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	<title>Archives des Critiques - Crac</title>
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		<title>[Livre] Zone Frère (2014), Patricia Janody</title>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 15 Mar 2023 12:04:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Critiques]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Puisqu’il s’agit d’inventer une clinique neuve, d’entendre un peu autrement, commençons par déterminer là où ça bosse autrement. Il faudrait, pour bien faire, jeter un œil dans chaque institution particulière [et plutôt pas prioritairement, je crois, dans celles qui survivent, telle La Borde, sur un nom glorieux], voir où l’on peut choper quelques billes.</p>
<p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2023/03/15/livre-zone-frere-2014-patricia-janody/">[Livre] Zone Frère (2014), Patricia Janody</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<figure class="wp-block-pullquote" style="font-size:15px"><blockquote><p>“<em>Je commence alors à saisir que, en sortant de la concession et en promenant mon statut très apparent d&rsquo;étrangère, je continue, à mon insu, à tenir un rôle dans le travail clinique qui se fait. C&rsquo;est-à-dire que l&rsquo;étrangeté de ma présence en ce lieu joue comme une passerelle pour l&rsquo;étrangeté d&rsquo;Hamza</em>” &#8211; Patricia Janody, Zone Frère</p></blockquote></figure>



<figure class="wp-block-pullquote" style="font-size:15px"><blockquote><p>“<em>Suis-je le gardien de mon frère ? / Son sang hurle de la terre / Accorde-moi le remords / Le désespoir, et puis la mort</em>” &#8211; Daniel Darc, Et quel crime ?</p></blockquote></figure>



<p class="wp-block-paragraph"></p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Puisqu’il s’agit d’inventer une clinique neuve, d’entendre un peu autrement, commençons par déterminer là où ça bosse autrement. Il faudrait, pour bien faire, jeter un œil dans chaque institution particulière [et plutôt pas prioritairement, je crois, dans celles qui survivent, telle La Borde, sur un nom glorieux], voir où l’on peut choper quelques billes. Mais aussi, quand ça se présente, dans le travail de cliniciens qui témoignent d’une expérience. Qui s’y attèle trouvera bien peu à se mettre sous la dent ; d’où l’importance lorsque une parole singulière émerge d’en rendre compte. Le travail de Patricia Janody est de ceux qui font penser. Le sous-titre de l’ouvrage me servira de cap &#8211; ça de moins pour l’originalité &#8211; il me semble qu’il vaut d’être pris au sérieux. J’expose ici quelques déplacements qui ont opéré pour moi, sans doute bien d’autres pourraient être soulignés.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">En premier lieu celui de la langue, que Janody forge en marchant. Pour qui est familier du discours corseté des grosses institutions psychanalytiques, quel bol d&rsquo;air ! Hormis le terme d’<em>ambivalence</em> (auquel elle redonne son épaisseur), on n’y lira pas un mot de jargon psychanalytico-psychiatrique, pas davantage de lourdes citations. Comme un refus cordial d’étaler son érudition, de ces refus qui lavent la tête. Pourtant la psychanalyse affleure partout, jamais explicitement convoquée : « <em>Les concepts les plus féconds […] sont ceux qui gardent par devers eux une part à construire ; c&rsquo;est le cas, en principe, des concepts psychanalytiques. Le clinicien trouve à travailler avec un concept s&rsquo;il perçoit qu&rsquo;en même temps le concept travaille avec lui. Mais plus féconds encore sont les moments où l&rsquo;on découvre que l&rsquo;on parvient à s&rsquo;en passer, ou, plus exactement, à les laisser s&rsquo;articuler entre eux</em>. » </p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ce positionnement fait double impression : celle de lire quelque chose de <em>nouveau</em> ; conjointement celle que parler avec la psychanalyse ne pourrait se faire que <em>comme ça</em>. En tout cas sensation d’une brèche dans ce gros bloc de la littérature psychanalytique… qui peut-être aurait quelque chose à voir [c’est moi qui associe] avec ce qui se fait dans les écrits transpédégouines ou les black studies, qui enfin s’extraie de ce fantasme absurde du chercheur neutre planant au-dessus de son matériau. Commençons donc par partir de ce qui nous attrape (pas de ce que Freud aurait défini comme digne d’intérêt, pas davantage de ce que Lacan aurait prophétisé dans son intervention du 6 décembre 1963…), éventuellement du plus intime de ce qui nous a modelé, sans crainte que le témoignage en perde une quelconque valeur &#8211; il se pourrait même qu’il en gagne. Ce faisant, on reste au plus proche du désir (éventuellement de la jouissance). Donc : de la psychanalyse.&nbsp;&nbsp;</p>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ensuite, du déplacement de Janody elle-même dans l’espace ; il apparaîtra vite que son corps est sacrément engagé dans l’entreprise. Une première formulation, aussi concise que possible : une psychiatre s’embarque avec un homme et une femme presque inconnus pour la Mauritanie, afin de s&rsquo;occuper de leur frère fou enfermé dans la maison familiale. Escomptant produire un effet, sans trop savoir lequel, ni par quelle curieuse contingence elle se retrouve embarquée dans cette galère.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Son mouvement produit une forme de re-situation des frontières : ce n’est pas tant qu’elles n’existent pas, c’est qu’elles ne sont jamais tout à fait où on les attend&#8230;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Ainsi le frère-dit-fou, qu’on imagine derrière des barreaux, au fond d’un cachot ou au sommet d’une tour, se révèle habiter une chambre comme les autres, séparé de la famille par une simple cloison. On le sent, on l’entend, mais le silence à son propos s’apprend dès le berceau.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Ainsi de ces manifestations qu’on dirait propres à <em>la folie</em>, mais qui circulent bien plus librement : exemplairement cette belle hallucination qui fait le mur (vécue et rigoureusement analysée par Janody).</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Ainsi des barrages sur le chemin du village de l’enfermé &#8211; dont Janody saisira qu’ils freinent sa progression bien davantage à cause des caractères latins de son passeport qu’en raison de sa peau blanche.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Ainsi des préconceptions autour de l’état de la psychiatrie mauritanienne, qui semble à bien des égards moins avancée sur la voie de la dégradation (de la prise en compte de l’humanité de ses patients notamment) que ne l’est la psychiatrie française.  </p>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il sera aussi question des déplacements du frère-dit-fou, qui par l’entremise de sa fratrie inquiète, secondée de Janody, va s’extraire de la chambre, puis du silence où on l’avait enfermé. Peut-être davantage encore de l’ornière familiale où il avait mis les deux pieds : extraction qui commence bien avant le départ pour la Mauritanie, dans le discours d’Hamidou et Hawa. De frère cloîtré “<em>dont on ne peut presque rien dire</em>” à “<em>frère qui parle</em>”, jusqu’à “<em>Hamza</em>” : le voici nommé, premier pas d’un long travail de réintégration dans l’espace commun, partagé. Par simple jeu d&rsquo;historicisation, l&rsquo;enfermement est dénaturalisé, bordé (il n&rsquo;en a pas toujours été ainsi) &#8211; peut-être voué à s&rsquo;achever : “<em>Je poursuis donc sur cette affaire d’enfermement qui, dès lors qu’est devenue manifeste l’absence de catastrophe quand Hamza sort de sa chambre, se dégage de l’idée de fatalité et ressort comme l’énigme qu’elle est. Une énigme pas seulement ici, à Kaedi, mais généralisée dès que l’on touche à la folie. Et de la poser comme une énigme, c’est dire qu’il n’y a pas rien &#8211; pas juste une erreur de stratégie à corriger</em>”.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">S’ensuit une belle élaboration rétrospective de ce qui a produit l’enfermement, travail sur les affects de honte qui ont rendu intolérables les bizarreries du frère. Le récit débute à hauteur de sujet, mais la famille n’est pas mesure de toute chose. Janody fait place à l’histoire du territoire, maintes fois colonisé, ravagé par les conflits &#8211; ravage qui touche aussi les corps, quelques branches du lignage. De nouveau, le déplacement produit des ouvertures… Le frère nommé fait consister celui de Janody elle-même, qui fraye un chemin dans le souvenir, relit des bouts d’histoire à l’aune de ce qu’elle traverse (occasion de beaux développements sur la folie et la loi, la folie propre à la loi) ; permet d’en figurer mille autres. Au moment de débuter cette critique, je me suis aperçu que la petite musique qui me trottait en tête avait toujours une coloration religieuse &#8211; des tubes soul pour la plupart, déclinant à l’envi la question biblique “<em>am I my brother’s keeper ?</em>”. Les paroles de Daniel Darc finalement placées en exergue disent plus que mon goût pour la chanson française dépressive : l’absolue absorption de la figure du frère par la parole chrétienne (même chez les plus anti-cléricaux, visiblement !). Janody fait voler en éclat l’imaginaire cadenassé : un frère (fou/foupas), ça peut toujours se réinventer.</p>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Le dernier qui opère, je pourrais dire le premier puisque c’est celui qui me fait écrire (les derniers seront les premiers), c’est le déplacement qui me concerne en tant que remué par ce que je lis. C’est avant toute analyse un effet sur le corps &#8211; j’ai dit les poumons qui s’ouvrent, la sensation de liberté acquise. Mais plus profondément au prix d’un léger vacillement, d’un déplacement proprement politique. Pour circonscrire le trouble, il faut redire mieux :&nbsp; une psychiatre qui a vécu tout près d’un frère fou, part avec un homme et une femme presque inconnus en Mauritanie, afin de s&rsquo;occuper de leur frère fou enfermé dans la maison familiale. Tout de même ! Il y a dans le positionnement une radicalité qui d’abord m’a heurté. Je dois ma persévérance à la certitude de quelques atomes crochus : “<em>Le clinicien, en tant que clinicien, a cette caractéristique d’être de passage auprès des manifestations de folie de ses patients. Non par défaut de conscience ou d’attention, mais parce que, en tant que clinicien, il ne peut faire que passer. Il en est ainsi : limite intrinsèque à la pratique. Il s’agit alors que celui-ci, qui ne peut faire que passer, travaille avec ceux-là qui, dans leur proximité silencieuse avec la folie de l’autre, ne peuvent pas passer</em>” (pas mieux !).&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Mais enfin, tout de même, ça n’est pas rien cette démarche. Ma première réaction fut à la mesure du trouble : “qu’est-ce qu’elle est en train de fabriquer avec ces gens, elle que ça touche d’aussi près ?”. Surplombante, plaquée : chassé par la porte, le savant <em>neutre et à bonne distance</em> faisait retour par la fenêtre. Sous une forme plus insidieuse parce que plus serinée, celle du <em>cadre</em>, tarte à la crème de la formation du psychologue, machine à tuer l’invention qu’on ne prend jamais la peine de parler (excepté sous la forme de ce genre d’énoncé fulgurant : “mon patient est arrivé deux fois en retard, il faut que je remette du cadre”&#8230;). C’est qu’il faut fréquenter un moment la clinique au voisinage d’autres qui font à leur sauce pour s’en apercevoir : le cadre aurait peut-être bien plus à voir avec le fait de trouver un style, de faire avec chaque sujet, même lorsque cela nous porte hors de l’habitude et du cabinet. Et si nous produisions plutôt &#8211; puisque du cadre il faut &#8211; un cadre qui permette de mieux se situer (au sens des <em>études situées</em>), de réfléchir sa propre position de domination, de tenir compte des dimensions multiples d’une existence…</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La question n’était pas mal posée : Janody fabrique bien quelque chose d’assez singulier avec cette famille &#8211; mais sans jamais céder sur la rigueur. Elle ne sait pas ce qu’elle fait (qui le sait ?) mais elle fait bien. Et ses trouvailles permettent de penser à nouveaux frais une clinique qui s’autorise, qui déménage. La nuit dernière, j’ai rêvé de mon frère…</p>



<p class="wp-block-paragraph"></p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par Paul R. </p>
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		<title>[Livre] Les guérillères (1969), Monique Wittig</title>
		<link>https://paul.leorabouam.com/2023/02/17/critique-livre-2-pr/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 17 Feb 2023 11:58:30 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Critiques]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>La production littéraire de Wittig m’intéresse à plusieurs titres, et d’abord en ce qu’elle m’apparaît tout à fait exemplaire de ce que serait une écriture révolutionnaire. Une même exigence de part en part : l’on peut bien distinguer des ouvrages qui relèveraient d’un essai, d’autres plutôt du récit, mais tentatives de théorisation et littérature sont sans cesse mêlées. Je suis entré dans son travail par un livre tardif</p>
<p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2023/02/17/critique-livre-2-pr/">[Livre] Les guérillères (1969), Monique Wittig</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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<figure class="wp-block-pullquote" style="font-size:15px"><blockquote><p>“<em>Quelqu’une se met à chanter, semblables à nous / ceux qui ouvrent la bouche pour parler / mille grâces à ceux qui ont entendu notre langage / et ne l’ayant pas trouvé excessif / se sont joints à nous pour transformer le monde</em>” &#8211; Monique Wittig, Les Guérillères</p></blockquote></figure>



<figure class="wp-block-pullquote" style="font-size:15px"><blockquote><p>“<em>He still stands in spite of what his scars say / And I&rsquo;ll battle &#8217;til this bitter finale</em>” &#8211; Amy Winehouse, Some Unholy War</p></blockquote></figure>



<p class="wp-block-paragraph"></p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La production littéraire de Wittig m’intéresse à plusieurs titres, et d’abord en ce qu’elle m’apparaît tout à fait exemplaire de ce que serait une écriture révolutionnaire. Une même exigence de part en part : l’on peut bien distinguer des ouvrages qui relèveraient d’un essai, d’autres plutôt du récit, mais tentatives de théorisation et littérature sont sans cesse mêlées. Je suis entré dans son travail par un livre tardif (Wittig est déjà séparée de la majeure partie du mouvement féministe français, exilée aux États-unis) : <strong><em>La pensée straight</em></strong>, somme de textes très puissants, qui vise à dévoiler l’hétérosexualité dans sa dimension hégémonique et politique. J’ai voulu approfondir, me suis lancé dans son premier roman qui n’a fait que confirmer mes ressentis initiaux. Interrogée à la radio, suite à l’obtention du prix Médicis, Wittig parle pudiquement d’une “<em>amitié un peu plus exclusive entre deux petites filles</em>”. Mais <strong><em>L’opoponax</em></strong> dit le désir lesbien interdit, impensable, contraint jusqu’à la dernière extrémité &#8211; jusqu’à ce qu’enfin les digues cèdent : “<em>Tant je l’aimais qu’en elle encore je vis</em>”. D’où la nécessité de nouveaux signifiants pour le dire, se dire, les saisissants jeux sur la langue, les expérimentations formelles auxquelles elle se livre.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ainsi de <strong><em>Les Guérillères</em></strong>, publié cinq ans plus tard, que Wittig désigne comme un poème épique. Poème aux manières de manifeste &#8211; l’effervescence de 68 n’est pas loin, brèche qui sans doute fait espérer une réelle percée féministe &#8211; l’ouvrage dépeint une Terre où les mécaniques de domination ont été abolies. Une communauté demeure là, jouit du monde et de ses bienfaits, pleinement intégrée à la nature ; les femmes qui la composent s’aiment, rient, content des histoires. Elles ont produit leurs tables de Loi, réplique humoristique et grave des grands textes sacrés : le Féminaire, dans laquelle chacune puise, cite à sa guise, ou complète les récits déjà inscrits. Wittig s’attache à décrire les corps, ce qu’ils vivent, ce par quoi ils sont traversés (elle poussera l’entreprise un cran plus loin dans <strong><em>Le corps lesbien</em></strong>, qui dit le corps jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la jouissance, ses orifices, ses fluides, sans plus de limite intérieur/extérieur…). A cette exigence matérialiste se conjugue une dimension quasi mystique par moments, qui joue des symbolismes et en produit de nouveaux. Je pense en particulier aux passages qui moquent la très riche production métaphorique associée au sexe féminin, le recouvrant pour ne surtout pas le nommer, qu’elle déjoue par cette figuration du cercle qui désigne la vulve &#8211; C’est ce “O” qui fait jonction, à la fois trou dans le langage dominant, blason vulvaire qui connecte à la matérialité du corps, et séparation pour les trois pans de l’ouvrage.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Wittig entretient une certaine défiance à l’égard du “je”, jamais donné d’emblée. <strong><em>L’opoponax</em></strong> maintenait jusqu’à son terme la troisième personne du singulier, “on” qui s’affranchit du genre mais finalement très personnel, dans lequel certaines déjà se détachaient ; chape de plomb ou couverture pour ce qui ne peut se dire. Ici d’abord c’est “elles”, mais un “elles” comme effet des luttes : on comprendra vite que la concorde ne s&rsquo;acquiert pas sans heurts. Pour que “<em>elles</em>” existe il a fallu la guerre. C’est la dernière partie de l’ouvrage qui dit cette nécessité, dans un immédiat après coup du combat et quelques retours sur ce qui l’a déclenché. La première expose plutôt la victoire et ses effets &#8211; paix dont on ne sait pas très bien quel sera le destin. La partie médiane est celle de la lutte la plus féroce. Un “nous” peut finalement advenir : “elles” et quelques hommes qui pourront être autre chose que des ennemis. En dépit d’une forme pour le moins déroutante au premier abord, malgré une temporalité à recomposer sans cesse, l’effet est saisissant : cela me parle. Il m’a fallu un petit moment pour reconnaître dans ces récits guerriers le registre épique et féministe que fraye depuis un auteur qui m’est cher : Antoine Volodine, la cohorte de ses hétéronymes et leurs imprécations sorcières &#8211; j’étais chez moi sans le savoir encore.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">S’ouvre ainsi, par les pronoms, une réflexion plus générale sur la langue comme outil de domination. Les femmes n’en sont pas à proprement parler exclues, elles peuvent même s’y noyer. Il faudrait plutôt dire que cette langue s’érige contre elle : “<em>Elles disent malheureuse, ils t’ont chassée du monde des signes, et cependant ils t’ont donné des noms, ils t’ont appelée esclave, toi malheureuse esclave. Comme des maîtres ils ont exercé leur droit de maître. Ils écrivent de ce droit de donner des noms qu’il va si loin que l’on peut considérer l’origine du langage comme un acte d’autorité émanant de ceux qui dominent </em>[&#8230;]<em> Elles disent, ce faisant ils ont gueulé hurlé de toutes leurs forces pour te réduire au silence. Elles disent, le langage que tu parles est fait de mots qui te tuent. Elles disent, le langage que tu parles est fait de signes qui à proprement parler désignent ce qu’ils se sont appropriés. Ce sur quoi ils n’ont pas mis la main, ce sur quoi ils n’ont pas fondu comme des rapaces aux yeux multiples, cela n’apparaît pas dans le langage que tu parles</em>”. Avoir le pouvoir sur la langue, c’est décider de ce qui vaut. De ce qui est. Première leçon wittigienne : faire la révolution implique toujours de forger sa propre langue. Miner l’ordre établi de l’intérieur de la langue, y percer des trous que rien ne pourra recouvrir. Donner aux attaques contre le capitalisme des figurations littéraires (en cela Lucbert est wittigienne).&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Si l’on résume : les mots que nous employons charrient des continents &#8211; ils sont une des matières même du politique. Il convient donc de les penser. Là, s’ébauche peut-être quelque chose qu’il nous faudrait mettre à profit. Ce savoir qui peut sembler une évidence de notre place de clinicien et pour les sujets que nous recevons (puisqu’il s’agit bien, le temps des séances, de malaxer la matière signifiante)… qu’en faisons-nous quand lorsqu’il s’agit de penser notre discipline même ? Serait-ce donc que le cabinet du psy, espace magique entre tous, échapperait à ces considérations lexicales ? Soyons sérieux. Et conséquents : toute réflexion un tant soit peu critique sur la psychanalyse devrait à un moment ou un autre se préoccuper de questionner son vocabulaire. Car les mots de notre champ sont tout sauf neutres. On peut balayer la question d’un revers de main, en appeler à un sens pur qu’il s’agirait de rétablir doctement (“Freud ne le disait pas dans ce sens là, en fait cela signifie…”). Il n’en demeure pas moins que certains de ses mots ont infusés le vocabulaire commun, et qu’il s’agirait d’en prendre acte. De mesurer, exemplairement, ce que désigner un sujet par le terme de “psychotique” veut dire.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Plus concrètement encore : faut-il encore penser avec les catégories de névrose/psychose/perversion ? Peut-être mais alors en en mesurant les implications. Certains déjà s’y penchent, et pas toujours les plus révolutionnaires d’ailleurs, proposent avec le Lacan fin de règne de parler de “nouages”, borroméens ou non. Un pas de plus pour les plus téméraires (Bourlez, Lippi, Laufer, Ayouch…) : est-ce qu’on parle encore de désir, de jouissance ? Comment pense-t-on la clinique si l’on souhaite qu’elle tienne compte du monde tel qu’il est ? &#8211; capitalisé jusqu’à la moelle, mais aussi, en même temps (sic) bousculé par les pensées féministes, queer, trans, les sociologies…&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Wittig pour sa part, brocarde explicitement la psychanalyse de son temps dans un court passage, préfigurant en cela la critique radicale de l’Anti-Oedipe deleuzo-guattarien (qui sortira quatre ans plus tard) : “<em>Elles disent, esclave tu l’es vraiment si jamais il en fut. Ils ont fait de ce qui les différencie de toi le signe de la domination et de la possession. Elles disent, tu ne seras jamais trop nombreuse pour cracher sur le phallus, tu ne seras jamais trop déterminée pour cesser de parler leur langage, pour brûler leur monnaie d’échange leurs effigies leurs oeuvres d’art leurs symboles. Elles disent, ils ont tout prévu, ta révolte ils l’ont d’avance baptisée révolte d’esclave, révolte contre nature, ils l’appellent révolte par laquelle tu veux t’approprier ce qui leur appartient, le phallus. Elles disent, je refuse de marmotter après eux les mots de manque manque de pénis manque d’argent manque de signe manque de nom. Je refuse de prononcer les mots de possession et de non-possession. Elles disent, si je m’approprie le monde, que ce soit pour m’en déposséder aussitôt, que ce soit pour créer des rapports nouveaux entre moi et le monde</em>”. L’anthropologie en prend pour son grade, celle qui fait des femmes monnaie d’échange, élément de troc ; la pensée structuraliste en général. Il s’agit de trouver d’autres bases pour penser le désir que celle du manque &#8211; plus encore, une autre façon d’être au monde.&nbsp;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Au total il semble donc bien que nous ayons quelques questions communes : et d’abord, qu’est-ce qui permet de faire émerger un sujet ? Comment est-ce qu’on le/se désaliène ? Et celles jamais tranchées, toujours sur le métier : quels mots pour notre lutte ? Par quel bout on s’y prend ?&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Et puis au passage, quelques désirs aussi : que meurt la psychanalyse à papa, ses vieux chefs et ses institutions bourgeoises. Celle qu’il s’agit de construire à une toute autre gueule. Elle se tiendra où il nous plaira de la faire vivre : dans les lieux de soin, dans la rue, dans les bars, dans l’hôpital public qui crève… A trois, vingt-cinq, ou mille, mais toujours en bonne compagnie. De là, quelques bases saines pour trouver des allié·e·s ! Et les féministes qui portent haut l’héritage wittigien, entre toutes. Pas pour leur expliquer la vie ou leur dire que Lacan avait tout prévu de longue date (ça s’est vu, ça se voit encore régulièrement). Pour s’éclairer, déjà, sur nos impasses respectives. Rencontres à inventer, aux lieux où ça se recoupe. Invitation, enfin, à penser et agir ensemble, pour celles à qui ça chante.</p>



<p class="wp-block-paragraph"></p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par Paul R.</p>
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		<item>
		<title>[Livre] Le Ministère des contes publics (2021), Sandra Lucbert</title>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 17 Feb 2023 11:57:44 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Je me suis rappelé d’une première occurrence de ce nom, Sandra Lucbert, lue - comme déposée en passant, en bas de page - par un Lordon très en verve, à la toute fin de Vivre Sans - associé qui plus est, à celui de Lacan, il y a pire voisinage. Enfin Lordon allait se mettre à la psychanalyse, et c’est à cette femme qu’on le devait : sa valeur était établie avant qu’une ligne ne soit lue…</p>
<p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2023/02/17/critique-livre-1-pb/">[Livre] Le Ministère des contes publics (2021), Sandra Lucbert</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<figure class="wp-block-pullquote" style="font-size:15px"><blockquote><p>“<em>Un cauchemar, néanmoins, ça s&rsquo;examine. Quelque chose, toujours, se dit dans ses aberrations. D&rsquo;ailleurs, les rêves insistent : celui-ci reviendra, charriant son propos distordu ; sa logique ensevelie se saisira de nous &#8211; jusqu&rsquo;à temps qu&rsquo;on s&rsquo;éveille. Ce livre est un essai de traduction &#8211; ou d&rsquo;interprétation des rêves. Ma participation à l&rsquo;effort de réveil</em>” &#8211; Sandra Lucbert, Le Ministère des contes publics</p></blockquote></figure>



<figure class="wp-block-pullquote" style="font-size:15px"><blockquote><p><em>“Le savoir est une arme et je sors toujours armé”</em> &#8211; Ministère Ämer, Prélude au réveil</p></blockquote></figure>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Je me suis rappelé d’une première occurrence de ce nom, Sandra Lucbert, lue &#8211; comme déposée en passant, en bas de page &#8211; par un Lordon très en verve, à la toute fin de <strong><em>Vivre Sans</em></strong> &#8211; associé qui plus est, à celui de Lacan, il y a pire voisinage. Enfin Lordon allait se mettre à la psychanalyse, et c’est à cette femme qu’on le devait : sa valeur était établie avant qu’une ligne ne soit lue… [J’ai appris depuis, dans l’excellent podcast de <em>Contretemps</em>, qu’ils préparaient ensemble un ouvrage visant à ajouter une dimension psychanalytique à l’anthropologie des passions lordonienne : que demande le peuple ?]</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il n’est pas aisé de déterminer les effets de ces petites résonances sur les lectures ultérieures, pas évident d’en établir la généalogie, mais je crois qu’elles déterminent beaucoup. Il fallut le renfort d’un très beau titre <strong><em>Personne ne sort les fusils</em></strong>, et de cette couverture noire, pour que la trace inconsciente produise quelque effet. C’est peut-être à cette trace, autant qu’à la puissance du propos, que je dois de m’être plongé dans l&rsquo;œuvre de Lucbert avec cette avidité. N’ayant pas encore eu l’occasion de me procurer ses romans, je m’en tiendrai aux récits, formes hybrides qui se répondent et se complètent sans se recouvrir, s’attaquent chacun à une tête du capitalisme. <strong><em>Personne ne sort les fusils</em></strong> était la mise en forme littéraire du compte-rendu du procès de la direction de France Télécom (qui s’est tenu en 2019) : il se payait la branche actionnariale, celle qui s’abat sur les salariés et promeut leur surexploitation.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est peut-être de manuel d’auto-défense qu’il faudrait qualifier <strong><em>Ministère des contes publics</em></strong>, qui s’affronte à l’autre, celle où le sort de notre protection sociale, de nos droits, est décidé sur les marchés de dette. S&rsquo;attaquant à la Langue du Capitalisme Néolibéral par une autre face, Lucbert nous offre les outils pour la penser, la rendre inopérante et s’extraire de la sidération, rouvrir pour notre compte un débat confisqué. Surtout, “<em>construire des dispositions belliqueuses</em>”, dit-elle joliment quelque part. Il s’agit de placer des amorces comme on ouvre une voie d’escalade, pour que nos propres énoncés et conceptualisations accrochent, que ça tienne face à l’appareil de naturalisation, de ratification folle du capitalisme.&nbsp;</p>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Si la gestation diverge un peu &#8211; l’ouvrage est né d’un podcast, tenu pendant le premier confinement en 2020, mis en forme ensuite &#8211; la méthode demeure. Lucbert distingue trois niveaux, part du plus superficiel pour remonter à l’os. Il y a la pulsion capitaliste, régime de pronation et d’extraction infinie et forcenée du profit, qui toujours tient la barre. Et puis les structures, machines disciplinaires que le capitalisme se donne pour se réaliser dans l’ordre social et orienter le politique. Enfin, recouvrant la machinerie, la rendant inaccessible, l’ensemble des processus de défiguration langagière, la formation discursive et affective complexe qui permet à la pulsion et aux structures d’opérer et de persévérer. Qui en l’occurrence fonctionne si bien, naturalise si efficacement, marque si profondément les corps, qu’elle ferait passer la destruction de l’ensemble de nos services publics pour l’intérêt général. Qu’est-ce que cet appareillage qui nous masque à nous-mêmes ce que l’on est en train de vivre ? Ou mieux : on se fait dépouiller sans pouvoir réagir, pourquoi ?&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Une formule condense le tout de ce discours hégémonique, automatique et inattaquable : “<em>LaDettePubliqueC’estMal</em>”. Il va s’agir de la traquer méthodiquement, partout, tout le temps, et de la déplier, pour “<em>refigurer ce qui a été par elle défiguré</em>” &#8211; le soubassement structurel et pulsionnel, précisément. Le travail est aussi temporel : le capitalisme, comme toute construction politique, peut être recontextualisé dans une historicité précise qui comprend des moments saillants, des basculements.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Démontant l’entreprise de technicisation qui abrase toute délibération, Lucbert navigue entre les strates, des plus infimes traces dans notre langage quotidien, jusqu’à la vision anthropologique de fond [nous sommes des mineurs idiots gouvernés par nos passions, il y faut de l’ordre et de la rationalité, que l’on imposera aux corps par davantage de “pédagogie”], des formations imaginaires les plus foisonnantes à la crudité des morts occasionnées. C’est de là que tout part : la mort d&rsquo;un nourrisson, parce qu’une maternité a été délibérément fermée pour réaliser des économies, que les soins n’arrivent pas assez vite. Il s’agit de rappeler à toutes fins utiles que c’est bien d’existences qu’il s’agit, que sous l’épaisse couche de discours économico-technique, ce sont des gens qui crèvent. On voit déjà l’architecture se dessiner : sous les pavés, le réel ; d’un exemple, métonymies infinies (gares fermées, lits fermés, commerces de proximités fermés, allocations supprimées, appartement confisqués, zones expropriées…). D’un cas particulier, dire le tout. Tenir d’un bloc les conditions matérielles (sans lesquelles aucune idée ne se forme), et ce que le discours en fait (parce qu’elles finissent par transfigurer les conditions matérielles elles-mêmes) : tout ensemble, Marx et Gramsci.&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Face à un tel édifice, pas d’alternative : il nous faut développer du concept, et plutôt du solide. Ainsi de l’image du <em>Canon</em> qui ramasse par l’équivoque toutes les caractéristiques du discours hégémonique (la norme qui vaut loi / la pièce musicale reposant sur la répétition à l’identique de motifs normés / la pièce d’artillerie qui détruit). Lucbert propose de la même façon la figuration du <em>Trébuchet</em> pour évoquer le fonctionnement de la Banque Centrale Européenne (à partir d’un jeu sur le nom de son ancien directeur Jean-Claude Trichet) : machine de pesée monétaire et arme de destruction des places fortes tout à la fois. Un dernier pour la route, qui complètera avantageusement les développements bégaudiens : le <em>Pour Faire Le Bourgeois</em> ou <em>PFLB</em> (quoi de mieux pour lutter contre l’acronymisation forcenée de nos existences que de créer les nôtres ?). Lucbert en fait l’une des mécaniques sociales qui donne sa puissance au discours dominant, désigne cette entreprise de psittacisme typique à certains petits bourgeois qui se placent imaginairement du côté des décideurs, cherchent à s’arracher au bas peuple… et finissent par créer pour tout le monde un effet de certitude. Le plus pathétique étant que (menues gratifications symboliques et rares invitations à dîner mises à part) ils n’en jouiront même pas jusqu’au bout, puisque trop wanna-be, pas assez authentiquement dominants, ils souffriront en définitive eux-même de la destruction des Services Publics et du droit du Travail.&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il importe également de mobiliser les armes à notre disposition. Lucbert en propose deux : la littérature d’abord, pour elle terrain de prédilection. Sont ainsi invoqués, explicitement ou en guise d’inspiration formelle : Montaigne (<strong><em>Des boiteux</em></strong> illustrant la mise en sens sans fin du monde qui finit par perdre tout lien avec lui et <strong><em>Des cannibales</em></strong> qui dit la nécessité de truchements pour faire émerger le réel), La Bruyère (<strong><em>Les caractères</em></strong>, dont la technique du portrait permet, appliquée aux chiens de garde actuels, d’en faire surgir tout le typique et le ridicule), Kafka (<strong><em>La colonie pénitentiaire</em></strong>, qui figure une organisation cohérente jusqu’à la folie, dont personne ne sait plus à quoi elle correspond, mais qui continue à exercer sa cruauté sur les corps des contrevenants à la loi). Fanon (<strong><em>Les damnés de la Terre</em></strong>, qui dit la récupération des capacités musculaires des colonisés, quand ceux-ci enfin s’extraient du langage des colonisateurs)&#8230; Pascal, Platon, Gombrowicz sont de la partie. Et bien-sûr <strong><em>Les aventures d’Alice au pays des merveilles</em></strong>, et sa suite, qui offrent à l’ouvrage une ultime comparaison magistrale et grotesque (Darmanin en Humpty Dumpty, pour l’éternité). C’est par une reprise du procédé de Carroll &#8211; Alice débarque dans un pays où les phénomènes de langage ont pris leur folle autonomie, s’incarnent dans des personnages qui vont l’agresser dans la mesure où elle ne cesse d’interroger la logique et les règles de leur monde &#8211; que Lucbert épingle la construction langagière du capitalisme ; qui s’avère bien-sûr, un bloc de conventions contingentes et historiquement construites. Qu’on peut faire exploser, donc. Le redressage des “<em>énoncés tordus</em>” opère jusque dans la forme de l’ouvrage, qui propose deux sommaires, l’un avec les mots du capital, l’autre traduit dans la langue de ceux qui le subissent.&nbsp;</p>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Déjà, dans cette méthode même, la psychanalyse est partout… Il s’agit bien d’aller retrouver le fil d’une expérience subjective, d’approcher le réel en jeu. Il s’agit bien d’attraper les chaînes signifiantes qui nous tiennent et nous aliènent, mais collectivement cette fois, d’y opérer des ouvertures pour “<em>produire d’autres concaténations</em>”<em>.</em> Il s’agit bien de dégonfler tout un imaginaire, incarné dans des figures redondantes et dont chacun supportera le poids dans les identifications qu’il met en place. Et puis, petit à petit, d’aller repérer où ça jouit, parce que c’est de cela qu’il s’agit comme partout, de corps jouissant &#8211; d’un jeu cruel qui permet leur domination sur d’autres corps en l’occurrence.&nbsp;</p>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Là encore, Lucbert est méthodique. Elle met en évidence un ensemble de techniques langagières et de porteurs qui constituent la scène discursive particulière du capitalisme financiarisé et lui donne son pouvoir de véridiction et de maintien de l’ordre. Ce faisant elle distingue et nous livre (il ne tiendra qu’à nous d’aller répéter l’opération ailleurs) :&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Un registre privilégié, celui du conte pour enfant, qui mobilise les affects nécessaires, ceux de la peur (“vous ne vous rendez pas compte, si on commence à augmenter les dépenses, voilà ce qui s’abattra sur nous…”), auxquels on proposera une résolution morale (“en mettant en place les mesures d’austérité appropriées, nous nous en sortirons…”).&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Six figures de style qui s’y insèrent habilement : l’<em>escamotage</em> qui masque les conditions pour lesquelles les énoncés auxquels on se réfère sont vrais (car ils le sont, pour peu qu’on donne tout pouvoir aux marchés de capitaux) ; l’<em>inversion</em> qui fait dire l’exact contraire de ce qui est ; la <em>technicisation</em> qui drape tout des oripeaux techniques pour empêcher la délibération ; l’<em>infantilisation</em> (ou <em>cuculisation</em>) des sujets à qui l’on s’adresse ; la <em>moralisation</em> et la <em>terrorisation</em> qui nous amènent à nous résigner (ex : “l’Etat ne peut pas tout”).</p>
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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><br>Pour donner corps au propos, quelques incarnations. Lucbert s’appuie sur une émission qui cristallise tout ce dont il est question : un “C dans l’air” hors-série, “<em>Dans le piège de la dette</em>” &#8211; émission dont le titre et l’intitulé disent déjà le caractère hégémonique et naturalisant. Il ne s’agit pas ici de questionner la dette : elle est là, et c’est un danger. On procède ici par “décryptage” (comprendre : pas en faisant un travail de journaliste) : prétendant questionner, on ne fait que valider tous les présupposés qui ne sont que reformulations fatales d’énoncés dominants, sans conflictualité aucune. En fait d’enquête, c’est bien plutôt de liturgie qu’il s’agit…&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Des gouvernants aux sages supposés indépendants, des experts de plateau à la décrypteuse en chef, tout le monde prend son tarif, et peut-être qu’on peut bien jouir un instant, à notre tour, de les voir ainsi épinglés. Faire passer ces personnages par le prisme de la production littéraire a plusieurs effets heureux : elle fait apparaître la félicité qui les anime, permise par un ordre auquel ils n’auront donc jamais l’intention de renoncer (ce qui dit en creux l’absolue nullité des pieux appels à la “moralisation de la vie politique” : ce n’est pas appeler ces gens à se montrer “moraux” qui les arrêtera). Mais aussi le ridicule, et la fragilité de ce montage social : sitôt le langage démonté, plus rien ne tient, et plus rien n’anime ceux-là, qui se retrouvent comme des poissons hors de l’eau… Destitués imaginairement, défaits du poids symbolique et social dont ils sont habituellement lestés, ils apparaissent dans toute leur servilité pour ce qu’ils sont : de bien tristes laquais.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Si cela ne suffisait pas, l&rsquo;œuvre s’articule autour d’un segment central faisant explicitement référence à la psychanalyse (annoncé par une belle note d&rsquo;intention que je place en exergue), et qui en est peut-être le point de vérité le plus éclatant. Lucbert pastiche une étude de cas psychiatrique, dont le clinicien s’appelle ici Clairembeau (habile jeu sur un nom célèbre de la psychiatrie : Gaëtan de Clérambault a défini l’automatisme mental). Celle-ci fonctionne si bien, qu’il paraît que des lecteurs lui ont demandé comment se procurer les <em>Cliniques capitalistes</em> tant citées (!). Point de départ : comme Alice ou Deleuze, il s’agirait de nous inquiéter du rêve/cauchemar dans lequel nous sommes pris.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Suivant la méthode freudienne mais “<em>en déplaçant l’agentivité</em>”, elle analyse la situation politique comme un rêve collectif de dominant (car pour eux le néolibéralisme a tout d’un rêve, qui autorise la libération sans conséquence de toutes les motions pulsionnelles) &#8211; dont les tiroirs rappellent ceux qui enferment Julius Corentin Acquefacques. Ici, l’appareil de censure est d’autant plus crucial que si nous nous réveillons, ce sont les têtes qui risquent de tomber (et pas sur l’oreiller). Repartant de la saine colère qui l’a saisie lorsque la défense des patrons de France Télécom se permettait de citer des rêves d’employés pour faire la preuve de leur instabilité, elle propose aussi un rêve de dominé, pour notre compte cette fois, dont chaque rôle est tenu par Pierre Moscovici. Le rêve comme ultime lieu de résistance, mais d&rsquo;où tout doit repartir. Quand l’on condense : si “<em>l’inconscient des dominants s’active à défigurer leur plaisir pour pouvoir le maintenir intact (&#8230;) celui des dominés est activé à refigurer les causes structurelles de ce qu’ils vivent</em>”.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">De là, tenir une position d’analyste permettra de traduire le contenu manifeste en termes pulsionnels. Lucbert saisit à la lettre l&rsquo;esprit freudien : l&rsquo;importance ici, ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;elle invente ou déforme les exemples cités ; c&rsquo;est de produire un effet. Lacan n’est jamais loin : les jeux sur l’équivoque, les apologues, l’humour bien-sûr. Surtout, la visée : ce qui s’en extrait &#8211; enfin la jouissance sourd dans toute sa crudité : « <em>Une chose est sûre, ces gens-là s&rsquo;amusent. Énormément. A quoi jouent-ils qui soit si formidable ? D&rsquo;abord à régner, à régenter la vie des autres &#8211; et quelle jouissance en soi. Mais il y a plus. En plus du règne, il y a la manière. Une manière de parler qui est dilatation, certitude complète, légitimité indubitable et rayonnement d&rsquo;être empli &#8211; en disant sa partie. Une façon de discours qui donne une dimension, qui donne de l&rsquo;extension. Un plus-de-jouir : toute une hypertrophie dont on peut se pétrir en plus de commander (&#8230;)</em>« .</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’on voit bien, en filigrane, ce que Lucbert nous apporte. Point de savoir constitué : des traces. Une actualisation brillante et guerrière de la psychanalyse (pas n’importe laquelle). Rigoureuse surtout, il ne s’agit pas de dire n’importe quoi. Pleine d’humour, partout, tout le temps. Tordre les concepts, les mobiliser loin de leur champ d’application habituel, et que ça cingle, que ça vive, que ça tape là où ça fait mal. A rebours du discours ronflant qui domine les grosses institutions psychanalytiques, figé dans son jus, qui vitrifie les maîtres, voilà de quoi la psychanalyse est capable, voilà ce qu’on peut tenter de faire avec elle aujourd’hui : vivre mieux.&nbsp;</p>



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<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par Paul R.</p>
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