas changer les choses. Il faut dire que les politiques répressives, qui ont le vent en poupe depuis pas mal d’années, ont bien réussi leur coup. Aller manifester et se faire gazer ou casser la gueule par les CRS, c’est vrai que ça dissuade. Une logique découle de cela : adapter les personnes accompagnées à ce modèle social et économique plutôt que défendre un changement radical qui permettrait de ménager une place à chacun·e avec des modalités à inventer.
D’où l’importance de lutter pour que l’idéologie libérale ne prenne pas toute la place. En votant (à gauche) mais pas seulement. En discutant, en manifestant, en faisant valoir notre point de vue, en encourageant la parole des personnes accompagnées qui sont les premières concernées. Et en la prenant en compte, en permettant qu’elle soit entendue, pour en faire quelque chose, ensemble.
Peut-être que chez Freud nous pourrons trouver de quoi nous orienter. Il nous invite en effet à nous méfier de la furor sanandi (fureur de soigner). Vouloir le bien pour l’autre, savoir ce qui est bon pour lui, peut vite être délétère. Ainsi, pas de recette, pas trop d’idéal mais du cas par cas, une suspension de la volonté d’éduquer, d’aider, de soigner, pour laisser à l’autre le temps d’exprimer sa singularité.
Cela, pour ne pas se tirer une balle dans le pied.
Rédigé par Eline G.
Avec le regard aiguisé des camarades du CRAC.
Notes
- Principale organisation professionnelle représentant les employeurs du secteur social, médico-social et sanitaire privé à but non lucratif. Elle a notamment comme projet de répondre à la demande de l’état d’une convention collective unique. Elle est plutôt partie pour l’aligner sur la moins avantageuse pour les salarié.es actuellement.
- Le projet SERAFIN-PH (Services et établissements : réforme pour une adéquation des financements aux parcours des personnes handicapées) est une réforme de la tarification des établissements médico-sociaux. Derrière cette adéquation des financements aux parcours des personnes plane la menace d’une tarification à l’acte à la place des dotations globales qui ont cours actuellement. Cette réforme implique de décrire soi-disant objectivement les difficultés auxquelles les personnes accompagnées font face et les actes effectués par les travailleurs sociaux. Pour cela des outils sont mis en place sous forme de grilles à remplir et de cases à cocher.
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