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	<title>Archives des Élaborations - Crac</title>
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		<title>De quoi s&#8217;autorisent les psychanalystes ? &#8211; « Psychologiser » 2e partie</title>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 14 Mar 2025 09:27:45 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>On est souvent bien en peine dès qu’il s’agit de dire à nos camarades de lutte qu’en tant que psychologues, nous sommes orientés par la psychanalyse. D’emblée c’est l’incompréhension, l’hostilité même. Début d’un dialogue de sourds. Eux : pseudo-science, approche naturalisante, postures conservatrices voire réactionnaires&#160;; nous : épistémologie spécifique, approche généalogique, pratiques émancipatrices. Vu du [&#8230;]</p>
<p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2025/03/14/de-quoi-sautorisent-les-psychanalystes-psychologiser-2e-partie/">De quoi s&rsquo;autorisent les psychanalystes ? &#8211; « Psychologiser » 2e partie</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">On est souvent bien en peine dès qu’il s’agit de dire à nos camarades de lutte qu’en tant que psychologues, nous sommes <em>orientés </em>par la psychanalyse. D’emblée c’est l’incompréhension, l’hostilité même. Début d’un dialogue de sourds. Eux : pseudo-science, approche naturalisante, postures conservatrices voire réactionnaires&nbsp;; nous : épistémologie spécifique, approche généalogique, pratiques émancipatrices. Vu du dehors on pourrait croire que nous échangeons ensemble&nbsp;; en fait, nous discourons dans des mondes parallèles. Des heures de discussions plus tard, nous en serions toujours au même point. Eux&nbsp;: «&nbsp;Freud homophobe&nbsp;!&nbsp;»&nbsp;; nous&nbsp;: «&nbsp;bisexualité psychique&nbsp;». Eux&nbsp;: « Lacan, misogyne et essentialiste&nbsp;»&nbsp;; nous&nbsp;: «&nbsp;Femme&nbsp;» et «&nbsp;Homme&nbsp;» comme signifiants ». Eux&nbsp;: «&nbsp;la psychanalyse discipline bourgeoise&nbsp;»&nbsp;; nous&nbsp;: «&nbsp;Reich, Fromm, Marcuse&nbsp;: freudo-marxisme&nbsp;». <em>Ad nauseam</em>.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Fatigué par cette énième répétition dans laquelle je ne brille que par ma mauvaise foi, je mets fin à celle-ci en suggérant que notre désaccord tient au fait que nous intervenons depuis des positions différentes : nos camarades de gauche considèrent la psychanalyse comme un<sup data-fn="b9556220-ce00-420e-8302-6aeae7113315" class="fn"><a id="b9556220-ce00-420e-8302-6aeae7113315-link" href="#b9556220-ce00-420e-8302-6aeae7113315">1</a></sup> objet <em>théorique</em>, une proposition discursive à laquelle ils opposent d’autres discours, d’autres théories ; nous autres la considérons depuis notre position de clinicien, dans ce qu’elle permet lors de la rencontre thérapeutique – ses errements théoriques nous paraissent secondaires comparativement à tout ce qu’elle rend possible dans la <em>pratique</em>.   </p>



<p class="wp-block-paragraph">Nous ne saurions nous en tirer à si bon compte.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Une fois l’excitation de la discussion retombée et la mauvaise foi dissipée, survient un trouble. L’analyste dirait&nbsp;: un symptôme. Désir, défense. Désir&nbsp;: nous aimons la psychanalyse et nous en revendiquons&nbsp;; défense&nbsp;: c’est vrai que certaines de ses considérations théoriques sont pour le moins douteuses, ça sent un peu l’homophobie dans ses arrières boutiques conceptuelles – pour ne prendre que cet exemple. Or, nous prétendons lutter contre l’homophobie. Problème. Les nœuds au cerveau commencent. Les camarades de gauche ont un peu raison. Ils nous font un peu chier.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Non contents de nous emmerder lors de discussions informelles et amicales, au bar ou sur le lieu de travail, voilà qu’ils écrivent également des livres sur le sujet, font des conférences, proposent des analyses approfondies – ils sont <em>convaincants</em>. A côté d’eux, nos «&nbsp;collègues&nbsp;» analystes font de même&nbsp;: ils écrivent des livres ou des articles, y parlent un peu de leur clinique puis digressent, se mettent à parler du monde social, signent des tribunes dans lesquelles ils prennent des positions politiques contre le «&nbsp;mariage pour tous&nbsp;», enfin organisent des séminaires sur la fin de la démocratie, détruite de l’intérieur par la « vague <em>woke</em>&nbsp;» – ils sont <em>désespérants</em>. Eux aussi nous font chier.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Nous voilà donc inconfortables, pris entre le marteau – côté gauche, ne manque que la faucille – et l’enclume – côté droit, lourdeurs et pesanteurs conservatrices. Dans une certaine mesure, on pourrait voir le CRAC comme une tentative de sortir de cette position inconfortable – si cet inconfort est un symptôme, le CRAC est notre formation de compromis. À travers lui, nous engageons une double discussion&nbsp;: avec nos camarades de gauche, à qui nous voulons montrer qu’une autre psychanalyse est possible&nbsp;; avec nos collègues analystes, adversaires politiques déclarés, à qui nous refusons de céder «&nbsp;la&nbsp;» psychanalyse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La partie, pour le moment, semble mal engagée.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il apparaît assez clairement, à tout le moins dans le champ médiatique, universitaire et politique, que c’est la psychanalyse <em>de droite </em>qui domine très largement<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[1]</sup></a>. Me revient en mémoire une citation de Didier Eribon (décidément <em>ça </em>insiste<a href="#note2"><sup>[2]</sup></a>) qui, dans la préface de ses <em>Ecrits sur la psychanalyse</em> – un de ces livres convaincants qui nous font chier – suggère qu’en s’engageant comme ils l’ont fait dans le débat public, les psychanalystes «&nbsp;<em>toute obédience confondue […] ont engagé la psychanalyse</em>&nbsp;»<a href="#note3"><sup>[3]</sup></a>&nbsp;; en l’occurrence, dans une direction qui ne saurait nous convenir.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity"/>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Une psychanalyse minoritaire</strong>.</h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">On notera pour commencer la généralité de la formule d’Eribon&nbsp;: il y parle de «&nbsp;la&nbsp;» psychanalyse – article défini singulier. Et en effet, il souligne plus loin que, bien qu’on pourrait lui objecter que cette manière de parler de «&nbsp;la&nbsp;» psychanalyse comme d’une «&nbsp;<em>entité unique organisée autour d’une doctrine et d’une pratique homogènes</em>&nbsp;» n’est pas juste et que lui-même n’accepterait pas une telle généralisation s’il s’agissait de parler, par exemple, de «&nbsp;la&nbsp;» philosophie ou de «&nbsp;la&nbsp;» sociologie, ce dernier maintient qu’il y a bien quelque chose comme «&nbsp;la&nbsp;» psychanalyse. Pour lui, il y a une «&nbsp;<em>unité de la psychanalyse, que ce soit comme doctrine ou comme pratique thérapeutique, et cette unité, antérieure et postérieure à toutes ses émanations divergentes, en délimite les différentes versions et incarnations.</em>&nbsp;»<a href="#note4">[4]</a> Sur quoi se fonde cette unité&nbsp;? Sur une «&nbsp;<em>même conception du psychisme, de l’inconscient, de l’interprétation, du divan et de l’activité «&nbsp;curative&nbsp;»</em>&nbsp;»&nbsp;; ou encore, «&nbsp;<em>de la dramaturgie familiale, de la différence des sexes, de la triangulation œdipienne, du rapport de l’enfant au père et à la mère, de l’enfance comme expérience individuelle dans ce cadre triangulaire, de l’âge adulte comme répétant cette scène intra-familiale</em>&nbsp;» et d’autres concepts-clés encore, comme le laissent penser les points de suspension qui ponctuent son exposition.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il nous faut bien admettre que les psychanalystes ne sont pas en reste dès qu’il s’agit de mobiliser toujours les mêmes grilles d’analyse, les mêmes schèmes de pensée interprétatifs, en l’occurrence familialistes, et ce dans tous les contextes – qu’il s’agisse du cadre spécifique de la relation thérapeutique ou celui, public, de l’intervention politique. C’est d’ailleurs quelque chose que nous moquions dans notre article précédent en pointant le recours au poncif éculé du «&nbsp;meurtre du père&nbsp;»<a href="#_ftnref5"><sup>[</sup></a><sup><a href="#Notes">5</a></sup><a href="#_ftnref5"><sup>]</sup></a>. Nous-mêmes, dans notre pratique clinique à tout le moins, ne sommes pas exempt de tels recours. Il m’arrive trop souvent, écoutant par exemple le récit d’une patiente évoquant les relations conflictuelles qu’elle entretient avec sa manageuse, d’y entendre (ou d’y chercher&nbsp;?) les traces d’une rivalité féminine dont l’origine serait à trouver dans une histoire œdipienne, plutôt que de me contenter d’y voir l’expression d’un rapport de domination propre à l’organisation capitaliste du travail. Je note d’ailleurs en l’écrivant que la formulation «&nbsp;<em>nous contenter de</em>&nbsp;» m’est venue avec une charge dépréciative&nbsp;: nous contenter d’une analyse qui ne s’attarderait <em>que</em> sur les rapports de domination ne nous paraîtrait pas épuiser la question – ça n’est pas que nous ne voulons pas la voir, nous pouvons même la nommer en séance, mais c’est qu’elle ne saurait pleinement nous satisfaire&nbsp;: il doit y avoir quelque chose d’autre, quelque chose <em>de plus</em>. Pour le moment, je noterais simplement que l’exemple choisi, celui de cette relation conflictuelle entre une jeune femme et sa supérieure hiérarchique plus ou moins du même âge, ne m’est pas venu par hasard&nbsp;; il m’a été rappelé tout récemment par la lecture d’un livre qui, précisément, se proposait de critiquer la tendance des psychanalystes à ne toujours voir dans les relations féminines que des relations de rivalité. Un livre co-écrit… par une psychanalyste&nbsp;!<a href="#_ftn2" id="_ftnref2"><sup>[6]</sup></a> et dont la proposition principale consiste en la substitution de l’inconscient «&nbsp;phallogocentrique&nbsp;» de la psychanalyse traditionnelle par un «&nbsp;inconscient sororal&nbsp;», qui voit d’abord dans les relations féminines la tentative d’une prise de contact, d’une entrée en communauté, la communauté des «&nbsp;sœurs&nbsp;» – et dont la rivalité, quand elle existe, est à comprendre non pas comme le <em>donné </em>fondamental de toute relation féminine, mais plutôt comme le symptôme de l’immixtion des «&nbsp;hommes&nbsp;» dans cette tentative de faire communauté, toujours soucieux qu’ils sont d’empêcher les «&nbsp;femmes&nbsp;» de s’unir entre elles<a href="#_ftn3" id="_ftnref3"><sup>[7]</sup></a>. Où l’on voit que s’il existe bien une unité de «&nbsp;la&nbsp;» psychanalyse, celle-ci est probablement plus restreinte que ce que Eribon a cru en voir à la publication de ses <em>Ecrits&nbsp;</em>: si les auteures de <em>Sœurs</em> reconnaissent «&nbsp;l’hypothèse de l’inconscient&nbsp;», elles ne parlent pas du <em>même</em> inconscient que celui de la psychanalyse traditionnelle. Je me souviens également avoir assister à un colloque dans lequel des psychanalystes gauchisant·es, dont d’ailleurs S. Lippi, s’interrogeaient sur les moyens de penser et de proposer une psychanalyse «&nbsp;sans Œdipe&nbsp;» – du moins sans la centralité qu’est la sienne dans la psychanalyse traditionnelle.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ces agitateur·rices du mouvement analytique, qui veulent bazarder l’œdipe et remplacer un inconscient par un autre sont-ils et elles toujours légitimes à se revendiquer de la psychanalyse – disons, <em>d’une certaine psychanalyse</em>&nbsp;? Nous croyons pouvoir montrer que oui. Tout comme le sont les analystes droitiers, très largement majoritaires, qui ont «&nbsp;engagé la psychanalyse&nbsp;» dans des combats qui ne sont pas les nôtres. La psychanalyse, comme tout champ disciplinaire, est traversé par des contradictions&nbsp;: il nous appartient, comme analystes minoritaires et de gauche, de lutter pour sortir la psychanalyse de l’ornière droitière dans laquelle elle a été emportée – et à entretenir vis-à-vis d’elle une disposition critique comme nous le soulignions déjà dans notre Manifeste.</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Les forces de l&rsquo;ordre symbolique.</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Psychanalyse majoritaire et psychanalyse minoritaire ou, disons plutôt, dominante et dominée. «&nbsp;Des&nbsp;» psychanalyses donc – article indéfini pluriel. Mais bien «&nbsp;psychanalyse&nbsp;» les unes, les autres. Il y a donc bien une unité de la psychanalyse mais celle-ci est nettement plus réduite que ce qu’en dit Eribon. Sur quoi repose cette unité&nbsp;? Nous proposons de retenir provisoirement trois critères<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[8]</sup></a>&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Une hypothèse, celle de l’existence de «&nbsp;l’inconscient&nbsp;»&nbsp;– ou même, devrions-nous dire, «&nbsp;d’au moins un inconscient&nbsp;» puisqu’il y a manifestement débat sur la nature de cet inconscient et même sur sa <em>quantité&nbsp;</em>;</li>



<li>Un objet&nbsp;: la réalité psychique, laquelle occupe une place fondamentale dans tout processus de subjectivation – quant à savoir quels rapports elle entretient avec les déterminations matérielles, c’est une autre discussion&nbsp;;</li>



<li>Une pratique enfin&nbsp;: la psychanalyse comme dispositif, thérapeutique et/ou de subjectivation, qui se donne pour objet l’élucidation des déterminations inconscientes de la vie psychique&nbsp;et la constitution d’un certain <em>sujet</em>&nbsp;;</li>
</ul>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Trois critères&nbsp;: ça n’est pas rien. Ça n’est pas tant non plus. Sur cette base, les développement théoriques et pratiques les plus divers sont possibles.&nbsp; Alors ça buissonne, comme le vivant dans le cours de l’évolution – il y a des buissonnements de <em>gauche</em>, d’autres de <em>droite</em>. </p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Manifestement, pour l’heure, le buisson analytique est dissymétrique&nbsp;: ça penche à droite – et même, très à droite. Côté gauche, on fait ce qu’on peut. On est peu nombreux, mais créatifs – <em>ça frémit</em>. Reste que l’autre côté prend tellement de place qu’on nous confond sans cesse avec lui – et nous voilà reparti sur le dialogue de sourds par lequel nous avions commencé. Quelle est cette psychanalyse dominantequi nous étouffe&nbsp;? Eribon en fait l’analyse, il met à jour son inconscient normatif et policier&nbsp;: elle est tout à la fois «&nbsp;<em>le symptôme et la légitimation discursive</em>&nbsp;» des structures sociales inégalitaires, en particulier celles de la famille patriarcale, du couple hétérosexuel ou, plus récemment, de la cisnormativité. Quant aux analystes qui la pratiquent, ils et elles, dans leur «&nbsp;<em>activité conservatrice quotidienne</em>&nbsp;», accomplissent leur «&nbsp;<em>rôle routinier de gardien des normes</em>&nbsp;» – «&nbsp;<em>forces de l’ordre symbolique</em>&nbsp;» écrivent les camarades Lordon &amp; Lucbert<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[9]</sup></a>. Nous évoquerons, à titre d’illustration, la tribune publiée dans l’hebdomadaire <em>Marianne</em><a href="#_ftn2" id="_ftnref2"><sup><sup>[10]</sup></sup></a><em> </em>en réaction à la diffusion du documentaire <em>Petite fille</em>, signée par certain·es psychanalystes de renom comme Caroline Eliacheff ou Jean-Pierre Lebrun ; tribune sobrement intitulée, avec le paternalisme décidément indécrottable de ces psychanalystes qui aiment à se situer bien au-dessus de nous autres, pauvres humains incompris de nous-mêmes&nbsp;: «&nbsp;<em>L’humain est contraint&nbsp;; il ne peut pas tout</em>&nbsp;»<a href="#_ftn3" id="_ftnref3"><sup>[11]</sup></a>.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La psychanalyse dominante est une production bourgeoise&nbsp;; elle élabore des discours conservateurs qui légitiment l’ordre en place&nbsp;et annonce le malheur à quiconque s’affranchirait de ses enseignements ; enfin elle détourne d’une appréhension sociale et politique des sujets qu’elle traite – et les psychanalystes s’autorisent de traiter à peu près tous les sujets – en ne le considérant que sous l’angle individuel ou inter-individuel. Elle est typiquement une <em>idéologie</em> au sens marxiste du terme, c’est-à-dire une production conceptuelle et discursive qui masque les rapports de dominations. Eribon écrit encore&nbsp;: «&nbsp;<em>la psychanalyse a, dans une large mesure, pour fonction de procurer une idéologie à soi à la petite bourgeoisie culturelle, et une occasion de s’adonner sans retenue aux délices du narcissisme complaisant (parler de soi en tant qu’individu, en tant que «&nbsp;personne&nbsp;», et donner ainsi à la fois une densité à son existence tout en se donnant l’illusion d’une liberté non affectée par les déterminismes sociaux)</em>&nbsp;»&nbsp;; plus loin&nbsp;: «&nbsp;<em>en fait, la psychanalyse ne nous offre pas une analyse du monde et de ce qui s’y déroule&nbsp;: elle en est une expression, un symptôme. Elle masque les sédimentations historiques et les stratifications sociales qu’il convient d’explorer pour rendre compte de ce que sont les individus et les groupes dans lesquels ils vivent</em>&nbsp;». En définitive, «&nbsp;<em>il ne s’agit évidemment pas de se passer totalement des éléments de compréhension que peuvent fournir la psychologie ou la psychanalyse… Mais d’en limiter la place, d’en réduire la portée autant que faire se peut</em>&nbsp;».&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Quelle peut être cette juste place de la psychanalyse dans la compréhension des phénomènes politiques et sociaux, c’est une question que nous aborderons dans le troisième et dernier article de cette série.</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Cas d&rsquo;école</strong>.</h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La psychanalyse dominante elle, ne se pose plus la question depuis longtemps. Ses prétentions hégémoniques sont sans limite – elle se sent partout chez elle. Voyez par exemple Ruben Rabinovitch. Visiblement, il a son rond de serviette au <em>Point </em>– après <em>Marianne</em>, nous voilà bien. Ça tombe bien, il a des choses à dire, et sur plein de sujets. Par exemple sur la politique, la vraie, celle qui s’occupe des grandes choses, de l’organisation de la vie en commun. Vous nous direz, de politique, on ne s’empêche pas d’en parler nous non plus&nbsp;; au CRAC, on ne fait que ça – c’est notre côté militant. Mais lui Ruben, de la politique, <em>il en parle depuis sa place d’analyste. </em>Le malheureux a beau tenter à toutes occasions de s’en défendre, rappelant qu’il n’est ni le porte-parole, ni le délégué syndical de la psychanalyse, c’est bien <em>parce qu’il est analyste </em>qu’il est invité ici ou là pour commenter l’actualité. Début des problèmes – et de la grande confusion.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’article que nous allons commenter est publié dans le numéro 2708 du <em>Point</em>, daté du 27 juin 2024. <em>Le Point </em>consacre sa une à «&nbsp;Ce que les psys disent d’eux&nbsp;» – eux&nbsp;: les politiques. C’est dans ce cadre que R. Rabinovitch intervient. Prenant de la hauteur, scrutant de loin les convulsions du corps social, le voilà tout disposé à nous livrer son analyse de la situation présente. L’article est dans sa structure un cas d’école de la façon dont les analystes commentent le monde social. Suivons-le pas à pas pour en dégager la thèse.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Pour commencer, une phrase énigmatique, un aphorisme oxymorique&nbsp;: «&nbsp;<em>ce qui réduit en esclavage, c’est de n’avoir d’autre maître à servir que soi-même</em>&nbsp;». Première ligne on est déjà perdu&nbsp;; on se croirait en analyse. La scansion tombe et nous voilà tout penaud, sur le chemin du retour, à méditer sur les dernières paroles de notre analyste&nbsp;: qu’a-t-il voulu nous dire, nom de Dieu&nbsp;?! On ne saura jamais – le fantasme se chargera de combler le vide laissé par son intervention énigmatique. Pour ce qui est de R. Rabinovitch&nbsp;en revanche, on finira par savoir. Pour l’heure, le suspense est à son comble&nbsp;!</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Vient l’étude de cas. R. Rabinovitch est clinicien, plus précisément psychanalyste – nous l’avons dit, <em>c’est de là qu’il parle</em>. Il doit donc donner des gages. Valeur ajoutée du psy&nbsp;: il a toujours un cas à exposer pour apporter de la crédibilité à ce qu’il raconte – valeur ajoutée <em>bis&nbsp;</em>: avec un peu de chance, ça fera pleurer dans les chaumières. Ici, ça manque un peu d’émotions, mais on prend quand même. Voilà donc Adrien, homme «&nbsp;<em>situé entre deux âges</em>&nbsp;», «&nbsp;<em>emmailloté dans un sweat-shirt noir à capuche frappé d’un slogan anarchiste</em>&nbsp;» – on sent que ça va être bien. Adrien, méditatif, commente&nbsp;: «&nbsp;<em>Mitterrand m’était profondément antipathique. Chirac, je le trouvais ridicule. Sarkozy, il m’insupportait. Hollande, je le méprisais. Mais Macron, je le hais. C’est un truc physique</em>.&nbsp;» La haine pour le président de la République, voilà ce qui frappe R. Rabinovitch dans le discours d’Adrien. Surtout qu’Adrien n’est pas le seul&nbsp;; de nombreux autres de ses patients font preuve d’une haine «&nbsp;<em>inédite</em>&nbsp;»&nbsp;à l’égard de Macron. Comment comprendre la récurrence&nbsp;et l’intensité de cette haine&nbsp;? Il y a là manifestement un symptôme qu’il va falloir élucider – avec les outils de la psychanalyse bien-sûr, il ne sera jamais question de politique. Adrien nous met sur la piste&nbsp;: «&nbsp;<em>chaque fois que je le vois à la télé, je ne peux m’empêcher de penser à Sébastien en primaire. Un gosse prétentieux, ambitieux et un peu cruel, qui ricanait quand on séchait pour trouver la solution. Alors il levait la main de toutes ses forces, il donnait la bonne réponse et puis il se retournait vers nous en nous toisant.</em>&nbsp;» Vexation infantile irrésolue&nbsp;: Adrien hait Macron comme il a haï Sébastien – non pas seulement parce qu’il se comporte de façon détestable, mais d’abord et surtout parce qu’il «&nbsp;<em>se présente […] comme un fils injustement préféré, comme un frère rival ayant accès à des jouissances et des passe-droits dont les autres seraient privés</em>&nbsp;». A l’origine de sa haine, on trouve «&nbsp;<em>la jalousie, l’envie, le ressentiment&nbsp;»</em>.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Poursuivant son raisonnement, R. Rabinovitch poursuit sa montée en généralité. Temps 1, celui du passage par induction du cas particulier au cas général, ici de la haine pour Macron <em>d’Adrien </em>à la haine pour Macron <em>dans la société française</em> – même haine, même explication&nbsp;: le triptyque jalousie-envie-ressentiment (JER). Temps 2&nbsp;: de la haine à l’égard de Macron, Président de la République, figure d’autorité <em>particulière</em>, à la haine pour les figures d’autorité <em>en général</em>. Moult exemples&nbsp;: «&nbsp;<em>le professeur, le policier, le militaire, l’intellectuel, l’homme de culte, le patron, le journaliste, le maire, l’élu politique […], le médecin et le scientifique</em>&nbsp;». Temps 3&nbsp;: non plus la haine pour telle ou telle figure d’autorité, mais la haine pour l’Autorité – A majuscule, l’autorité majesté, l’autorité <em>en soi</em>. Si bien que, désormais, «&nbsp;<em>toute autorité est vécue comme une domination</em>&nbsp;» – phrase extraite de l’article qui lui donnera son titre.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ici, l’explication par JER doit être approfondie&nbsp;: ok pour JER, mais pourquoi maintenant&nbsp;? Pourquoi cette haine «&nbsp;inédite&nbsp;» de Macron et non pas de Mitterrand, Chirac &amp; co.&nbsp;? Ou même de Sarkozy&nbsp;? On se souvient des vives réactions que ce dernier inspirait. R. Rabinovitch a une explication&nbsp;: «&nbsp;<em>le sentiment d’injustice procède moins de l’inégalité que de la présomption égalitaire</em>&nbsp;» écrit-il. Dit autrement, c’est parce que tout un chacun se prétend l’égal des autres qu’il ne supporte pas de voir que certains, parmi ces autres précisément, jouissent de positions et de privilèges qui lui échappent – il s’en sent privé&nbsp;: lui aussi<em> devrait y avoir droit.</em> «&nbsp;<em>L’égalité, dans nos sociétés démocratiques, n’est pas d’abord un principe ou une forme de gouvernement, mais un imaginaire qui aujourd’hui dégénère en passion</em>&nbsp;» ajoute-t-il encore. Cet imaginaire devenu passionnel est le produit d’une mutation profonde, celle de notre organisation sociale. Pour étayer sa thèse, R. Rabinovitch use ici, si l’on ose dire, d’un argument d’autorité&nbsp;: le voilà convoquant Jean-Pierre Lebrun qui, dans son «&nbsp;lumineux&nbsp;» (sic) ouvrage <em>Un immonde sans limite</em>, témoigne du passage d’une «&nbsp;<em>société pyramidale organisée autour d’un père à un monde horizontal organisé sans père</em>&nbsp;» – le père, il ne manquait plus que lui.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Faisant siennes les thèses lebruniennes, R. Rabinovitch n’a plus qu’à dérouler le fil. D’abord, dire que dans le monde pyramidale d’hier, c’était le père – ou ses lieutenants<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[12]</sup></a> – qui incarnait l’Autorité&nbsp;: société patriarcale. Dire ensuite que le passage d’une organisation sociale à une autre consiste précisément en la liquidation du patriarcat. Mais ajouter d’emblée qu’avec ce dernier «&nbsp;<em>a aussi été liquidée la fonction paternelle</em>&nbsp;». Ici, petite incartade&nbsp;: la fonction paternelle « <em>peut être occupée par un homme ou par une femme</em>&nbsp;», R. Rabinovitch tient à le préciser. C’est que notre psychanalyste sait sur quel terrain glissant il s’engage, alors il prend les devants&nbsp;: il ne s’agirait pas de le faire passer pour un défenseur du patriarcat comme d’aucuns ont pu le dire de J.-P. Lebrun – à raison évidemment, bien qu’il s’efforce depuis plus de vingt ans de le nier. Ça n’est pas parce qu’elle s’appelle «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;» qu’il faut y entendre «&nbsp;père&nbsp;» ou «&nbsp;papa&nbsp;», tout comme il ne s’agirait pas d’entendre «&nbsp;pénis&nbsp;» dans «&nbsp;phallus&nbsp;», au contraire&nbsp;: le phallus est<em> tout sauf le pénis&nbsp;</em>! Fin de la blague, reprenons. Sans nous en rendre compte donc, nous avons jeté le bébé «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;» avec l’eau du bain «&nbsp;patriarcat&nbsp;». Or, plus de «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;» = plus de civilisation ni de collectivité possible&nbsp;– elle en est une «&nbsp;condition <em>sine qua non</em>&nbsp;» nous dit R. Rabinovitch. Dès lors, le monde social se désagrège et se polarise. Face à face, non plus deux projets politiques, l’un autoritaire-vertical et l’autre égalitaire-horizontal – ici, «&nbsp;<em>les formules d’«&nbsp;extrême gauche&nbsp;» et d’«extrême droite&nbsp;» sont des concepts inopérants et trompeurs</em>&nbsp;» –, mais «&nbsp;<em>deux positions psychiques […] irréconciliables</em>&nbsp;»&nbsp;: d’un côté celle, non ou mal structurée par la fonction paternelle, qui «&nbsp;<em>promeut la prééminence de l’individu [et] l’égalitarisme appliqué à tous les aspects de la vie individuelle</em>&nbsp;»&nbsp;; de l’autre, celle qui «&nbsp;<em>accorde toujours la prééminence du collectif sur l’individuel et consacre la primauté de la loi commune, qui s’impose à tous, sur le désir de chacun</em>&nbsp;».</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Arrivé à ce point, R. Rabinovitch préfère nous avertir, ça va mal finir&nbsp;: «&nbsp;<em>Car au ricanement instinctif face à toute limitation, à la prosternation extatique devant la jeunesse, à la haine déchainée contre toute figure d’autorité, à la subversion de la langue et de son écriture</em> [ça c’est pour les <em>wokes</em>]<em>, à la dénégation du réel du corps</em> [ça pour les trans-]<em>, à la transgression permanente des formes et des traditions, à la jouissance sans relâche</em> [prend ça «&nbsp;Mai 68&nbsp;»&nbsp;!]<em>, à la déchéance de toute vérité en opinion</em> [bingo&nbsp;!] <em>succède le plus souvent, l’Histoire nous l’a appris, un appel enragé à un Maître intraitable qui soufflera dans un sifflet de sang la fin de la partie</em>&nbsp;».</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">«&nbsp;<em>Inquiétons-nous</em>&nbsp;», écrit-il en conclusion, «&nbsp;<em>d’en arriver à ce que prédisait le poète François Cheng&nbsp;: «&nbsp;Les fraternités sans transcendance finissent toujours en fratricide.&nbsp;»</em>&nbsp;»</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Papa, reviens&nbsp;!&nbsp; </p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:34px"><strong>Psy du-per</strong>.</h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Qu’on songe un instant au contexte particulier dans lequel est publié cet article&nbsp;: nous sommes à trois jours du premier tour des législatives anticipées de 2024 auxquelles tout le monde donne l’extrême-droite gagnante, et c’est sur le thème de l’autorité – misère de sa disparition, joie de son expression paternelle – que R. Rabinovitch croit bon d’écrire. A ce moment-là, ce qui le préoccupe ça n’est pas le péril, sinon fasciste, au moins autoritaire – et pour cause… –, mais l’inaptitude psychique de tous les Adrien et Adrienne à respecter l’autorité qui conduit inévitablement «&nbsp;<em>à la subversion de la langue et de son écriture</em>&nbsp;», «&nbsp;<em>à la dénégation du réel du corps</em>&nbsp;», «&nbsp;<em>à la jouissance sans relâche</em>&nbsp;», et autres paniques morales droitières traditionnelles. Conformément à ce que nous disions en introduction il se comporte comme l’analyste dominant qu’il est&nbsp;: «&nbsp;<em>activité conservatrice quotidienne</em>&nbsp;», «&nbsp;<em>rôle routinier de gardien des normes</em>&nbsp;», «&nbsp;<em>forces de l’ordre symbolique</em>&nbsp;». Il est ainsi fidèle à son parti&nbsp;: celui de l’ordre.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Qu’à cela ne tienne, nous pardonnons à R. Rabinovitch. Ici, il n’est qu’un symptôme – c’est la raison pour laquelle il nous intéresse. Sa pensée n’est pas sa pensée, ou pas seulement. Elle est d’abord celle d’un sujet collectif plutôt qu’individuel et, à ce titre, structurellement déterminée – et doublement&nbsp;: matériellement et idéologiquement.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Matériellement c’est-à-dire&nbsp;: conformément à la position qu’occupe R. Rabinovitch dans le processus de production. Psychologue-psychanalyste en libéral, à Paris, ça n’est pas rien. Idéologiquement&nbsp;: R. Rabinovitch est psychanalyste et la psychanalyse est une production bourgeoise&nbsp;: Freud neurologue, Vienne fin de siècle, patient·es issu·es de la bourgeoisie – nos ami·es gauchistes nous l’ont suffisamment répété, on a fini par comprendre. De cette origine, on ne conclura cependant pas que, née au sein de la bourgeoisie, elle n’intéresserait que cette classe – nombreux sont ceux qui ont même fait la démonstration du contraire<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[13]</sup></a>. Une origine, sociale ou autre, ne disqualifie pas mais elle renseigne – et toujours laisse des traces. La psychanalyse ne fait bien-sûr pas exception&nbsp;; elle se trouve ainsi structurée de part en part par des impensés bourgeois, mais aussi&nbsp;: patriarcaux, hétéronormatifs et, sinon racistes, du moins ethnocentristes<a href="#note14"><sup>[14]</sup></a>. Ces traces irriguent sa théorie et déterminent sa pratique. D’où la nécessité de la remettre en travail<sup><span style="text-decoration: underline"><a href="#note15">[15]</a></span></sup> et de s’équiper derechef de puissants anticorps gauchisants. Sans quoi être orienté par la psychanalyse signifiera <em>être</em> <em>orienté vers la droite</em>. Malheureusement, à notre époque de fascisation accélérée, de tels anticorps se font rare&nbsp;: la psychanalyse dominante <em>et </em>majoritaire est donc, sans surprise,&nbsp;droitière.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">On ne s’étonnera plus, dès lors, qu’un R. Rabinovitch produise les analyses qu’il produit sitôt qu’il s’intéresse à des faits politiques ou sociaux – et qu’il s’intéresse d’ailleurs à ceux-ci plutôt qu’à ceux-là&nbsp;: ici, la disparition de l’autorité et non, au hasard, la paupérisation des classes populaires, le démantèlement de la protection sociale ou l’inaction climatique. Il n’est pas le seul, loin de là. Nombreux·ses sont les analystes de renom qui s’autorisent à intervenir dans le champ social et politique, considérant que le savoir analytique leur confère une légitimité particulière, trop heureux de reproduire le geste de leur maître et père à tous, Freud lui-même<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[16]</sup></a>. On citera, liste non exhaustive&nbsp;: J-P. Lebrun, Charles Melman, Claude Halmos, Elisabeth Roudinesco, Vincent Magos, Jean-Pierre Winter<a href="#_ftn2" id="_ftnref2"><sup>[17]</sup></a>, Caroline Goldman, etc.</p>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">Ces analystes commentateurs du monde social et politique, nous avons décidé de les nommer «&nbsp;psys du-per&nbsp;». D’abord, parce que ça nous fait rire. Ensuite, parce qu’ils sont perdus, les malheureux confondent leur cabinet de consultation avec la société&nbsp;: ils y voient entrer un Adrien, sweat à capuche flanqué d’un slogan anarchiste et voilà que, faisant son analyse, ils croient faire celle de l’anarchisme. À cet égard, on ne s’étonnera jamais assez de voir des analystes qui habituellement ne jurent que par la singularité s’en aller à grandes enjambées au-dessus du corps social pour analyser sans trembler des cohortes de sujets qu’ils n’ont jamais rencontrées. Perdus, ils le sont aussi politiquement. A cet égard, leurs discours ne respirent que la confusion – jusqu’à les entendre appeler de leurs vœux un «&nbsp;<em>anti-wokisme de gauche</em>&nbsp;»<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[18]</sup></a>. Enfin, «&nbsp;psys du-per&nbsp;» puisqu’ils n’ont toujours que le «&nbsp;père&nbsp;» à la bouche, avec lequel ils nous rebattent les oreilles inlassablement.</p>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">Mais il y a plus. Les déterminations idéologiques qui conduisent nos «&nbsp;psys du-per&nbsp;» toujours plus à droite ne tiennent pas seulement aux impensés conservateurs ou réactionnaires que j’ai mentionné plus haut. Elles ont aussi à voir avec des manières particulières d’appréhender les phénomènes individuels, politique ou sociaux, de les relier entre eux, de les expliquer enfin – manières particulières qui leur viennent de la pratique clinique elle-même. Habituer son esprit à raisonner psychologiquement, comme le font quotidiennement les psychologues en institution, en libéral ou ailleurs, c’est y tracer des voies particulières – lesquelles voies seront ré-empruntées à toutes les occasions, y compris quand elles ne sont plus ajustées à ce qu’il y a à penser. Des voies qui, dans le champ politique et social, vous perdent.&nbsp;</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Entretenir sa petite boutique.</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">On l’aura compris, au cœur de l’article de R. Rabinovitch, il y a un concept&nbsp;: l’autorité. Qu’est-ce qu’il entend exactement par-là, on se saurait vous le dire, il ne la définit jamais&nbsp;; pas besoin j’imagine, «&nbsp;on se sait&nbsp;». Pourtant nous, ça nous aurait intéressé. Tentons une proposition&nbsp;: R. Rabinovitch semble considérer l’autorité comme une qualité attribuée à celui qui occupe une position hiérarchique <em>du fait même qu’il occupe une position hiérarchique</em>. Par suite, c’est précisément parce qu’il dispose de cette qualité qu’il peut prendre des décisions et agir, parfois de façon coercitive («&nbsp;<em>le professeur, le policier, le militaire</em>&nbsp;», etc.) – sans quoi, les mêmes actions passeraient pour abusives. Mais cette qualité <em>ne lui appartient pas en propre&nbsp;</em>: elle lui est attribuée du dehors. Par qui&nbsp;? Par celles et ceux sur qui l’autorité s’exerce, dès lors qu’ils ou elles disposent de l’aptitude psychique à respecter l’autorité justement. D’où la tiennent-ils&nbsp;? D’avoir rencontré la «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;», l’autorité faite fonction – et c’est bien le problème, puisque celle-ci se fait de plus en plus rare nous dit R. Rabinovitch&nbsp;: passage d’une organisation sociale structurée avec puis sans père, bébé fonction paternelle jeté avec l’eau du bain patriarcal, tout ça, tout ça.</p>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">C&rsquo;est un peu le serpent qui se mord la queue – et quand j&rsquo;écris « queue », il ne faut pas y entendre ce que vous y entendez&nbsp;: ici « queue » c&rsquo;est tout sauf « queue ». En somme, l&rsquo;autorité existe parce que ceux sur qui elle s&rsquo;exerce reconnaissent à ceux qui l&rsquo;exercent qu&rsquo;ils en ont &#8211; de l&rsquo;autorité. Le serpent se mord la queue mais ça se tient. Ça se tient tellement que bien disposée à respecter l&rsquo;autorité, la multitude des adultes est parfois allée jusqu&rsquo;à se soumettre à un enfant, roi de son état – et le roi, il faut en respecter l&rsquo;autorité&#8230; puisque c&rsquo;est le roi. À nouveau : serpent, queue.</p>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">On tourne un peu en rond.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">Fatigués de tourner, d&rsquo;aucuns ont suggéré que, résolus de ne plus servir, nous serions libres. Qu&rsquo;un gamin leur ordonne quoi faire, ça devait les gonfler – satanés gauchistes, déjà à l&rsquo;époque ils préféraient la bordelisation à la stabilité. Entre deux subversions de l&rsquo;écriture et du langage, ils en sont même venus à déclarer que tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Puis : que les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l&rsquo;utilité commune.&nbsp;Secousse idéologique majeure, survenue à la conscience d&rsquo;une classe ascendante, lasse de demeurer mineure politiquement alors même qu&rsquo;elle se croyait apte à diriger – ce qu&rsquo;elle faisait déjà effectivement sur le plan économique. Cette classe, c&rsquo;est la bourgeoisie bien-sûr, du temps où elle était révolutionnaire – temps fort court : sitôt l&rsquo;ordre social reconfiguré à son avantage, elle devint conservatrice, avant de faire du respect de l&rsquo;autorité une vertu cardinale. Fâcheuse habitude de dominant·es.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">R. Rabinovitch&nbsp;eut-il considéré que les révolutionnaires d’hier manquaient, les malheureux, de l’aptitude psychique à respecter l’autorité&nbsp;? Ou au contraire, que leur contestation était <em>légitime</em>&nbsp;? Qu’il est des autorités abusives, comme celles fondées sur les privilèges de la naissance, dont la contestation est salutaire&nbsp;? Que nous les jugions ainsi parce que structuré par un <em>imaginaire égalitaire</em> n’est pas un problème pour nous, au contraire même, nous arborons cet imaginaire fièrement. L’égalité des droits, nous y tenons – pas R. Rabinovitch&nbsp;? En considérant l’autorité <em>en soi</em> comme il le fait, notre psychologue-psychanalyste se condamne à ne la considérer <em>qu’abstraction faite de la manière dont ceux qui en dispose en use ou en abuse</em> – et par suite de ne jamais interroger sa légitimité et la pertinence de chacun·e à la respecter. Hors du ciel des Idées, il n’y a pas l’Autorité <em>en soi</em>&nbsp;; il n’y a que <em>des </em>autorités <em>en situation</em>. Alors, les rencontrant dans la vie quotidienne, nous nous interrogeons&nbsp;: <em>quelle</em> autorité&nbsp;? l’autorité <em>de qui</em> et<em> pour faire quoi</em>&nbsp;? fondée sur quelle <em>légitimité</em>&nbsp;? C’est seulement après avoir répondu à ces questions que nous accordons notre respect ou ne l’accordons pas. Non pas donc <em>a priori</em> mais en situation.</p>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">Comme l’autorité, Emmanuel Macron n’est pas une abstraction&nbsp;: c’est une personne réelle. Et comme personne, il dit des choses et pose des actes dans la réalité, lesquels ont des conséquences concrètes sur la vie de millions de personnes. Si parmi eux, une quantité non-négligeable le haït, ça n’est pas par passion égalitaire, mais au nom de la politique qu’il conduit et du mépris qu’il affiche. En somme&nbsp;: parce qu’il s’est rendu détestable. Dit autrement&nbsp;: cette haine, <em>il l’a bien cherchée</em>. Si ailleurs d’aucuns haïssent la Police, ça n’est pas faute d’avoir rencontré la «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;» mais parce que leur peau jugée trop foncée par ses agents attire leurs coups, sinon leurs balles. Quant à moi, assigné par ces mêmes agents comme «&nbsp;blanc&nbsp;», je n’ai aucun mal à respecter leur autorité&nbsp;: ils me sont bien utile quand dans le métro on me vole mon portefeuille. Est-ce à dire que l’aptitude à respecter l’autorité, s’il est bien quelques cas singuliers où la détermination psychologique joue un rôle prépondérant, est d’abord et avant tout <em>socialement déterminée</em>&nbsp;? Et qu’alors R. Rabinovitch, psychologue-psychanalyste de son état, la valorise en tant que telle <em>car c’est un bourgeois</em>&nbsp;?</p>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">Les bras m’en tombent.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Alors on en serait là. R. Rabinovitch serait un bourgeois et, comme la majorité d’entre nous, il aurait les positions – politiques – de sa position – sociale<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[19]</sup></a>. C’est que les bourgeois ont du capital – pléonasme –, et ce capital, ils souhaitent le protéger. Dans cette obsession, tous les soutient&nbsp;: Police, Justice, Droit. Normal&nbsp;: ils les ont configurés pour. Dès lors «&nbsp;ordre&nbsp;», «&nbsp;autorité&nbsp;», «&nbsp;respect&nbsp;» ils aiment&nbsp;; «&nbsp;désordre&nbsp;», «&nbsp;chaos&nbsp;», «&nbsp;non-respect de l’autorité&nbsp;», ils n’aiment pas.&nbsp; Mais, R. Rabinovitch est-il vraiment un bourgeois&nbsp;? Après tout, on ne le connaît&nbsp;pas : est-ce que ça n’est pas un peu facile de le catégoriser comme ça&nbsp;? On ne le connait pas, mais on sait qu’il exerce en tant que psychologue-psychanalyste à Paris, en libéral. C’est factuel. C’est quelque chose.&nbsp;Avoir un cabinet en libéral, c’est avoir sa petite boutique à faire tourner : recevoir des patients, les faire payer suffisamment pour vivre, calculer ses frais, payer ses cotisations patronales, etc. Bref, R. Rabinovitch est un petit patron. Et attention, <em>no offense</em>&nbsp;: j’en suis moi aussi. Comme lui j’exerce en libéral, comme lui je fais tourner ma boutique – pas comme lui je fixe le tarif de base de mes consultations à 130€, mais il n’est jamais trop tard.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">De cette place, j’observe. J’observe ce que ça me fait de l’occuper, les pensées que ça m’inspire, les réflexes que j’y contracte. Des réflexes de boutiquier donc&nbsp;: un jour de grève où les patient·es n’ont pas pu faire le déplacement, tout cégétiste que je suis je compte l’argent perdu. A moins que je ne fasse payer les consultations quand même&nbsp;?&nbsp;Cliniquement ça pourrait se tenir&nbsp;; économiquement il n’y a plus de conditionnel&nbsp;: ça se tient. Après tout c’est mon cabinet, j’y fixe <em>mes conditions </em>– et je les fais respecter. Au quotidien c’est toujours là, sur la table&nbsp;: que faire face à un patient qui arrive chaque séance en retard sans s’en excuser&nbsp;? comment réagir en cas d’annulation&nbsp;? J’ai beau entourer ces questions de toutes les sophistications psychanalytiques possibles jusqu’à les aborder en supervision tous les quinze jours, <em>in fine</em> j’utilise une partie conséquente de mon cerveau pour réfléchir à des questions portant sur le respect du cadre et de <em>mon </em>autorité. Installer dans une position d’autorité, je contracte des réflexes bourgeois. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Je suis happé par le vortex structurel.</p>



<p class="has-text-align-justify note14 wp-block-paragraph">Sur ce terrain matériel, celui de cette position sociale particulière qu’est le fait d’être professionnel en libéral – en l’occurrence&nbsp;: psychologue –, les anticorps gauchisants que j’évoquais sont plus que nécessaires – et mis à rude épreuve. On hallucine de lire certaines des questions que les psychologues libéraux se posent entre eux, par exemple sur des groupes Facebook, quant à la manière de <em>sanctionner </em>leurs patients pour leurs retards ou absence, à se protéger de leur violence, etc.<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[20]</sup></a> Ailleurs, Doctolib<a href="#_ftn2" id="_ftnref2"><sup>[21]</sup></a> propose aux professionnels de santé de pouvoir signaler les patients qui n’honorent pas leur rdv&nbsp;; au bout de trois signalements, ils sont radiés définitivement – on ne plaisante pas avec les récalcitrants. Le tout jusqu’à la risible «&nbsp;taxe lapin&nbsp;» qui devrait entrer en vigueur prochainement et que les professionnels de santé libéraux semblent plébisciter. Et qu’on se le dise&nbsp;: c’est moins leur salaire qui est en jeu que leur autorité.</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>D&rsquo;une autorité à l&rsquo;autorité.</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est donc <em>d’abord</em> de cette position que parle R. Rabinovitch – la clinique a son importance, mais secondairement. Contrairement à ce que laisse croire la structure de son article, R. Rabinovitch n’a pas réfléchi à l’autorité à partir du cas clinique d’Adrien ou d’un autre&nbsp;: comme professionnel libéral, il y pensait déjà tout le temps. Tout psychanalyste qu’il est, il n’est pas moins qu’un autre sujet à la fausse-conscience. Alors voilà qu’il met tout cul par-dessus tête, renverse les effets en causes et prend le début pour la fin – il est du-per. C’est là que la clinique intervient&nbsp;: pour remplir son office idéologique. Aux mobiles objectifs de son action, elle va ajouter des motivations subjectives, lesquelles apparaîtront aux yeux de R. Rabinovitch comme des plus avantageuses et des plus fiables puisque fondées empiriquement – par la clinique, précisément.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Que fait donc R. Rabinovitch dans ses consultations libérales&nbsp;? Il reçoit des patients, il les écoute. Quoi qu’à bien y regarder, il ne les écoute pas tout à fait. Tandis qu’eux raconte avec force détails leur dernière altercation avec leur partenaire amoureux, leur inquiétude quant aux examens à venir, ou encore leur désespoir d’avoir cédé à nouveau à l’appel du cannabis, lui n’écoute pour ainsi dire qu’à demi. Son attention est ailleurs – nous disons&nbsp;: flottante. Il n’est pas inattentif comme d’aucuns, malhonnêtes, le suggèrent&nbsp;; il est attentif <em>à autre chose</em>. Par exemple&nbsp;: un mot qui se dérobe, un champ lexical qui détone, un signifiant répété inlassablement ou une expression équivoque. C’est que, parlant, les patients croient dire ceci mais disent cela – ou plutôt, ils disent ceci <em>et </em>cela, simultanément. Ceci&nbsp;: ce qu’ils veulent&nbsp;dire ; cela&nbsp;: ce qu’ils ne veulent ni dire, ni savoir mais que malgré eux ils disent et savent – d’un savoir particulier&nbsp;: <em>inconscient.</em></p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Tout discours, toute conduite, tout symptôme est ainsi conçu comme étant à <em>double-détente, </em>c’est-à-dire s’exprimant toujours et simultanément sur deux plans&nbsp;: un plan conscient&nbsp;; un plan inconscient. Le psychanalyste, comme R. Rabinovitch, ou le psychologue orienté par la psychanalyse, comme votre serviteur, fixent leur attention précisément sur ce second plan afin d’entendre ce qui se dit, se montre, s’agit <em>derrière </em>ce qui est dit, montré, agi. C’est ainsi que le travail proprement psychanalytique peut commencer – mieux&nbsp;: c’est le travail psychanalytique lui-même.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Travail qui n’est pas sans risque – idéologique s’entend. À la longue et sans contre-poids, il produit des modes de pensée et d’agir spécifique du psychologue-psychanalystes qui, bientôt, deviendront des <em>automatismes</em> – nous l’avons dit, ça trace des voies. Guidé par l’idée d’après laquelle dans un «&nbsp;dire&nbsp;» se trouve contenu un autre «&nbsp;dire&nbsp;», le psychologue-psychanalyste écoute donc à sa manière – flottante –, et cherche à entendre ce «&nbsp;dire&nbsp;» caché. Mais, ce «&nbsp;dire&nbsp;», il ne fait pas que l’entendre, ni même le proposer au patient par ses reformulations ou ses interprétations, aussi&nbsp;: il le lie. À l’écoute des histoires et autres anecdotes les plus diverses d’un même patient, il tient que la discontinuité de son discours n’est qu’apparente et que, <em>pris sous un certain rapport</em>, ce qu’il raconte trouve bien sa cohérence. Alors il cherche ce rapport, procède par généralisation. Des histoires racontées par le patient, il abstrait les éléments contingents pour n’en conserver que l’essentiel. Ainsi de cette patiente qui évoque les différences, à son désavantage, d’éducation dispensée par ses parents dans sa fratrie puis, plus tard, l’injustice éprouvée face aux résultats de son entretien d’évaluation professionnel au regard de ce qu’elle sait des résultats de ses collègues – trait commun&nbsp;: sensation d’être flouée par des figures supérieures en qui elle place sa confiance pour récompenser le <em>primus inter pares</em>, elle bien-sûr. La singularité de chacune des situations se trouvera bientôt abrasée, saisie sous l’espèce de la catégorie générale. Qu’en définitive, dans l’une ou l’autre situation la patiente ait <em>réellement </em>été flouée, ça ne sera plus la question. Seule comptera la structure générale à travers laquelle l’expérience aura été saisie – disons&nbsp;: signifiée –, et du même coup éprouvée subjectivement par la patiente.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ici nous sommes un peu embêtés, car c’est ainsi que nous travaillons nous-même. Et, même conscient des limites que je vais exposer dès maintenant, nous continuons d’y voir la pertinence et la justesse. Reste que, de proche en proche, cherchant les traits communs, nous montons toujours plus en généralité, au risque de quitter toute référence<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[22]</sup></a>. A la fin, nous manipulons de grandes catégories générales à partir desquelles nous pensons l’organisation psychique de nos patients, lesquelles catégories orientent nécessairement ce que nous allons <em>entendre</em>. Car le psychologue-psychanalyste n’arrive pas vierge dans la situation analytique&nbsp;: il y est tout imprégné de ses déterminations psychiques inconscientes (ici, un travail analytique préalable est censé en limiter les effets) et de ses déterminations sociales (là, rien, psychanalyste pas intéressé). Mais aussi&nbsp;: de tout un savoir déjà constitué à propos de l’objet sur lequel il travaille, acquis par formation et expérience. Le psychologue-psychanalyste, contrairement à la mythologie qu’il aime entretenir avec ses pairs, ne redécouvre pas l’inconscient à chaque nouvelle séance, il en a déjà une petite idée. En fait, plusieurs&nbsp;: et c’est à partir d’elles qu’il lie entre eux les «&nbsp;dires&nbsp;» du patient. Si le psychisme est un tamis comme le pense Vygotsky, celui du psychologue-psychanalyste est disposé à sa façon&nbsp;: il laisse passer certaines choses – ce qui s’accommode bien avec ses catégories conceptuelles – et pas d’autres – le reste<a href="#_ftn2" id="_ftnref2"><sup>[23]</sup></a>.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Et dans ses catégories, que trouve-t-on&nbsp;? «&nbsp;L’altérité&nbsp;». Bon, pourquoi pas. «&nbsp;L’idéal&nbsp;». Mais encore&nbsp;? «&nbsp;La différence des sexes&nbsp;». Aie&nbsp;! Mais aussi&nbsp;: «&nbsp;la limite&nbsp;», «&nbsp;la génitalité&nbsp;», «&nbsp;la toute-puissance&nbsp;», «&nbsp;la filiation&nbsp;» ou encore, bien-sûr, «&nbsp;l’autorité&nbsp;» – on avait prévenu, c’est pas toujours joli-joli dans les arrières boutiques conceptuelles de la psychanalyse. Alors c’est Adrien qui arrive en consultation. Adrien porte «&nbsp;un sweat-shirt noir à capuche frappé d’un slogan anarchiste&nbsp;» et hait Macron. Le psychologue-psychanalyste&nbsp;de conclure&nbsp;:&nbsp; problème avec l’autorité, JER, défaut de fonction paternelle. Et après tout, peut-être est-ce bien ce qui caractérise le cas singulier d’Adrien. Nous voulons bien croire qu’il existe des sujets pour lesquels ces analyses psychologiques sont pertinentes et nous ne doutons pas que dans le colloque singulier qui s’instaure entre Adrien et R. Rabinovitch, ce dernier fait preuve de plus de finesse que ne le laisse croire son article. Nos «&nbsp;psys du-per&nbsp;» en effet, lorsqu’ils parlent de leur clinique ou de cas singulier, se montrent souvent intéressants et nuancés. C’est qu’au contact d’un sujet ils se tiennent et, nous le croyons sincèrement, de bonne foi – c’est leur éthique<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[24]</sup></a>. En revanche, sitôt sortis de leur cabinet privé, ils se lâchent. Et voilà qu’ils prennent connaissance de l’histoire d’une petite fille et sa mère, lesquelles ont un problème avec les limites <em>particulières</em> que leur impose le monde social quant à l’identité de genre&nbsp;de la première ? Et le psychologue-psychanalyste de conclure&nbsp;: elles ont un problème avec <em>la</em> limite <em>en général</em>&nbsp;; et de leur rappeler&nbsp;: «&nbsp;<em>l’humain est contraint, il ne peut pas tout</em>&nbsp;». Ici, double généralisation : d’une petite fille et sa mère, on est passé à «&nbsp;<em>l’humain</em>&nbsp;» &#8211; naturalisation quand tu nous tiens&nbsp;! –&nbsp;; de pouvoir quelque chose de précis, en l’occurrence être assigné à un autre genre, on est passé à «&nbsp;pouvoir tout&nbsp;» – et les psychanalystes dominants, on le sait, se sont fait les chantres du «&nbsp;pas-tout&nbsp;».</p>



<p class="wp-block-paragraph">De toutes les fonctions sociales et symboliques qu’offraient la psychanalyse, ils ont choisi celle de castrateurs en chef. Quand elle est ainsi, Eribon a raison&nbsp;: «&nbsp;la psychanalyse est arrogante et elle est triste&nbsp;».&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Individu <em>versus</em> société</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Effets insidieux&nbsp;en plusieurs temps donc&nbsp;: (1) chercher ce qui se cache derrière le discours manifeste&nbsp;; (2) en négliger les spécificités pour monter en généralité&nbsp;; (3) atteindre le ciel des Idées psychanalytique où flotte des signifiants prêts-à-l’emploi – et où se donne à voir son inconscient policier.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ces manières de faire, à force de répétition, tracent leurs voies. Elles se font automatismes de pensée, entraînent des usages abusifs – des mésusages. Notamment&nbsp;: considérer un fait social comme un fait psychique. Si par exemple, dans une formation sociale-historique donnée, une part croissante de ses membres se montre méfiante vis-à-vis de l’autorité c’est que, comme le sujet individuel, ils ont dû manquer de «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;» car, comme chacun sait, toute société, comme tout sujet, a besoin d’un père – et ça tombe bien, les «&nbsp;psys du-per&nbsp;» sont là pour ça. Autre exemple, même raisonnement et même solution&nbsp;: si la violence se multiplie dans la société – ce qui semble factuellement faux –, c’est parce que les individus ne disposent plus des capacités psychiques pour se contenir, se retenir&nbsp;; alors la colère explose, déborde le sujet, et dans le passage à l’acte s’écoule la tension psychique que l’individu n’aura pas su contenir&nbsp;; pourquoi&nbsp;? c’est faute d’avoir rencontré la «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;», laquelle lui aurait enseigné par l’exemple comme supporter la frustration et la limitation de sa jouissance – car les pères sont des exemples de rétention comme chacun sait.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Cette tendance à plaquer l’individuel sur le social est l’une des caractéristiques fondamentales des «&nbsp;psys du-per&nbsp;». Ainsi, de l’augmentation de la méfiance vis-à-vis des figures d’autorité. Est-elle réelle&nbsp;? Nous n’en savons rien mais peu importe, ce qui nous intéresse ici c’est le point de vue qu’adopte R. Rabinovitch pour analyser le prétendu phénomène. En l’occurrence, un point de vue essentiellement psychologique&nbsp;: pour lui, <em>la-société</em>, ou telle ou telle de ses portions, c’est comme un individu mais en plus grand – même organisation, même fonctionnement, même besoins, même expression symptomatique. Un individu, ça ne respecte pas les figures d’autorités quand ça n’a pas rencontré la «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;»&nbsp;; <em>la-société</em>, c’est pareil.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Toutes ces considérations, dont nos «&nbsp;psys du-per&nbsp;» ont l’habitude, sont désastreuses.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Désastreuses parce qu’elles sont dépolitisantes – en fait, dépolisantes en apparence seulement. Dépolitisantes en tant que ces analyses se proposent comme des analyses concurrentes à des analyses économiques, sociales, politiques etc. du même phénomène. Qui souscrit à l’idée d’après laquelle les tensions de notre monde social s’explique <em>d’abord</em> par la confrontation de positions psychiques antagoniques ne souscrit pas à celle, antinomique, qui suggère que les mêmes tensions sont <em>d’abord</em> des conséquences de la crise de notre modèle de production. La dépolitisation apparente va si loin qu’elle en disqualifie même l’un des gestes les plus élémentaires&nbsp;: la partition en au moins deux camps politiques qui s’opposent, chez nous «&nbsp;droite&nbsp;» et «&nbsp;gauche&nbsp;». Ainsi R. Rabinovitch de suggérer par exemple que les catégories «&nbsp;d’extrême-droite&nbsp;» ou «&nbsp;d’extrême-gauche&nbsp;» sont «&nbsp;trompeuses&nbsp;» et «&nbsp;inopérantes&nbsp;» pour comprendre les clivages qui structurent nos sociétés puisqu’il ne serait affaire que de positions psychiques et d’un certain rapport au père, à la limite, à la jouissance, etc. A celles et ceux qui contestent l’ordre établi, il ne faut pas apporter satisfaction politiquement en désarmant la police, en socialisant les moyens de production<a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[25]</sup></a>, ou en facilitant le changement de genre par un simple passage par l’état civil&nbsp;car ces revendications ne concernent que le discours manifeste&nbsp;! Comprendre&nbsp;: ça n’est pas vraiment ça qu’ils veulent. Or, ce qu’ils veulent le psychologue-psychanalyste, lui, en sait quelque chose&nbsp;: c’est son travail de l’entendre. Et ce qu’il entend ici, c’est une demande d’aide&nbsp;: une aide pour accepter les limites, la limite – <em>leur</em> limite. On vous l’a dit, l’humain est contraint, il ne peut pas tout. Le jeune Yanis aimerait que cesse la discrimination au faciès qui le poursuit dans les couloirs du métro ou lors de ses entretiens d’embauche&nbsp;? Dommage, ça n’est pas possible. Quant à la jeune Louise, déjà pas si mal lotie elle qui est blanche et bourgeoise, mais qui voudrait en plus être considérée comme une égale par ceux de l’autre genre plutôt que comme un objet de convoitise, même chose&nbsp;: ça n’est pas possible.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Désolé.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">En fait, déso mais pas déso. Pas déso parce que si les «&nbsp;psys du-per&nbsp;» nous privent, c’est évidemment pour notre bien – professionnel de santé oblige. Puisque la «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;» fait partout défaut, ils s’en vont l’incarner. C’est qu’en fait, dans la fantasmagorie des «&nbsp;psys du-per&nbsp;», il y a toujours au moins trois positions psychiques à l’œuvre. La première, c’est celle de ces inaptes au respect de l’autorité&nbsp;qui refusent toute limitation à leur jouissance – rendez-vous compte, ils veulent l’égalité&nbsp;! A côté d’eux, il y a leurs camarades de classe, un peu mieux structuré mais pas complètement&nbsp;: eux n’ont pas de problème avec la limite au contraire, en revanche, ils enragent de voir que d’aucuns s’autorisent à la transgresser. Bientôt, ils en appelleront à un «&nbsp;<em>Maître intraitable&nbsp;[pour souffler] dans un sifflet de sang la fin de la partie</em>&nbsp;». Ils ne savent pas se contenir, ni se débrouiller seuls&nbsp;: ils ont toujours besoin d’un Maître. Enfin, entre ces deux-là – en fait, <em>au-dessus</em> –, il y a nos «&nbsp;psys du-per&nbsp;»&nbsp;: à la place des adultes. Ils sont peu nombreux car «&nbsp;<em>l’infantilisme généralisé empêche que l’impérieux métier d’adulte trouve encore preneur</em>&nbsp;».</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Et les pauvres sont malheureux, tellement malheureux. C’est qu’ils aimeraient bien pouvoir nous venir en aide, mais comment le pourraient-ils face à des enfants tellement récalcitrants&nbsp;? C’est alors avec désespoir qu’ils assistent à ce duel fratricide et c’est, la mort dans l’âme n’en doutons pas, qu’ils finiront par en prendre leur parti. Toujours le même comme en effet «&nbsp;l’Histoire nous l’a appris&nbsp;»&nbsp;: celui de la réaction. Ce discours n’est dépolitisant qu’en apparence&nbsp;; en creux il porte des solutions dont l’expression politique est toujours la même&nbsp;: d’abord, ne rien céder.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Puis sévir.</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Ouverture.</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Alors voilà, les psychanalystes dominants sont perdus. Perdus pour la cause&nbsp;: ce sont nos adversaires politiques. Perdus dans leurs abstractions conceptuelles&nbsp;: nous les repenserons, avec d’autres, une à une. Plus grave&nbsp;: en passe de perdre la psychanalyse&nbsp;: nous travaillons à son renouveau. Dans son <em>Immonde sans limite </em>que R. Rabinovitch trouve lumineux, Jean-Pierre Lebrun illustre par une anecdote ce qui apparaît pour lui comme une manifestation de l’immonde&nbsp;:</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">«&nbsp;<em>Récemment en Belgique, une enseignante donne un cours d’éthique à des élèves de dernière secondaire (équivalent au lycée). Dans le déroulé de son propos quelque peu passionné, elle traite de «&nbsp;débile profond&nbsp;» une personnalité politique connue pour son extrémisme. Un de ses élèves a filme en plein discours avec son portable et envoie la séquence sur les réseaux sociaux. Celui qui a été ainsi qualifié en prend connaissance et réagit en saisissant l’administration de l’enseignante. Celle-ci se prononce en déclarant que l’enseignante a agi de manière inacceptable en émettant un tel propos sur le requérant et sanctionne l’intéressée. L’élève, manifestement doué pour la délation et faisant un usage pour le moins curieux de son téléphone en classe, n’est par contre aucunement interpellé à propos de la portée de son acte. Tel est l’immonde souvent en cours aujourd’hui&nbsp;[…]</em> ».</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Nous l’avons dit : quand ils écrivent, les psychanalystes dominants sont <em>désespérants</em>.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">En 2022, deux ans après la publication du livre de Lebrun qu’elle n’a probablement pas lu, la camarade Ludivine Bantigny se donne elle aussi, dans un petit essai, comme objectif de donner à voir ce que notre monde à d’immonde. L’essai en question&nbsp;: <em>L’ensauvagement du capital. </em>S’il y a un endroit où ça s’ensauvage, un endroit où ça manque de limites, c’est bien du côté du capital – on pourrait même l’écrire, comme Lebrun, sans «&nbsp;s&nbsp;» car le capital lui, structurellement en effet, ne connaît pas la limite. Comment donner à voir cet immonde&nbsp;? Par l’histoire d’un adolescent pas sanctionné par son lycée alors qu’il a filmé une professeure en cours&nbsp;? Plutôt par l’histoire de Djaba, un jeune garçon africain de 14 ans qui marche dans une décharge au sol jonché de «&nbsp;<em>téléphones cassés, d’emballages en polystyrène, de combinés en Bakélite et de vieilles batteries rouillées&nbsp;». Il cherche du cuivre, du laiton, de l’étain pour le vendre à «&nbsp;l’homme à la balance</em>&nbsp;». Se faisant il s’intoxique&nbsp;: «&nbsp;<em>relents de pyralène et de dioxine, exhalaisons d’acides bromhydriques, déchets d’arsenic</em>&nbsp;». Il en mourra dans la douleur.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Nos camarades de gauches, sont <em>convaincants </em>– en l’occurrence, convaincante.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Pour celles et ceux qui meurent sous l’effet du capital, les «&nbsp;psys du-per&nbsp;» n’ont jamais un mot. Dieu sait qu’ils ne sont pourtant pas avares pour commenter la déperdition du monde social. Mais ils ne les voient pas. Plus&nbsp;: ils ne veulent pas les voir et leur psychanalyse les y aide. Elle est belle et bien, pour eux, une <em>idéologie</em>.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Arrivée au terme de cet article, j’irais plus loin&nbsp;: le&nbsp;devenir idéologique de la psychanalyse est, dans les conditions sociales-historiques qui sont les nôtres, son devenir <em>nécessaire</em> dès lors qu’elle est abandonnée à sa logique propre. En conséquence, son salut politique ne peut venir que d’un <em>dehors</em>.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">J’achève par le souvenir d’une interview de la camarade Laurie Laufer qui, en conclusion d’une émission consacrée à l’essai qu’elle allait faire paraître, répondait à son interlocutrice que la psychanalyse devait s’émanciper <em>d’elle-même</em>. A l’époque, la réponse donnée au tac-au-tac m’avait semblé un peu trop simple pour être sérieuse&nbsp;; aujourd’hui, je veux y voir une confirmation de ce que nous avons développé ici&nbsp;: la nécessité d’une psychanalyse pondérée d’un <em>dehors</em><a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>[</sup></a><sup><a href="https://cracwork.wordpress.com/?page_id=806">28</a></sup><a href="#_ftn1" id="_ftnref1"><sup>]</sup></a>. Sans quoi nous pourrions dire, en nous autorisant quelques psychologisations douteuses comme le font nos adversaires, que la psychanalyse se psychotise. Mieux&nbsp;: les «&nbsp;psys du-per&nbsp;» ont psychotisé la psychanalyse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Curieuse ironie que celle-ci&nbsp;: la forclusion n’a pas toujours cours là où l’on croit.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par François H.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Avec le retour avisé des camarades.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity"/>



<h4 class="wp-block-heading" id="Notes"><strong>Notes</strong></h4>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[1]</sup></a> Qu’en est-il en institution&nbsp;? Dans les cabinets libéraux&nbsp;? Sans doute faudrait-il d’ailleurs distinguer les deux, et distinguer même au sein des institutions&nbsp;: être psychologue scolaire, ça n’est pas être psychologue dans une association de médiation familiale ou à l’hôpital public. Reste que je vais détailler plus loin des réflexions sur les schèmes de pensée des psychologues qui ne nous rendent pas très optimistes quant à leurs options idéologiques.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph" id="note2"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2"><sup>[2]</sup></a> Voir <em>Fragment d’une auto-analyse – Premier fragment</em>. <em>Ça </em>insiste et pour cause&nbsp;: si le CRAC est notamment une adresse à nos camarades de gauche hostiles à la psychanalyse, Didier Eribon est peut-être le premier d’entre eux. Il précise dans ses <em>Ecrits </em>que tout son travail peut-être en quelque sorte analysé comme une tentative de résister puis d’échapper à la psychanalyse&nbsp;; le nôtre est d’en proposer une à laquelle il ne voudrait plus échapper.</p>



<p class="wp-block-paragraph" id="note3"><a href="#_ftnref3" id="_ftn3"><sup>[3]</sup></a> Eribon D., <em>Ecrits sur la psychanalyse, </em>Librairie Arthème Fayard, 2019, p. 14</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph" id="note4"><sup>[4]</sup> C’est moi qui souligne. Eribon témoigne ici d’une radicalité dans laquelle nous ne saurions le suivre, puisqu’il suggère qu’aucune psychanalyse ne pourrait échapper à l’unité qu’il va décrire.</p>



<p class="wp-block-paragraph" id="note5"><a href="#_ftnref5"><sup>[5]</sup></a> Voir <em>Psychologiser, première partie – Peut-on sauver le camarade Ruffin&nbsp;?</em> : <a href="https://cracwork.wordpress.com/2024/10/09/psychologiser-1e-partie/">https://cracwork.wordpress.com/2024/10/09/psychologiser-1e-partie/</a></p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2"><sup>[6]</sup></a> Il s’agit de <em>Sœurs</em>. <em>Pour une psychanalyste féministe</em>, S. Lippi, P. Maniglier, Seuil, 2023</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref3" id="_ftn3"><sup>[7]</sup></a> J’ajoute des guillemets à «&nbsp;homme&nbsp;» et «&nbsp;femme&nbsp;», comme le font d’ailleurs les auteures de Sœurs, pour souligner qu’il s’agit bien là de la catégorie historiquement et socialement construite et non d’une essence naturelle.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[8]</sup></a> Ces points devraient être discutés (et peut-être amendés&nbsp;?) dans le troisième et dernier article de cette série sur la psychologisation.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[9]</sup></a> <em>Pulsion</em>, F. Lordon, S. Lucbert, La découverte, 2025, p.11</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2"><sup>[10]</sup></a> Tout est déjà dit&#8230;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref3" id="_ftn3"><sup>[11]</sup></a> La tribune est en accès libre au lien suivant&nbsp;: <a href="https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/lhumain-est-contraint-il-ne-peut-pas-tout-la-tribune-de-pediatres-et-psychiatres-sur-le-documentaire-petite-fille">https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/lhumain-est-contraint-il-ne-peut-pas-tout-la-tribune-de-pediatres-et-psychiatres-sur-le-documentaire-petite-fille</a><br>Pour une critique psychanalytique de cette tribune, on pourra lire «&nbsp;Dysphorique toi-même&nbsp;!&nbsp;» par S. Lippi et P. Maniglier, publiée sur le site de Lundi Matin&nbsp;: <a href="https://lundi.am/Dysphorique-toi-meme">https://lundi.am/Dysphorique-toi-meme</a></p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[12]</sup></a> Entendu au sens littéral de «&nbsp;ce qui tient-lieu de&nbsp;»&nbsp;; cf. Pulsion, <em>op. cité</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[13]</sup></a> F. Gabaron-Garcia, <em>Histoire populaire de la psychanalyse</em>, La Fabrique, 2021</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2"><sup>[14]</sup></a> A propos des impensées de la psychanalyse, on pourra lire, par thème&nbsp;: sur ses impensées bourgeois E. Fromm&nbsp;: <em>La crise de la psychanalyse</em> ou encore <em>Grandeurs et limites de la pensée freudienne</em>&nbsp;; sur sa dimension patriarcale, déjà cité&nbsp;: <em>Sœurs. Pour une psychanalyse féministe, </em>S. Lippi et P. Malignier.&nbsp;; sur son hétéronormativité <em>Ecrits sur la psychanalyse</em>, D. Eribon bien-sûr mais aussi <em>Je suis un monstre qui vous parle</em>, P. B. Preciado&nbsp;; sur l’ethnocentrisme&nbsp;: <em>La vie psychique racisme </em>et <em>Psychanalyse du reste du monde. Géo-histoire d’une subversion</em>, L. Boni &amp; S. Mendelsohn.</p>



<p class="wp-block-paragraph" id="note15"><a href="#_ftnref15"><sup>[15]</sup></a> Cf. notre <em>Manifeste</em>&nbsp;: https://cracwork.wordpress.com/2022/11/28/hello-world/</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[16]</sup></a> On pense aux écrits dit «&nbsp;sociologiques&nbsp;» de Freud tel que <em>l’Avenir d’une illusion, Psychologie des masses et analyse du moi, </em>ou encore et surtout <em>Malaise dans la culture. </em>Dans <em>l’Inconscient ou l’oubli de l’histoire, </em>Hervé Mazurel écrit (ou cite quelqu’un qui écrit&nbsp;?) que tous les analystes rêvent d’écrire le <em>Malaise dans la culture </em>de leur temps – ça n’est pas J.-P. Lebrun et son <em>Malaise dans la subjectivation </em>qui lui donnera tort.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2"><sup>[17]</sup></a> Article Jean-Pierre Winter</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[18]</sup></a> V. Magos, <em>Clivages, Radicalisation et démocratie. Introduction au séminaire</em>, 2024.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[19]</sup></a> Selon la bonne formule de François Begaudeau dans <em>Histoire de ta bêtise</em>, Pauvert, 2018</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[20]</sup></a> Pour se renseigner à ce sujet, on ira voir avec une joie sans retenue la page Instagram a_dangerous_method qui compile avec humour toute une série de posts des plus alambiqués.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2"><sup>[21]</sup></a> Sur Doctolib, quelques réflexions du camarade Paul R.&nbsp;: https://cracwork.wordpress.com/2023/03/01/que-fait-doctolib/</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[22]</sup></a> A ce propos on pourra lire Lise Gaignard, <em>Les psychanalystes et le travail</em>, La Dispute, 2023, qui montre bien par exemple comment les psychanalystes, dans leur pratique quotidienne, négligent très largement le travail ou, plus exactement, sa <em>matérialité</em>, c’est-à-dire ce que les unes et les autres y font concrètement, pratiquement, pour ne considérer qui ce qui s’y répète dans les relations inter-professionnelles. Or cette matérialité du travail est riche de conflits intra-psychiques et de significations subjectives qui devraient intéresser les psychanalystes.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2"><sup>[23]</sup></a> Comme mentionné dans le corps du texte, j’aimerais souligner ici à nouveau l’ambivalence dans laquelle nous place cette tendance à la recherche du dénominateur commun qui conduit nécessairement à la montée en généralité. Ambivalence car, malgré les critiques que je développe ultérieurement&nbsp;: (1) il nous semble bien qu’analyser les structures fantasmatiques qui déterminent les expériences subjectives des individus relève du travail du psychologue-psychanalyste&nbsp;; (2) il n’y a pas de théorie possible sans généralisation, la généralisation étant l’autre nom de la conceptualisation&nbsp;; (3) il est des situations dans lesquelles la montée en généralité peut avoir des effets émancipateurs – contrairement aux exemples donnés dans la suite de l’article –, par exemple à propos de la dite «&nbsp;fonction paternelle&nbsp;». Quelle est cette fonction dont nous parle R. Rabinovitch après J.-P. Lebrun&nbsp;? C’est une «&nbsp;fonction tierce&nbsp;», c’est-à-dire une fonction qui permet de sortir l’enfant de sa relation duelle à son premier autre («&nbsp;homme&nbsp;», «&nbsp;femme&nbsp;», non-binaire, communauté, peu importe) pour l’ouvrir à un <em>dehors</em>. Réduite à son concept, on voit que «&nbsp;paternel&nbsp;» ici n’a rien à faire pour qualifier la fonction – et dévoile ainsi le caractère strictement réactionnaire du maintien de ce prédicat.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[24]</sup></a> Paul B. Preciado évoque par exemple, dans <em>Je suis un monstre qui vous parle</em>, op. cit., le travail qu’il a pu accomplir avec deux analystes différents sans que ce travail soit pollué par des remarques, attitudes ou postures transphobes, pourtant si frappantes dans le discours analytique dominant.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[25]</sup></a> Si seulement les mouvements sociaux pouvaient porter pareils mot d’ordre.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref1" id="_ftn1"><sup>[26]</sup></a> Le podact&nbsp;: <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/la-psychanalyse-doit-elle-etre-en-phase-avec-l-epoque-7608728">https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/la-psychanalyse-doit-elle-etre-en-phase-avec-l-epoque-7608728</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le livre en question&nbsp;: L. Laufer, <em>Vers une psychanalyse émancipée</em>, La Découverte, 2022</p>



<p class="wp-block-paragraph"><a href="#_ftnref2" id="_ftn2"><sup>[27]</sup></a> L’écoute, quelques jours après avoir terminé la rédaction de cette conclusion, d’une nouvelle émission de France Culture avec Laurie Laufer est venu confirmer chez moi cette interprétation. Elle y développe notamment la nécessité, pour la psychanalyse, de s’étayer de «&nbsp;points d’extériorité&nbsp;». <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-souffle-de-la-pensee/le-souffle-de-la-pensee-emission-du-vendredi-07-fevrier-2025-2412400">https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-souffle-de-la-pensee/le-souffle-de-la-pensee-emission-du-vendredi-07-fevrier-2025-2412400</a></p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><a href="https://cracwork.wordpress.com/2025/03/14/de-quoi-sautorisent-les-psychanalystes-psychologiser-2e-partie/#_ftnref2"><sup>[28]</sup></a> Fascinante affaire que la mémoire. Ré-écoutant ladite émission pour confirmer ce que j’avance ici, je m’aperçois que la scène en question n’existe pas&nbsp;: elle est imaginaire. Il est bien question de savoir «&nbsp;de qui ou de quoi&nbsp;» la psychanalyse doit s’émanciper comme l’annonce le livre de Laurie Laufer mais (1) la question ne vient pas en conclusion&nbsp;; (2) la réponse n’est pas donnée au tac-au-tac mais fait au contraire après réflexion et fait l’objet d’un long développement&nbsp;; (3) L. Laufer ne dit jamais textuellement que la psychanalyse aurait à s’émanciper d’elle-même, même si c’est en substance le fond du propos.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Tout se passe comme si j’avais ramassé l’intégralité de l’émission dans cette scène fictive, non sans y ajouter une dose de soupçons – puisqu’en première intention j’écris que la réponse (imaginaire) m’avait semblé «&nbsp;trop simple pour être sérieuse&nbsp;». Si en quelques mots j’avais à en faire une auto-analyse, j’y soulignerais mon souci maladif de toujours adopter une disposition critique vis-à-vis des pensées avec lesquelles je suis trop en accord, comme saisi par l’inquiétude autrement de trop y coller – <em>et de m’y fondre</em>. C’est probablement le même souci qui me fait lire avec tant d’intérêt des auteurs tellement critique de la psychanalyse comme Eribon.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le podact&nbsp;: <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/la-psychanalyse-doit-elle-etre-en-phase-avec-l-epoque-7608728">https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/la-psychanalyse-doit-elle-etre-en-phase-avec-l-epoque-7608728</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le livre en question&nbsp;: L. Laufer, <em>Vers une psychanalyse émancipée</em>, La Découverte, 2022</p>



<p class="wp-block-paragraph">&nbsp;</p>


<ol class="wp-block-footnotes"><li id="b9556220-ce00-420e-8302-6aeae7113315">tagda <a href="#b9556220-ce00-420e-8302-6aeae7113315-link" aria-label="Aller à la note de bas de page 1"><img src="https://s.w.org/images/core/emoji/17.0.2/72x72/21a9.png" alt="↩" class="wp-smiley" style="height: 1em; max-height: 1em;" />︎</a></li></ol><p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2025/03/14/de-quoi-sautorisent-les-psychanalystes-psychologiser-2e-partie/">De quoi s&rsquo;autorisent les psychanalystes ? &#8211; « Psychologiser » 2e partie</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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		<title>Bande à part</title>
		<link>https://paul.leorabouam.com/2025/02/11/bande-a-part/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 11 Feb 2025 16:25:21 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est un après-midi de mi-juillet dans le service de santé, neuf jours avant sa fermeture estivale, qu’un e-mail est envoyé à tout ce que la structure compte de psy(-chologues, -chiatres, entre autres) : des secrétaires ont trouvé dans certains placards des notes personnelles de psychologues. Elles ne font pas partie des dossiers médicaux et si [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est un après-midi de mi-juillet dans le service de santé, neuf jours avant sa fermeture estivale, qu’un e-mail est envoyé à tout ce que la structure compte de psy(-chologues, -chiatres, entre autres) : des secrétaires ont <em>trouvé </em>dans certains placards des notes <em>personnelles</em> de psychologues. Elles ne font pas partie des dossiers médicaux et si elles ne disparaissent pas des armoires, elles seront <em>jetées.</em></p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Braves gens (enfin, « agents », comme le dit la direction), prenez garde de ne plus laisser de notes manuscrites dans les bureaux que vous occupez et de les garder bien précieusement (enfin, laissons-nous le droit de l’imaginer) dans un endroit « qui [nous] convient » (ndlr<em> : dans le cul n’est donc pas exclu</em>). Démarche qui serait il faut croire encore plus pertinente que le stockage de notes papier dans un endroit « qui convient » : les rédiger exclusivement sur le <strong>logiciel informatique partagé par toute l&rsquo;équipe</strong>, du dentiste à la secrétaire en passant par le médecin du sport. Comme ça, <em>c&rsquo;est plus simple</em>.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">[<strong><mark style="background-color:rgba(0, 0, 0, 0)" class="has-inline-color has-foreground-color"><em>Instant logiciel informatique partagé par toute l’équipe</em> </mark></strong>&#8211; <em>Dans d’autres structures, l’expérience a été faite et la leçon apprise. L’arrivée d’un logiciel informatique partagé, « facilitant le travail en équipe et la collaboration » (vous entendez ce mot comme bon vous semble) entre collègues est toujours oiseau de mauvais augure. Méfiez-vous, restez alertes. A y bien regarder, le procédé est toujours le même. Voici quelques mots clés :</em></p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="border-style:none;border-width:0px;margin-top:0;margin-bottom:0"><em>1.</em>&nbsp; <em>Informatisation (il faut vivre avec son temps – et sauver la planète)</em></li>



<li><em>2.</em>&nbsp;<em>Protection (« la trace écrite » comme preuve d’un patient qui ment)</em></li>



<li><em>3.</em>&nbsp;<em>Collaboration (« parcours de soin » : flécher le patient)</em></li>



<li><em>4. Pression (tout DOIT s’écrire, se tracer, se partager)</em></li>
</ul>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><em>Sur notre logiciel, toutes les consultations (psychologue, médecin généraliste, gynécologue etc.) sont accessibles dès l’entrée dans le dossier. On se surprend alors à voir passer les mycoses et le poids de nos patient.es sur nos écrans, en étant plus ou moins confortable sur nos mauvaises chaises de bureau. La vie du/de la patient·e – et son corps &#8211; y sont littéralement exposés à la vue de tous et toutes. Tout est </em><strong><em>transparent</em></strong><em>. En fait, à y regarder d’encore un peu plus près, cette transparence nous ramène à l’idée même d’</em><strong><em>indifférenciation</em></strong><em>. Tout d’un coup, chacun·e occupe la même place et doit à l’autre sa parole, sa pensée, et pire : celles du patient. Ce n’est pas un ressenti subjectif, c’est le constat d’une </em><strong><em>dette</em></strong><em>. C’est devoir l’histoire du patient à l’autre parce que l’autre le reçoit en consultation.</em></p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><em>En tant que psychologue, il faut souvent résister pour garder le secret. Il faut même parfois accepter que ce dernier se vive par l’autre comme un </em><strong><em>secret de famille</em></strong><em>, qui abîme les relations et entrave le travail. Nous sommes détentrices de quelque chose, sans lequel l’autre est amputé·e dans son travail auprès de son/sa patient·e. L’histoire est folle. Avec tout ça, on oserait presque demander une augmentation. Être autant les cheffes du travail, voire de la pensée de l’autre, mériterait bien quelques euros supplémentaires.</em>]</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Revenons-en à notre affaire. Plus simple pour qui ? Pour le ou la professionnel·le qui, recevant un·e patient·e pour la première fois, souhaiterait connaître ses antécédents – médicaux, familiaux, judiciaires ? Dites-nous tout. Régulièrement, il est demandé aux psychologues de l’institution, de manière parfois détournée, parfois bien plus frontale, de laisser accès à leurs notes, ou en tout cas, de grâce, de signifier noir sur blanc lorsque des éléments de vie pourraient être nécessaires à la prise en charge du patient. Par exemple – véridique &#8211; si celui-ci ou celle-là a subi de l’inceste ou des abus en tous genre, ce serait bien de le savoir. Pourquoi ? Mais pour mieux le, ou la prendre en charge. Mieux mais, rassurons-nous, sans biais de connaissance pour autant. On fera <em>comme si</em> on ne savait pas, mais on saura. On restera grave et on ne jubilera jamais de sa propre omniscience.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ainsi, si des idées suicidaires vous ont un temps traversé·e, le médecin du sport doit le savoir, pour pouvoir vous refuser l’accès à la salle d’escalade. Le/la psychologue soupçonne chez vous une psychose ? Eh bien, pas d’art martial pour vous. Pour votre bien, <em>cela va de soi. </em>Un détartrage oui, mais empathique et personnalisé. Une prescription d’antibiotiques, d’accord, mais avez-vous déjà eu des relations sexuelles non consenties ? Harcelé·e à l’école, peut-être ? Tout ça, comment le savoir si ce n’est pas écrit dans le logiciel accessible à tous ? Et pourquoi, bon sang, les psys font ils tant de secrets ? Si on revient à la formulation initiale, <em>des notes ont été « trouvées »</em>, cela sous-entend qu’on aurait pu vouloir les dissimuler, faire oublier qu’elles étaient là – dans de gros classeurs de couleurs vives, marqués <em>confidentiel</em>.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Quelque chose, dans cette confidentialité, semble insupportable à la médecine, pourtant elle aussi soumise au secret &#8211; insupportable tout comme le fait que le ou la psychologue souhaite, quand cela est possible, <em>faire du suivi</em> – mais enfin, que peut-on bien encore avoir à se dire, que peut-il bien y avoir autant à dire, qu’il faille retourner chez le psychologue et qu’on y passe parfois des mois, voire des années ? Vision occulte, ésotérique du métier de psychologue : qu’est-ce qui peut bien se passer là-dedans, et pourquoi vouloir le cacher dans des notes interdites ? Qu’est-ce qui, enfin, ne peut être réduit à une fraction, à du factuel ?&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Tuer l’opacité, forcer à la transparence, et tout ceci, au nom du travail d’équipe. Et mieux encore : « de toute façon, les patients se doutent bien qu’on écrit sur eux et qu’on partage les informations entre nous ». Partir du principe qu’on est toujours analysé, soupesé, soupçonné, disséqué, c’est vrai que c’est d’un naturel…&nbsp; Ciel, mon panoptique !</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Par certains aspects, il semblerait que le psy fait bande à part ; non pas, comme évoqué plus haut, car il serait davantage garant de contenus « secret défense » que ses collègues soignants, et non pas par orgueil, mais parce que son travail concerne le vécu psychique du patient et non pas son corps en tant qu’objet de recherche &#8211; bien que celui-ci a évidemment sa place et son importance au sein des séances. Le psy fait bande à part parce qu’il travaille avec l’intime, celui du patient et le sien. Il ne s’agit ni d’ésotérisme ni d’occultisme ou de « personnel » au sens de la confidence entre proches mais simplement de l’intime : ce qui est de l’ordre de la profondeur, de ce qui n’est généralement pas montré, qui appartient au privé, et qui l’occurrence ne relève pas du diagnostic. Et, quoi qu’on en dise, cela ne fait pas le même effet de voir annoté sur le profil d’un·e patient·e qu’il ou elle est atteint·e d’une maladie organique, qu’une contraception lui a été prescrite, qu’il/elle subit des violences conjugales ou que des idées suicidaires ont été présentes dans sa vie.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Essayez chez vous – a priori, si vous glissez dans une conversation qu’enfant, vous avez été opéré·e de l’appendicite, puis que vous avez vécu de l’inceste, les deux informations ne devraient pas susciter les mêmes réactions/représentations.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Se superposent en consultation les récits de faits, les impressions, des dialogues rapportés, des rêves, des souvenirs… Il apparait certain que la demande d’écrire sur le logiciel ne concerne pas « ce qui s’est passé en séance », mais le jus de factuel qu’on pourrait en extraire ; or, la ou le psychologue qui prend des notes dans sa pratique peut avoir besoin de poser à l’écrit les questionnements venus pendant la consultation, ou des bribes de pistes à explorer lors des prochains rendez-vous. Cela en fait-il pour autant des notes « personnelles » dans le sens où elles n’auraient pas lieu de rester dans l’institution ou que l’on peut opposer à des notes « professionnelles », rien n’est moins sûr.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Mais peut-être est-ce, là aussi, une volonté d’indifférenciation, de mettre tous les « agents » à la même enseigne, dans le même dispositif (ah, les dispositifs, c’est comme les parcours, cépupossib), pour faire… toustes la même chose, non, n’exagérons rien. Pourtant, cette année dans le service, alors qu’il manque l’équivalent d’un temps plein à un poste de psychologue, c’est un diététicien qui propose également des ateliers de gestion du stress qui a été embauché dans le « secteur psy » &#8211; il parait qu’on peut l’être, psy, à ses heures perdues. Allez, ravalez-moi cette angoisse.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par Lise A. et Laura M.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Avec le regard aiguisé des camarades du CRAC.</p>
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			</item>
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		<title>Travail social et vote à droite, ou comment se tirer une balle dans le pied ?</title>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 07 Jan 2025 16:00:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Les récentes élections et le contexte politique actuel ont fait ressurgir chez moi une question que je me pose depuis longtemps : voter à droite alors que l’on travaille dans le social, le médico-social ou à l’hôpital, est-ce se tirer une balle dans le pied ?</p>
<p>Entendons-nous d’abord sur ce que j’appelle ici la droite. Eh bien je vais faire simple, c’est toute politique qui ne va pas dans le sens d’une égalité des droits pour toutes et tous et d’une meilleure répartition des richesses.</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px">1. <strong>Poser les termes</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Les récentes élections et le contexte politique actuel ont fait ressurgir chez moi une question que je me pose depuis longtemps&nbsp;: voter à droite alors que l’on travaille dans le social, le médico-social ou à l’hôpital, est-ce se tirer une balle dans le pied&nbsp;?</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Entendons-nous d’abord sur ce que j’appelle ici la droite. Eh bien je vais faire simple, c’est toute politique qui ne va pas dans le sens d’une égalité des droits pour toutes et tous et d’une meilleure répartition des richesses. Ça va, je suis soft, je n’en appelle même pas à la fin du capitalisme alors que c’est franchement le fond de ma pensée. Lorsque j’ai commencé ma formation d’éducatrice spécialisée, j’avais l’idée un peu naïve qu’on ne pouvait pas être de droite et travailler dans ce secteur. Je ne voyais pas comment cela était intellectuellement possible. Comment voter pour des politiques qui ne nous permettront pas d’effectuer notre travail de manière satisfaisante ? De donner aux personnes que l’on accompagne les moyens de leur émancipation ? Incompréhensible.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">D’ailleurs, durant mes quelques années de pratique j’ai rencontré peu (voire pas) de gens de droite parmi mes collègues. Mais bon, j’avais choisi l’association où je travaillais en fonction des valeurs qui y étaient défendues. Des administrateurs et des administratrices qui se battent pour les droits des personnes accompagnées et des salarié·es, qui argumentent auprès des financeurs pour maintenir les budgets, qui disent non à NEXEM<sup><a href="#Notes">1</a></sup> quand il s’agit de détruire la convention collective la plus avantageuse, c’est précieux et ça ne court peut-être pas les rues.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Car force est de constater que le tournant néo-libéral qu’a pris la société française parvient petit à petit à laisser sa marque sur les institutions qui nous sont chères. La rationalisation des coûts, via la tarification à l’acte notamment, est d’abord passée par l’hôpital, elle menace désormais les ESSMS (Etablissements et Services Sociaux et Médico-Sociaux). Si certain·es responsables d’établissements résistent encore, qu’en sera-t-il demain&nbsp;avec des cadres plus formé·es à la gestion qu’à la prise en compte des personnes&nbsp;? Avec des équipes qui, pendant qu’elles essaieront de faire rentrer les gens dans les grilles SERAFIN-PH<a href="#Notes"><sup>2</sup></a>, auront moins de temps pour être auprès d’eux et les écouter&nbsp;?</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La marque insidieuse de l’économie libérale commence également à se percevoir dans les pratiques mises en avant ces dernières années. Je pense notamment à la réhabilitation psychosociale dont les signifiants peinent à cacher les idées sous-jacentes : « <em>processus facilitant le rétablissement d&rsquo;un individu à un niveau optimal de fonctionnement autonome dans la communauté</em> ». Il faut être fonctionnel, optimiser ses capacités pour préserver un emploi parce que la valeur travail c’est important, c’est comme ça que l’on se réalise. Désormais, le malade, la personne en situation de handicap sont coûteux pour la société et il faut remédier à cela. La solidarité ça va bien, mais rends toi utile, ne nous fais pas perdre d’argent. Montre que tu veux travailler quitte à gagner une misère pour des tâches ingrates que d’autres ne veulent pas faire. </p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est aussi une logique du bon et du mauvais symptôme. C’est-à-dire un symptôme admis tant qu’il permet de contribuer au bon fonctionnement de nos sociétés libérales.  Pour exemple les sujets autistes que l’on accepte voire admire quand ils sont capables de performer dans certains domaines dits utiles : data analyses, recherches scientifiques, etc. Cependant, dès qu’un symptôme n’entre pas tout à fait dans les cases des attendus socio-économiques, dès qu’il dérange un peu l’ordre établi, il doit être éradiqué. C’est à cette condition que le sujet pourra être admis dans le groupe social. Inséré.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’<em>insertion</em>, ils n’ont que ce mot à la bouche, les travailleurs sociaux, les psys. Bon allez, pourquoi pas, je ne voudrais qu’on dise de moi que je suis contre l’insertion des personnes. Mais alors il faut être clair sur ce que l’on met derrière ce terme. L’insertion ce n’est pas forcément le travail. C’est l’insertion dans un lien social. Mais de quelle nature ? Un lien qui permet de ne pas être trop isolé et de rencontrer une altérité qui ne soit pas une menace pour le sujet. Et cette insertion n’a pas à être standardisée par un discours libéral. Elle n’a pas à répondre à des idéaux de productivité, de conformité. Elle est l’affaire de chacun et chacune, avec les autres. Elle ne peut pas être forcée. On ne force pas les gens à s’insérer, ou alors avec un pied de biche. Mais je ne ferai pas du social-pied-de-biche, hors de question ! Respecter les personnes dans leur singularité ce n’est pas ça. C’est laisser de la place à la marge, à leurs inventions, aux petites (ou aux grandes) solutions subjectives. C’est accompagner au rythme de chacun·e et fuck les cadences, on n’est pas à l’usine !</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px">2. <strong><strong>Plus facile à dire qu’à faire</strong></strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">J’ai travaillé pendant plusieurs années, en tant qu’éducatrice spécialisée, dans une MECS (Maison d’Enfants à Caractère Social) où étaient accueillis des adolescents de 13 à 18 ans. Beaucoup d’entre eux étaient déscolarisés et la question de leur devenir à la majorité se posait. Il fallait qu’ils « <em>aient quelque chose</em> ». Derrière ce « quelque chose », bien sûr, l’injonction sociale à avoir un travail. Il ne manquerait plus que ces jeunes, pour qui la société a déboursé des fortunes afin qu’ils puissent grandir dans un milieu plus serein que celui du domicile familial, soient un poids à leur majorité ! Le travail, ou plutôt montrer une volonté de travailler, est aussi ce qui pouvait leur permettre de se tirer d’un mauvais pas judiciaire. Être inscrit dans une démarche d’insertion (toujours par le travail) rendait souvent les juges au pénal plus magnanimes. Cette injonction sociale avait une répercussion directe sur nos interventions et notre discours. Nous voilà alors à trimbaler ces adolescents en mal de vivre de dispositifs de remobilisation en dispositifs de remobilisation dont les noms n’avaient rien à envier à des salons de coiffure (Pro’pulse, Motiv’action…). Objectif ? Trouver ce « quelque chose » qui leur manquait, c’est-à-dire quel travail ils voulaient (ou pouvaient) faire. La question de leur choix restant floue quand on sait que certains de ces dispositifs préparaient à travailler dans des secteurs d’activité à forts besoins de recrutement sur le territoire. Traduction : « <em>vous n’arrivez pas à recruter ? ça tombe bien on a des jeunes qui ne font rien et on voudrait qu’ils se rendent utiles</em> ». Mais pour cela il fallait d’abord qu’ils apprennent à adopter une attitude compatible avec le marché du travail. Et c’était parti pour toutes sortes d’ateliers allant de l’estime de soi à la recherche de stage en passant par un travail sur les « soft skills ». On vérifiait alors la capacité de l’adolescent à « avoir un rythme » par exemple. Ici, « avoir un rythme » veut dire avoir un rythme compatible avec le travail.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Si ce genre de dispositif peut tout à fait convenir à certain·e·s et permettre en effet une insertion dans un lien social spécifique qu’est celui du travail, il se trouve que ça a rarement été le cas pour les adolescents que j’accompagnais. Pas l’envie, d’autres choses à traiter certainement&nbsp;; en gros ils n’en étaient pas là. Peut-être n’en seront-ils jamais là, et alors&nbsp;?! Mais si, en tant qu’éducatrice, j’entendais cela et voyais l’importance de leur laisser le temps pour faire émerger un désir, difficile de ne pas fléchir devant les injonctions des financeurs et les habitudes prises par des collègues pour qui cette orientation était parfois devenue un réflexe.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est une des raisons pour lesquelles je suis allée travailler dans un autre type de service, un SAMSAH (Service d’Accompagnement Médico-Social pour Adultes en situation de Handicap) qui accueillait des personnes en souffrance psychique. Là-bas aussi j’ai pu constater comment le discours autour de l’insertion par le travail pouvait laisser sa trace sur les sujets. Certaines personnes arrivaient en début d’accompagnement avec l&rsquo;idée que leur valeur dans la société dépendait de leur capacité à travailler. Idée souvent relayée par le discours de leurs proches qui croyaient eux aussi à cela. Cependant, beaucoup d’entre-elles ne s’en sentaient à ce moment-là ni la capacité ni l’envie, ce qui engendrait un fort sentiment de culpabilité et une dégradation de l’image qu’elles avaient d’elles. Elles se mettaient alors dans des situations très coûteuses psychiquement en se forçant à essayer des jobs qu&rsquo;elles finissaient bien souvent par arrêter car elles s’effondraient. Mais à la différence du service où je travaillais avec les adolescents, ici la pratique était plutôt de déconstruire avec les personnes accompagnées cette idée d&rsquo;une obligation de travailler. Une fois cela fait, elles s&rsquo;en trouvaient bien souvent soulagées et nous pouvions alors parler de ce qu&rsquo;elles désiraient vraiment pour elles-mêmes dans le lien social. Il est entendu que l’insertion par le travail part plutôt d’un bon sentiment du côté des travailleur·euses du social. Ils·elles savent bien, pour le vivre, que travailler rime souvent avec pénibilité, exploitation, aliénation mais ils·elles ont aussi en tête que, dans notre société capitaliste, ne pas avoir de travail rend le quotidien difficile. Comment vivre décemment avec les neuf cents et quelques euros de l’AAH (Allocation Adultes Handicapés) ? Quand je travaillais au SAMSAH, plusieurs personnes accompagnées me témoignaient également un sentiment de honte quand, lors de soirées par exemple, on leur demandait ce qu’elles faisaient dans la vie. Le travail vu comme ce qui fournit un statut social, il est facile de se sentir exclu quand on n’a pas la possibilité d’exercer une activité professionnelle. Cela crée donc un dilemme chez les travailleur·euses du social : qu’est-ce qui serait le mieux pour les personnes, les pousser vers le travail ou pas ?</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px">3. <strong><strong>Revenons à nos moutons (de Panurge)&nbsp;</strong></strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Si je ne comprends toujours pas comment on peut travailler dans ce secteur en étant de droite, je vois bien que l’époque est propice à faire de la place à ce type de discours. Un·e travailleur·euse social·e, un·e psy de droite pourraient tout à fait se dire : « <em>je vais aller bosser dans tel établissement parce que les pratiques développées me permettront de remettre tout ce petit monde de feignasses dans le droit chemin du travail et de l’utilité économique</em> ». Si l’on écoute le discours ambiant, les élucubrations sur le développement personnel par exemple, on peut vite être convaincu que les personnes sont totalement responsables de leur situation, de leur mal-être, de leur position sociale, et que quand même, en se bougeant un peu elles pourraient « s’en sortir ». Pourquoi pas d’ailleurs proposer des suivis sous forme d’exercices à faire régulièrement, avec une progression, le tout via des applications numériques. Une sorte de pilates au mur version insertion sociale. Les trois premières leçons sont gratuites et ensuite il faut monter un dossier MDPH pour financer les autres. Il suffit de bien remplir les cases mais le financement s’obtient plutôt facilement, ça coûte tellement moins cher qu’un établissement social. Attention cependant, si au bout de la session vous n’avez pas réussi à vous insérer (par le travail il s’entend), vous verrez s’opérer une réduction de votre AAH. Une société en marche c’est l’effort de tou·te·s !!</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Cela peut paraître délirant mais il n’est pas sûr qu’on en soit si loin. Et j’aperçois déjà le dernier gouvernement se lécher les babines en se disant pourquoi pas. Au-delà de ces personnes convaincues politiquement, il y a aussi les travailleur·euses du social qui ont abdiqué devant le libéralisme, qui pensent que la société est ainsi dans son essence et que l’on ne peut pas changer les choses. Il faut dire que les politiques répressives, qui ont le vent en poupe depuis pas mal d’années, ont bien réussi leur coup. Aller manifester et se faire gazer ou casser la gueule par les CRS, c’est vrai que ça dissuade. Une logique découle&nbsp;de cela : adapter les personnes accompagnées à ce modèle social et économique plutôt que défendre un changement radical qui permettrait de ménager une place à chacun·e avec des modalités à inventer.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">D’où l’importance de lutter pour que l’idéologie libérale ne prenne pas toute la place. En votant (à gauche) mais pas seulement. En discutant, en manifestant, en faisant valoir notre point de vue, en encourageant la parole des personnes accompagnées qui sont les premières concernées. Et en la prenant en compte, en permettant qu’elle soit entendue, pour en faire quelque chose, ensemble.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Peut-être que chez Freud nous pourrons trouver de quoi nous orienter. Il nous invite en effet à nous méfier de la furor sanandi (fureur de soigner). Vouloir le bien pour l’autre, savoir ce qui est bon pour lui, peut vite être délétère. Ainsi, pas de recette, pas trop d’idéal mais du cas par cas, une suspension de la volonté d’éduquer, d’aider, de soigner, pour laisser à l’autre le temps d’exprimer sa singularité. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Cela, pour ne pas se tirer une balle dans le pied.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par Eline G.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Avec le regard aiguisé des camarades du CRAC.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h4 class="wp-block-heading" id="Notes">Notes</h4>



<ol class="wp-block-list">
<li>Principale organisation professionnelle représentant les employeurs du secteur social, médico-social et sanitaire privé à but non lucratif. Elle a notamment comme projet de répondre à la demande de l’état d’une convention collective unique. Elle est plutôt partie pour l’aligner sur la moins avantageuse pour les salarié.es actuellement.</li>



<li>Le projet SERAFIN-PH (Services et établissements : réforme pour une adéquation des financements aux parcours des personnes handicapées) est une réforme de la tarification des établissements médico-sociaux. Derrière cette adéquation des financements aux parcours des personnes plane la menace d’une tarification à l’acte à la place des dotations globales qui ont cours actuellement. Cette réforme implique de décrire soi-disant objectivement les difficultés auxquelles les personnes accompagnées font face et les actes effectués par les travailleurs sociaux. Pour cela des outils sont mis en place sous forme de grilles à remplir et de cases à cocher.</li>
</ol>
<p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2025/01/07/travail-social-et-vote-a-droite/">Travail social et vote à droite, ou comment se tirer une balle dans le pied ?</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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		<title>RSA</title>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 11 Dec 2024 10:23:57 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est une tension interne qui me sert de prétexte pour débuter cet écrit : celle qui chaque fois m’étreint en entendant “Refus Scolaire Anxieux”. Ce fut d’abord au cours d’un échange téléphonique avec l’assistante sociale d’un lycée, me parlant d’un jeune reçu à la Maison des Adolescents où je travaille. Un collègue, puis une autre. [&#8230;]</p>
<p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2024/12/11/rsa/">RSA</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est une tension interne qui me sert de prétexte pour débuter cet écrit : celle qui chaque fois m’étreint en entendant “<em>Refus Scolaire Anxieux</em>”. Ce fut d’abord au cours d’un échange téléphonique avec l’assistante sociale d’un lycée, me parlant d’un jeune reçu à la Maison des Adolescents où je travaille. Un collègue, puis une autre. Petit à petit, ces mots ont rejoint la besace (déjà bien enflée) des signifiants disponibles pour parler de l’École et des difficultés qui s’y rencontrent. Il y a là quelque chose qui me pose problème, mérite quelques éclaircissements. Pour qui se targue de tâter un peu de psychanalyse, partir de ce qui nous tend (désir et angoisse et colère) me paraît toujours une bonne idée.</p>



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<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>1. Ce qui s&rsquo;en dit dans le champ psy (littérature)</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Cette tentative suit d’assez près une longue période de rejet de la question scolaire. Incapable de mettre au jour le point de malaise, j’ai d’abord eu tendance à balayer le plus rapidement possible la scolarité &#8211; en tant que passage obligatoire &#8211; de nos échanges cliniques. Le mouvement n’est pas absurde : est-ce parce qu’un⋅e ado passe beaucoup de temps à l’école qu’elle représente un enjeu significatif pour lui ? Pour certain⋅es peut-être, sans doute pas pour toustes. En réunion, je maugréais dans ma barbe. Mais je manquais l’essentiel : les questions scolaires occupent l’École, les parents, partant, ne serait-ce que par ricochet, les jeunes eux-mêmes. Quoiqu’iel en pense, le corps de l’enfant, puis celui de l’ado, se trouvera embarqué dans le dispositif scolaire pour de longues années. Il y a donc là quelque chose qu’il convient de ne pas ignorer.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Depuis que j’ai commencé à exercer le métier de psychologue, en 2015, les dénominations autour des difficultés scolaires ont connu plusieurs évolutions. D’un·e élève ayant du mal à se rendre en cours, j’ai pu entendre : “iel est en décrochage scolaire”, “elle a une phobie scolaire”, et enfin “il est en refus scolaire anxieux” ; notions coexistant parfois, en fonction des habitudes de chacun⋅e. Ne les utilisant pas moi-même, j’aimerais néanmoins les prendre au sérieux. Plutôt que d’en retracer un improbable historique, j’ai tâché d’en saisir surtout les effets. J’ai donc bêtement téléchargé une partie de ce que Cairn compte d’articles gratuits sur ces questions. J’ai procédé sans discrimination sur les termes, même si la majorité des textes (tous rédigés par des français⸱es) favorise l’appelation <em>phobie scolaire</em>, spécificité diagnostique française (les classifications anglophones type DSM promeuvent <em>Refus Scolaire Anxieux</em>). Dans la Classification française des troubles mentaux de l&rsquo;enfant et de l&rsquo;adolescent (CFTMEA), celle-ci est définie ainsi : “<em>manifestations d’angoisse majeure avec souvent un phénomène panique, liées à la fréquentation scolaire et interdisant sa poursuite sous les formes habituelles</em>”.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il s&rsquo;est avéré que l’ensemble des textes lus couvre un spectre conséquent : on y trouve des écrits côté psychanalyse (lacanienne ou post-freudienne) et systémie ; des textes plus spécifiquement <em>psychiatriques</em> ; d’autres d’un abord plus <em>scolaire</em> (rédigés par des professionnels de l’Education Nationale) ; un texte d’anthropologie ; d’autres décrivant des dispositifs particuliers d’aménagement de la scolarité… Sans prétendre à une exhaustive revue de littérature, il me semble au moins balayer relativement large. Mettons donc les mains dans le cambouis<sup><a href="#Sources">S</a></sup> (j’ai tâché de rassembler les articles en quelques grands ensembles).</p>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ce qui frappe, d’abord, c’est l’extraordinaire propension à naturaliser, individualiser la condition de celleux qui quittent l’école. Naturalisation qui opère parfois sans fard, les auteurices de cette <strong>première catégorie</strong> de texte semblent se satisfaire d’un état de fait (à l’école, certains élèves décrochent), mis en regard d’une réponse purement instrumentale (il faut agir pour qu’ils raccrochent) : ni la singularité des sujets, ni les dimensions structurelles ne sont envisagées. Dans ces textes émerge une séquence chaque fois identique : Un⸱e élève ne va plus à l’école, ce qui est un problème → On met en place un protocole de traitement du problème → On mesurera la réussite du protocole au retour de l’élève à l’école. Quelques passages obligés (pour rester lisibles ?) &#8211; “<em>prise en charge pluridisciplinaire</em>”, “<em>tenir compte du rythme de l’élève</em>” &#8211; quelques variantes selon les lieux et les orientations cliniques… Mais globalement : problème → solution → évaluation de la solution. On trouvera là des <em>conduites à tenir</em> (brrrr) &#8211; en somme les écrits les plus creux, voire les plus franchement inquiétants.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La naturalisation se réalise de façon plus retorse dans un <strong>deuxième ensemble</strong> d’articles, moins réifiants, mais où domine l’omission des questions sociales, de la réalité matérielle, plus largement de tout ce qui excède l’individu et son petit psychisme bien à lui (empire dans un empire) ; c’est en fait le cas du plus grand nombre de textes. Les auteurices identifient alors des <em>symptômes</em> chez l’élève, font parfois preuve d’une certaine finesse clinique, proposent même d’intéressants développements… sans jamais penser les interactions entre les différents systèmes. Lorsqu’un au-delà de l’entité-élève est concevable, il est presque exclusivement cantonné à ce qui se joue dans la famille (un certain type de famille hétéropatriarcale faudrait-il dire) ou à ses environs immédiats &#8211; on dira par exemple qu’un <em>événement de vie </em>(deuil, déménagement, chute de corps astral…) peut <em>perturber</em> la scolarité de l’élève. De conditions matérielles, économiques, sociales, il n’est jamais question. On trouve en revanche dans ce deuxième ensemble des hypothèses cliniques d’une grande sophistication.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">À titre d’exemple, je pense à trois textes d’une même autrice (s’inscrivant dans un courant plutôt post-freudien). Ces articles, bien rédigés, ne manquant pas d’intérêt, me semblent illustrer très précisément des manques généralisables. L’autrice fait de la phobie scolaire une “<em>fausse piste</em>” au sens où le terme <em>phobie </em>conduit à rechercher un conflit oedipien là où il s’agirait d’identifier des enclaves autistiques intégrées à un fonctionnement d’apparence névrotique. Enclaves qui seraient “<em>enclenchées</em>” à la faveur d’une rupture de rythme, provoquant des réactions émotionnelles démesurées, et un retrait radical, véritable enfermement dans des poches (la chambre d’ado notamment) où le temps ne s’écoule plus. Hypothèse causale principale : la réactivation de micro-traumatismes très précoces, signalant un défaut d’accordage mère-enfant &#8211; la moindre rupture/séparation pouvant dès lors déclencher des effets symptomatiques impressionnants. Ainsi, constatant qu’une simple période de vacances peut valoir rupture radicale de rythme, on n’interroge jamais pourquoi ces adolescents ont traversé de longues années de scolarité sans qu’une rupture se fasse jour. De là, de savants développements sur la rythmicité propre à l’adolescence, les ruptures trop précoces du lien… Qui laissent de côté des questions très prosaïques : <em>mais enfin, pourquoi à 16 ans plutôt qu’à 14 ? Des vacances il y en a tous les ans non ? </em>De même, constatant les multiples errances &#8211; épistémologiques autour de la phobie scolaire, et surtout diagnostiques autour des jeunes concernées &#8211; l’on n’ira jamais jusqu’à questionner le fait de poser automatiquement un diagnostic à l’hôpital (et dans pas mal d’autres lieux en fait), où la pertinence de rassembler sous un signifiant unique des parcours aussi singuliers.&nbsp;Finalement, l’on préfère très abstraitement proposer l’hypothèse de défauts d’accordage mère-bébé &#8211; tout à fait imaginables, mais tout de même très imaginaires ! &#8211; plutôt que d’envisager par exemple l’analyse du contexte scolaire lui-même. L’hypothèse de micro-traumatismes n’est même jamais parlée (on pourrait envisager un peu mécaniquement, si l’on croit à ces pistes, interroger des périodes de séparation précoces ?). On finit par se doter de constructions qui par leur caractère même supposent une croyance (<em>on dirait qu’il y a dû y avoir un défaut d’accordage mère-bébé</em>). Il finit bien par y avoir enclave ou ilôt en effet, mais du fait du psy cette fois &#8211; l’individu comme entité, non plus scolaire mais psychopathologique, coupée du reste de l’existence.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Le plus saisissant en définitive dans la quasi intégralité des textes, c’est l’absence de l’École qui n’existe tout simplement pas ; au sens où elle n’est presque jamais saisie comme institution ayant ses dynamiques, son histoire et ses aléas propres. On lit alors, sur un mode impersonnel, d’incroyables listes de difficultés <em>rencontrées</em> par les élèves : certains élèves se retrouvent <em>confrontés</em> au harcèlement, aux brimades, à des remarques blessantes des professeurs. Les conditions d’apparition de ces phénomènes n’émergent hélas jamais : il y a l’école, et il se trouve que parfois à l’école il y a du harcèlement ; au mieux on mettra en place des tentatives de traitement de la difficulté identifiée. Je ne parle même pas des interactions entre l’institution scolaire et les autres institutions/groupes qui affectent la vie de l’ado : il n’en sera jamais question. La dimension historique enfin, la manière dont l’instruction obligatoire s’est imposée en France, est évoquée dans un texte sur les vingt-cinq lus, tout au plus.&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Maigre source d’espoir : trois textes<sup><a href="#Notes">1</a></sup> nous semblent proposer une riche appréhension de la scolarité. L&rsquo;article de Cristina Figueiredo offre un regard anthropologique sur le diagnostic de phobie scolaire, s’appuyant sur l’exemple d’un homme touareg qui objecte au savoir colonial français pour en tirer des pistes sur la valeur que peut prendre l’opposition à la scolarité. L’article d’Evelyne Lenoble et Claire Josso-Faurite met d’emblée au coeur des enjeux l’histoire de la scolarité obligatoire : cela permet aux autrices de ne jamais perdre de vue la dimension de forçage, de replacer l’apprentissage et ses empêchements à leur juste place. Stève-Wilifrid Mounguengui, médiateur scolaire, propose dans un écrit sensible de défaire l’héroïsation de l’élève et affirme son intention de saisir celui-ci au carrefour des dynamiques qui le traversent. Hors de ces trois écrits, on le mesure douloureusement au terme de notre brève revue… y a du boulot.</p>



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<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>2. Ce que ça dit sur le champ psy (institutions)</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’on pourra opposer à ce triste tableau qu’il existe sans doute de nombreux écrits, du côté de la sociologie notamment, proposant ce travail critique que j’appelle de mes vœux. Je n’en doute pas une seconde. Mon inquiétude est que les savoirs qui y sont développés n’infusent en rien ceux des cliniciens : les psys ne lisent pas de socio (ni d’histoire ? ni de littérature ?), et c’est un problème. Ils constatent beaucoup de choses : l’évolution du nombre d’élèves concerné·es, la richesse des symptômes et leur évolution, la dégradation de la situation globale… Ils établissent (beaucoup) des listes. Mais jamais ne franchissent le pas qui consisterait à en tirer quelques enseignements proprement politiques. Les grands fourres-tout cliniques qui m’ont servi de base (<em>refus scolaire anxieux et phobie scolaire</em>) peuvent y être questionnés, mais en ressortent en définitive parfaitement intacts.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Une fois n’est pas coutume, c’est dans l’acronyme que me semble résider le point de vérité de l’affaire. Le “RSA” du <em>Refus Scolaire Anxieux</em> a le mérite d’en rappeler un autre, qui ne s’applique sans doute pas aux mêmes corps ; je ne crois pas le chemin tout tracé du <em>Refus Scolaire Anxieux</em> au <em>Revenu de Solidarité Active</em> (les plus défavorisés ne sont tout simplement pas considérés, partant pas diagnostiqués). En revanche, les deux acronymes partagent quelques effets, notamment une forme de saisie du sujet bien particulière. Sous prétexte de désigner, on appose un signifiant qui extrait, individualise, produit l’exclusion. L’adulte <em>qui vit au RSA</em>, comme le jeune <em>en RSA</em>, est d’abord réduit au statut qu’il n’aurait pas (travailleur/élève), rapidement résumé à ce qu’il n’arriverait censément pas à faire (gagner honnêtement sa vie sans être <em>assisté</em>/mener sa scolarité à terme <em>comme tout le monde</em>).&nbsp;Ce n’est pas l’intention des professionnels qui valident ces diagnostics, sans doute, mais voici le terrain parfaitement balisé pour toutes les explications réifiantes et individualisantes qui ne manqueront pas de pleuvoir (est-ce que le problème ne serait pas surtout un petit <em>manque de volonté</em> ?). Si nous nous mettons à fournir à l’ennemi de classe les termes techniques (psychopathologiques) dont il a besoin pour recouvrir son réel dégueulasse et dénier les dimensions structurelles, c’est un gros problème.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Je crois que l’on peut en tirer, plus généralement, de précieux enseignements : ces entités diagnostiques font signe pour une réalité plus globale. Ce qui me pose problème, en définitive, c’est bien la manière dont nous (psychistes) parlons de scolarité <em>en général</em>, au quotidien, entre nous, mais aussi avec les familles que nous recevons. À compter du moment où l’idée de cet article a germé, je me suis mis à mieux m’écouter parler, à écouter mes collègues. J’ai entendu des formules assez creuses, comme ressassées mille fois. Cela n’est pas très surprenant : sitôt qu’on oublie de penser, c’est l’habitude qui s’installe, et l’habitude ne fait qu’exprimer la structure dans laquelle elle émerge : il y a de bonnes chances qu’elle soit plutôt réactionnaire. Ce qui revient presque chaque fois que se présente le thème de la scolarité, ce sont des plaintes (parentales) ou des questions (de notre part) sur la capacité à se concentrer et rester attentif en classe ; sur les notes ; sur la difficulté à faire ses devoirs… Qui ne donnent lieu qu’à des développements vagues, peu intéressants : rien ne s’ouvre, rien ne se dit, et tout le monde s’ennuie.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Surtout, je crois qu’on se raconte beaucoup d’histoires. On se raconte, par exemple, que parce que nous sommes psychologues, éducateurices, nos questions contiendraient une dimension <em>supplémentaire</em>, ouvrant sur la réalité psychique. C’est-à-dire que lorsque nous demandons à un⋅e jeune quelles notes il⋅elle a, en fait nous ne nous intéressons pas <em>en tant que telles</em> aux notes : nous souhaiterions mesurer s’il n’a pas connu, d’une année sur l’autre, une grosse baisse de notes… qui nous indiquerait un moment de souffrance particulier, un <em>événement de vie</em>. De même, lorsque nous interrogeons les <em>absences </em>en classe, en fait nous serions (malins que nous sommes) en train d’évaluer une potentielle souffrance du côté de l’école. Bien bien. Commençons par dire que ça ne vole pas bien haut. Mais plus important : qu’entend le sujet ? Un⋅e adulte, un⋅e de plus, qui lui demande s’il travaille bien en classe, s’il a de bonnes notes, s’il sait se tenir. On peut bien s’illusionner, se dire que l’on reprend ce vocabulaire à notre propre compte pour en faire <em>autre chose</em> ; nous utilisons en fait les mots de tous les adultes qui gravitent autour des ados. Peut-être que la pauvreté des réponses aurait un peu à voir avec ça ? À parler les mots de l’École et de la Famille sans les questionner, quelle place occupons-nous ? Allons-nous tous à la fin &#8211; parents, pédagogues, psys, éducs de rue, flics… &#8211; communier dans la grande ronde des constatations réifiantes ? Nous tenir par la main pour établir que la moyenne de l&rsquo;ado a baissé de 13 à 10 entre la 5e et la 4e (non mais vous vous rendez compte) ? Que ce jeune a accumulé (son carnet en est la preuve) quinze demi-journées d’absence le trimestre dernier..? Quel cauchemar.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">On l’aura compris, se rabattre sur un diagnostic psychopathologisant, convoquer les entités monstrueuses (<em>TDAH, RSA, TSA</em>, gnagnagna…) ne règle pas le problème, loin de là. Croyant faire exister un autre ordre de discours (“psy”), on renforce l&rsquo;existant, soit l&rsquo;ordre dominant. Il ne faut pas pousser beaucoup pour que se forme (avec notre concours !) une sorte de sale dispositif scolo-familialo-disciplinaire. Là encore, le RSA fait démonstration : on exclut avant de déplorer l&rsquo;exclusion. Revoici le tube capitaliste bien connu, l&rsquo;opération de renversement : les adultes finissent par accuser l&rsquo;adolescent⋅e de ne plus vouloir se rendre au collège/lycée, de ne plus vouloir apprendre. Mais qui ne veut rien savoir &#8211; de sa souffrance, des conditions réelles &#8211; dans cette histoire ? On se retrouve en fait à incarner une forme de collaboration objective avec les institutions Famille et École, et pas pour le meilleur. Voilà ce qui, en dernière analyse, est à la source de la tension que je mentionnais en introduction.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Notre rôle ne serait-il pas précisément d&rsquo;objecter à cette collaboration institutionnelle généralisée ? Je crois que l’on peut faire exister autre chose, à condition de s&rsquo;étayer d&rsquo;une authentique pensée politique. Sans quoi il paraît bien improbable de tenir la subjectivité contre vents et marées &#8211; parce que l&rsquo;institution, parce que les structures. Afin qu&rsquo;un autre ordre de discours, un vrai cette fois, puisse advenir.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>3. Ce que l&rsquo;on pourrait en dire d&rsquo;autre (préalables à un abord moins fou de l&rsquo;<strong>É</strong>cole)</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Nous ne partons pas tout à fait de zéro. Dans mes échanges (même hors de mon institution), j’ai cru percevoir une fragile base commune, quelque chose comme : “<em>il ne faudrait pas se laisser trop embarquer dans le rythme de l’École, je dois garder mon cadre et ma temporalité…</em>” ou encore “<em>des parents me demandent s’ils doivent ou non forcer leur enfant qui ne va plus en cours à y retourner, ce n’est pas pas ma place, j’essaie de faire un pas de côté…</em>”. À ce moment-là, le psy sent dans son corps que quelque chose cloche, parce que l’instrumentalisation est grossière et le concerne : la demande pressante de l’École ou de la Famille pourrait l’empêcher de travailler comme iel veut. Il y aurait à s’appuyer sur ce déjà-là sensible (suffisamment partagé j’espère). Déjà-là qu’on pourrait nommer refus d’une pure fonction opératoire : condition nécessaire mais hautement insuffisante… On l’a vu, on aura vite fait de faire rentrer par la fenêtre les signifiants qu’on croyait chasser par la porte, de reconvoquer un regard psychopathologisant [en particulier pour nous légitimer, montrer que quand même on en sait des choses, que tout ce <a href="https://cracwork.wordpress.com/2024/07/16/t-comme-temps/">temps</a> enfermé dans un bureau on ne le passe pas à <em>rien faire</em>].</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il ne sera sans doute pas toujours possible d’esquiver les histoires de notes, de concentration/agitation en classe. Il nous faudra alors expliciter qu’on peut en faire un autre usage (que l’on recherche avant tout des signes de souffrance par exemple) &#8211; qu’on peut même y trouver un peu de singularité, condition nécessaire mais de nouveau insuffisante. Il s’agirait en fait d’ouvrir un réel espace de parole, d’accepter de discuter. Ce qui peut sembler une évidence, mais ne l’est pas tant, on a vu que certaines questions ne le permettent pas. Cela signifie faire une place à la parole des concerné⋅es en inventant des questions qui ouvrent : il se pourrait qu’iels aient des choses à dire&#8230; Sur l’ambiance générale de l’établissement ; sur comment iels sentent leur corps bloqué sur une chaise depuis 4h (alors qu’il en reste autant à tenir) ; sur le bruit qui règne… Lorsqu&rsquo;un sujet s’en saisit, il peut en sortir des choses sensibles et surprenantes &#8211; à tout le moins cela permettra aux parents de sortir de leur fantasme d’une classe qui se tient sage (il faut voir les yeux des parents s’agrandir, quand leurs bambins décrivent le chaos d’une heure de cours <em>classique</em>). S’il ne le fait pas immédiatement, le sujet entendra au moins qu’iel en a le droit, qu’iel pourra même être soutenu de ce côté-là, et ça n&rsquo;est pas rien.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Tout cela n’est pas réalisable sans redonner sa juste place au forçage qui caractérise la façon dont les corps sont embarqués. À l’École, il est au moins double. <strong>Historique</strong>, puisque l’acte fondateur de l’École-pour-tous, est précisément de forcer tout un tas d’enfants qui n’avaient rien demandé, à venir s’enfermer des journées entières dans une salle de classe. Il n’est pas possible de n’y voir qu’une ouverture. Il importe d’avoir une idée, même vague, du contexte particulièrement droitier et autoritaire de la IIIe République, qui fleurit sur les corps de communard⋅es et des colonisé⋅es : république qui n’a jamais été si policière et impérialiste. Les affects qui guident les vieux papas politiques de l’époque sont ceux du patriotisme (il va falloir bientôt se battre contre l’Allemagne), de l’ordre imposés aux récalcitrants et aux ingouvernables (intérieurs et extérieurs, donc). Or, on sait que l’histoire des institutions les conditionne toujours. À propos de la façon dont l&rsquo;École a toujours eu pour mission politique la <em>formation de l&rsquo;identité</em> des élèves (davantage que la transmission de connaissances), Bertrand Ogilvie écrit<sup><a href="#Notes">2</a></sup> : « <em>L&rsquo;École y est alors une sorte de « boîte noire » fonctionnant exactement, pour reprendre une métaphore financière, comme une machine de blanchiment de population</em>« . Se rappelant de l’Histoire et dans une perspective décoloniale, l’on pourrait radicaliser la belle intuition, faire entendre davantage la métaphore ménagère-raciste. Il s&rsquo;agirait bien de blanchir, en particulier les pas-assez blancs, de discipliner ces corps vus comme toujours trop basanés, de les laver plus blanc que blanc&#8230; de ces couleurs qui font leur condition barbare<sup><a href="#Notes">3</a></sup>.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’autre forçage est bien-sûr celui qui touche les jeunes au <strong>quotidien</strong>. Qui ne cesse d’apparaître dans les plaintes des ados, pour peu qu’on y prête l’oreille. Peut-être est-il nécessaire de se souvenir, de ce que signifie commencer les cours à 8h et les achever à 18h, de ce que signifie être assis sur une chaise des heures durant, de se faire reprendre dès qu’on brise le silence. D’être évalué, partout, tout le temps, et toustes pareil. Un regard marxiste dirait que s&rsquo;instaure là la domination sur le travail de la bourgeoisie (le “pouvoir”, c&rsquo;est le pouvoir sur le travail, et peut-être d&rsquo;abord sur le travail scolaire). Ça n&rsquo;est pas tout à fait rien, pour certain⋅es ça tourne même à la torture. Y prêter l’oreille, cela pourrait signifier ouvrir le champ pour un vrai travail critique de l’institution avec l’ado, ne pas se précipiter de ré-individualiser la violence de l’école (par le prisme du harcèlement exemplairement), essayer de saisir quelque chose du fond de l’air. L’on peut aussi aider les parents que l’on reçoit à se souvenir, à ré-éprouver ce que ça fait, même si c’est le temps d’un rendez-vous.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Une dernière piste m’est venue, tardivement (je ne sais si elle concerne uniquement les institutions dont j’ai fait l’expérience, ou peut servir plus généralement) : pourquoi a-t-on si clairement en tête qu’un⋅e ado exprime souvent, par ses actes et symptômes, le(s) symptôme familial, mais pas qu’iel pourrait tout aussi bien exprimer les symptômes de l’École (voire de son établissement plus spécifiquement) ? Il arrive que cela affleure : je pense à des établissements qu’au sein de la Maison des Adolescents nous avons repéré comme faisant une place particulière au harcèlement / aux violences sexuelles, parce que les situations communes s’y multiplient. Mais ça ne s’inscrit pas, ou trop peu. Il y aurait comme une base psychanalytico-systémique assez volontiers partagée, qui n’ouvrirait jamais sur une pensée des autres institutions où le jeune est pris &#8211; ce qui est fou. L&rsquo;École est le parent pauvre (sic) de nos élaborations. Face à cette scotomisation familialiste, aux exclusions que l’École produit, une seule position tenable : rappeler (et tenir !) que le symptôme est celui de l’institution, pas celui du/de la jeune.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Nous ne pouvons pas faire l&rsquo;économie de cette pensée structurelle, c&rsquo;est aux structures que les sujets s&rsquo;affrontent : elle est même la condition d&rsquo;une pensée du singulier. Lorsqu’une parole vraie émerge, que s&rsquo;ouvre avec un⋅e un temps d&rsquo;échange qui vaut, qu&rsquo;un⋅e ado peut dire ce qu&rsquo;il vit dans son quotidien scolaire… quand bien même une souffrance émerge, quelle joie partagée !</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par Paul R.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Nourri des échanges avec Julia B., Lise A., François D., Laura M. François H,&#8230;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<p class="wp-block-paragraph"></p>



<h4 class="wp-block-heading" id="Notes">Notes</h4>



<ol class="wp-block-list">
<li>FIGUEIREDO Cristina : <a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2015-1-page-85.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992852723&amp;usg=AOvVaw1G5BaGVpHLk6EZR_zgGBYy" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2015-1-page-85.htm</a><br>LENOBLE Évelyne, JOSSO-FAURITE Claire :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2016-1-page-171.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992855015&amp;usg=AOvVaw0qAXvt_uH5CcMjJaQ_qJgB" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2016-1-page-171.htm</a><br>MOUNGUENGUI Stève-Wilifrid :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-61?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992853785&amp;usg=AOvVaw3RkOqkvm6P-vOase-SbRtA" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-61?lang=fr</a>.</li>



<li>B. Ogilvie, <em>Inclassable enfance</em>, p. 31, La Tempête, 2024</li>



<li>L. Yousfi, <em>Rester barbare</em>, La Fabrique, 2022</li>
</ol>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h4 class="wp-block-heading" id="Sources">Sources</h4>



<p class="wp-block-paragraph" style="font-size:15px">BABLET Marc. Favoriser l’accrochage scolaire. Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.22-29. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-22?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992838043&amp;usg=AOvVaw2NHK8yJSDUgzOtCzKiGfSc" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-22?lang=fr</a>. ; <br>BAVEUX Christine, « École : j’y vais&#8230; je ne peux pas&#8230; j’aimerais bien ! », Enfances &amp; Psy, 2015/1 (N° 65), p. 117-126. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2015-1-page-117.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992838070&amp;usg=AOvVaw2H6kmt_DCpLbd0aWM_wqb9" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2015-1-page-117.htm</a> ; <br>BOË Emmanuelle, « Émergence psychotique dans la phobie scolaire de l&rsquo;adolescent », L&rsquo;information psychiatrique, 2010/3 (Volume 86), p. 237-241. :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2010-3-page-237.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992838086&amp;usg=AOvVaw02n_H8CV67OxNRwg7K1S0T" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2010-3-page-237.htm</a> ; <br>BOË Emmanuelle, « La phobie scolaire aux confins de la psychose », Adolescence, 2020/1 (T.38 n° 1), p. 191-205. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-adolescence-2020-1-page-191.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992838099&amp;usg=AOvVaw3AtFv9Jx6A8SHxDlOZUdZb" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-adolescence-2020-1-page-191.htm</a> ; <br>BOË Emmanuelle, « Les impasses thérapeutiques dans la phobie scolaire de l’adolescent », La psychiatrie de l&rsquo;enfant, 2020/1 (Vol. 63), p. 93-114. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-la-psychiatrie-de-l-enfant-2020-1-page-93.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992838114&amp;usg=AOvVaw0zmHPklNQ5tNXhzJaPaawZ" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-la-psychiatrie-de-l-enfant-2020-1-page-93.htm</a> ; <br>BONNETON Sandrine. Partenariats écoles-secteur infanto-juvénile : quel impact sur la trajectoire d’enfants qui présentent des difficultés psychiques ? Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.56-60. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-56?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992838130&amp;usg=AOvVaw0zHK86A4J1RpEkK_L-JEad" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-56?lang=fr</a>. ; <br>CATHELINE, Nicole. La phobie scolaire : entité pathologique ou symptôme réactionnel ?&nbsp;<em>Enfances &amp; Psy,&nbsp;</em>2019/4 N° 84,&nbsp;p.15-21.&nbsp;URL : <a href="https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-15?lang=fr">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-15?lang=fr</a>.<br>CATHELINE Nicole. (2013). Intérêt et limites d&rsquo;une conception psychopathologique de la phobie scolaire Plaidoyer pour une approche thérapeutique et pédagogique intégrative. La nouvelle revue de l&rsquo;adaptation et de la scolarisation, N° 62(2), 133-143. https://doi.org/10.3917/nras.062.0133.<br>CORDIÉ Anny, « De la phobie scolaire au surinvestissement du savoir », Enfances &amp; Psy, 2002/1 (no17), p. 105-110. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2002-1-page-105.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992838143&amp;usg=AOvVaw0268ru7Nl7L_IXxtvtBPvM" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2002-1-page-105.htm</a> ; <br>DENIS Hélène, « Le refus scolaire anxieux. Prise en charge par une équipe multidisciplinaire », Enfances &amp; Psy, 2005/3 (no28), p. 98-106. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2005-3-page-98.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992838169&amp;usg=AOvVaw2AnZtMYcbbK8mgJqz9lfGG" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2005-3-page-98.htm</a> ; <br>FERRARI Nadia. Décrocher, se relier, faire société. Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.99-111. DOI : 10.3917/ep.084.0099. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-99?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992851995&amp;usg=AOvVaw1b-EQfNlanqV89Q-5t2ixe" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-99?lang=fr</a>. ; <br>FERVEUR Christophe, MONCHABLON Dominique. L’absentéisme scolaire, « une équation à trois inconnues ». Le Relais Étudiants Lycéens, un modèle de traitement bref. Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.112-123. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-112?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992852015&amp;usg=AOvVaw1odrlMZYtbWeEY1ViqlPVg" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-112?lang=fr</a>. ; <br>FIGUEIREDO Cristina, « Regard anthropologique sur le diagnostic de phobie scolaire et sociale », Enfances &amp; Psy, 2015/1 (N° 65), p. 85-95. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2015-1-page-85.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992852029&amp;usg=AOvVaw2YFyNf351I8vybBs_FMddO" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2015-1-page-85.htm</a> ; <br>GILLOOTS Marie, « L&rsquo;atelier pédagogique de Nanterre : une expérimentation interinstitutionnelle pour les décrocheurs scolaires », Enfances &amp; Psy, 2012/1 (n° 54), p. 102-108. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-1-page-102.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992852044&amp;usg=AOvVaw1RyDZkMD1Zi1davp8Gs5hj" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2012-1-page-102.htm</a> ; <br>GUIVARCH Jokthan, POINSO François, GIGNOUX-FROMENT Frédérique, « Malaise à l’école », L&rsquo;information psychiatrique, 2018/8 (Volume 94), p. 681-688. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2018-8-page-681.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992852059&amp;usg=AOvVaw1ymlcG9mKfWZdcdiRVv2Ap" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2018-8-page-681.htm</a> ; <br>JACQUEMOND Mélanie, MACHROUH Sarah, MAREAU Justine. Quand maternité et scolarité se croisent. L’expérience du service d’accompagnement des mères lycéennes. Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.88-98. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-88?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992852074&amp;usg=AOvVaw08HxkEtoMZnYPN895dYuVr" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-88?lang=fr</a>. ; <br>LE NESTOUR Annick. Terreurs à l’école. Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.49-55. DOI : 10.3917/ep.084.0049. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-49?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992852088&amp;usg=AOvVaw1-1v4dBYV90mOQF95PHaeU" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-49?lang=fr</a>. ; LENOBLE Évelyne, JOSSO-FAURITE Claire, « Refus de grandir, refus d’apprendre : les « phobies scolaires » comme symptôme ? », Revue de l&rsquo;enfance et de l&rsquo;adolescence, 2016/1 (n° 93), p. 171-186. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2016-1-page-171.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992844406&amp;usg=AOvVaw3ku42HVlOomWIGaiSSYawb" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2016-1-page-171.htm</a> ; <br>MOUNGUENGUI Stève-Wilifrid. Défaire l’héroïsation de l’élève. Dans les plis invisibles de la désaffiliation scolaire. Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.61-70. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-61?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992844442&amp;usg=AOvVaw0ML7ZJJl7LJ9sDO1HlWf0M" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-61?lang=fr</a>. ; <br>REY Yveline, GAILLARD Jean-Paul, « Esprit de famille et conscience de soi : une lecture de la phobie scolaire », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2001/2 (no 27), p. 135-153. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2001-2-page-135.htm&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992844467&amp;usg=AOvVaw17yJBeTOTcGsYogbUmfRpN" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2001-2-page-135.htm</a> ; <br>ROCHAS Bénédicte. Refus scolaire, une clinique de la non-demande ? Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.71-78. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-71?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992844485&amp;usg=AOvVaw2G-h10gupDntazOwy7cWQB" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-71?lang=fr</a>. ; <br>STAVROULAKIS Sophie. Vous avez dit « décrocheurs » ? Le récit d’une enseignante en maison des adolescents. Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.79-87. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-79?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992844504&amp;usg=AOvVaw2Nk-30Y_FSBZ3p2yffsl-8" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-79?lang=fr</a>. ; <br>ZAFFRAN Joël, VOLLET Juliette. Quelques raisons temporelles et spatiales du retour aux études des « décrocheurs » scolaires. Enfances &amp; Psy, 2019/4 N° 84, p.40-48. URL :&nbsp;<a href="https://www.google.com/url?q=https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-40?lang%3Dfr&amp;sa=D&amp;source=docs&amp;ust=1732450992844520&amp;usg=AOvVaw2I2GMDAUdq89lKKtjcV7A9" target="_blank" rel="noreferrer noopener">https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2019-4-page-40?lang=fr</a>.<br></p>



<ol class="wp-block-list"></ol>



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		<title>Identité provisoire</title>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 28 Nov 2024 20:24:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Travailler en EHPAD, pourquoi donc ? C’est la question que je me pose chaque jour où je m’y emploie. Echaudée par une première expérience, où j’ai pu assister à ce que ça donne, quand une institution n’a ni idéal ni argent, et qu’elle tente, dans un dernier sursaut frénétique, de sauver les meubles, j’ai quand [&#8230;]</p>
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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Travailler en EHPAD, pourquoi donc ? C’est la question que je me pose chaque jour où je m’y emploie. Echaudée par une première expérience, où j’ai pu assister à ce que ça donne, quand une institution n’a ni idéal ni argent, et qu’elle tente, dans un dernier sursaut frénétique, de sauver les meubles, j’ai quand même voulu retenter l’aventure. J’avais sans doute besoin de croire qu’il en existait d’autres, des EHPAD, où les choses se passaient différemment, et j’avais gardé ma curiosité pour cette clinique particulière.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">J’y allais d’un pas fort peu léger. Car me questionnait, et me questionne toujours, l’existence même de ces établissements. Des établissements chers, certains lucratifs, où l’on institutionnalise les personnes dépendantes de par leur âge, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les maisons de retraite n’existent plus (qui aurait l’idée saugrenue d’aller y passer sa retraite) &#8211; leur équivalent serait plutôt la résidence sénior. Les hospices et leur charité ont disparu. Certains qualifient péjorativement les EHPAD de mouroirs, pour accuser l’institution de laisser les vieux crever, seuls, à l’abris des regards. Il est vrai qu’on vient en EHPAD pour y mourir. Il n’est pas vrai qu’on y est seul. Il est vrai que l’on est écarté de facto de la société. Il n’est pas vrai qu’on n’y trouve pas de lien social. L’EHPAD comme la prison<sup><a href="#zinotes">1</a></sup> sont des lieux où il y a beaucoup de vie .</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ce sont des établissements qui coûtent très chers à faire tourner, car ils sont remplis de personnes qui ne produisent plus aucune richesse et pour qui l’on dépense beaucoup. On maintient en vie le plus longtemps possible (et on peine à les laisser partir) des individus qui ne nous rapportent rien. Seulement ces établissements dégagent du temps aux enfants de ces personnes, qui peuvent travailler sans avoir leur parent à charge. Participer à ce fonctionnement cynique ne m’enchante guère. Mais les résidents y participent eux, qu’ils le veuillent ou non &#8211; et ils ne le veulent presque jamais &#8211; ils sont là.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Les questions que ça pose dépassent le cadre de l’institution. Peut-on encore aujourd’hui envisager un fonctionnement familial, où l’on garderait sa mémé chez soi ? Tout en travaillant, tout en étant performant. Est-ce que ça vaudrait mieux ? Pas sûr que tous les vieux le préféreraient, il y en a qui n’aiment pas leurs enfants. Il y a beaucoup d’enfants qui ne supportent pas leurs parents.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Est-ce qu’on pourrait envisager un lien social maintenu pour ces vieux, qui ne les coupent pas du monde ? Lien social, je l’entends autre que de leur amener des enfants de la maternelle pour faire de la pâte à modeler, comme si les mettre ensemble les consolait d’être exclus du monde des vrais adultes, pour les vieux, et pour les enfants, leur permettait de servir à quelque chose. C’est à se demander si cette condescendance ne tient pas seulement au repérage d’un trait commun, le port de la couche. Je pense souvent à cette phrase de Lacan, adressée aux psy en institution<sup><a href="#zinotes">2</a></sup> : “<em>Mais revenons-y dans le fait, les psycho quels qu’ils soient, qui s’emploient à votre supposé coltinage, n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font</em>” Le coltinage en question, c’est “la misère du monde”.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La misère en EHPAD, on a parfois bien du mal à se la coltiner. Ou plutôt on se la coltine en y évacuant le sujet, on s’adresse à son corps, corps sur lequel appliquer un soin. Il s’agit d’éviter le tabou ultime, que c’est pénible d’attendre de mourir. Ainsi qu’entendu dans les couloirs, en réponse à un monsieur qui répète inlassablement “<em>Foutu, je suis foutu</em>”, « <em>Mais non, Monsieur, il faut penser positif, car le positif attire le positif, c’est la loi de l’attraction !</em> ». Voilà la solution, et pourquoi pas donner à chaque résident à son entrée le bouquin de Léna Situation, + = +.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">On se bouche le nez et les oreilles pour supporter l’EHPAD. Beaucoup de résidents se plaignent qu’on s’adresse à eux comme à des enfants &#8211; quand on s’adresse à eux ; peut-être est-ce une manière de les rendre moins terrifiants, ces vieux qui veulent mourir, que de les voir comme des gâteux retournés en enfance<sup><a href="#zinotes">3</a></sup>.</p>



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<p class="wp-block-paragraph">Alors qu’est-ce qu’on y voit, dans un EHPAD, quand on arrive à y être présent ?</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Quand on y met les pieds, on y voit des yeux perçants, des grands sourires, des pleurs, des regards vides, des chicots en sale état, des mimiques gravées dans la peau, des bras qui semblent aussi fragiles que du verre, des photos sur les murs, des fleurs dans les vases. Un mot écrit en trop petit par un fils sur le bureau de la mère : “<em>Je suis à l’EHPAD, dans ma chambre. Je suis en sécurité. Je peux demander de l’aide aux soignants si ça ne va pas. Je peux utiliser le téléphone pour appeler mon fils.</em>”</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">On y entend des éclats de rire, des phrases d’une méchanceté qui surprend et secoue, d’une sincérité désarmante, on y parle de merde et de pisse comme de la pluie et du beau temps, de la mort et de la hâte d’y aller mais de la peur de souffrir, on parle de ses enfants et de ses petits-enfants &#8211; seule raison d’être en vie, de son conjoint et de ses parents décédés, de la guerre, on se compare aux autres résidents, on a la voix qui s’éraille, on ne sait plus articuler, on ne parle qu’en onomatopée et c’est aux autres de traduire, on crie, on appelle à l’aide des fantômes, on discute avec ses hallucinations, on n’y entend plus rien si l’autre ne consent pas à hurler. On ne peut plus regarder la télévision. On se demande si avoir encore du désir sexuel fait de nous un pervers.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">On agrippe des mains, des chemises, on se repose sur l’autre, on caresse un bras, on tire des cheveux en criant “salope”, on a peur d’être laissé seul et on met les mains en avant pour que l’autre ne s’en aille pas, on a mal aux fesses, à la gorge, aux jambes et on se force à marcher, on dort toute la journée dans un fauteuil roulant inconfortable, on s’étouffe quand on essaye d’avaler. On se couvre d’un bonnet et d’un pull en laine en pleine canicule, on prend son reflet dans la salle de bain pour un animal, tous les matins on pleure en se rendant compte qu’on ne sait pas aller de sa chambre à l’ascenseur. Parfois on ne se rend compte de rien en dehors d’éclairs où l’on demande “comment est-ce possible de ne plus exister ?”</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Et qu’est-ce qu’on voit, de l’autre côté de la barrière ? Des soignants qui lavent des parties intimes, qui ont la faculté de rendre propre, de nourrir, qui déplacent les corps, habillent ces mêmes corps, qui rassurent ou pas, qui sont doux, ou pas, qui ont un pouvoir énorme sur leur objet de soin. Qui peuvent être tentés de le prendre, ce pouvoir, eux qui en ont si peu par ailleurs. Qui sont là parce que leur père lui aussi a Parkinson, que leur mamie a toujours vécu à la maison, qu’ils n’ont rien trouvé d’autres, qu’il fallait un complément au salaire du conjoint, qu’ils en font une mission, qu’ils s’en foutent.</p>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Le psychologue est absolument concerné par la question de ce coltinage. Les demandes sont troubles. Parlons d’abord de celles émises par les collègues, il s’agit du repérage d’un mal-être chez un résident. La demande est d’y répondre vite et de boucher le trou par lequel la souffrance s’échappe. A cette demande on y répond à sa manière : lentement et en décorant le trou.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’autre demande, plus ardue, est celle du recadrage pour les résidents hors des clous. Il faudrait alors mettre sa casquette de CPE pour entretien disciplinaire, comme pour ce monsieur qui donne du pain aux pigeons sur son balcon, pour le malheur de l’entretien du batîment, les balcons se trouvant couvert de fiente. Apparemment, il s’agit d’une affaire pour le psychologue, qui grâce à ses techniques de manipulation aiguisées, saura trouver les mots juste pour faire cesser ce dissident (il s’agit tout de même d’une infraction pénale). Pour cela encore, la boussole n’est pas si compliquée à trouver : toujours se méfier lorsqu’on est convoqué à intervenir pour un “chieur”, aller le voir quand même et lui parler de toute autre chose.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Et la demande des résidents ? Souvent, qu’on leur foute la paix, que la mort se dépêche, qu’elle ne les laisse pas en vu. Pourquoi la mort ne répond pas ? Pourquoi la vie est si chiante, vidée de toute substance ? Pourquoi suis-je coincé dans cet état de mort dans la vie ?</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">“<em>Identité provisoire</em>” est une référence à la manière dont sont nommés les résidents dans le logiciel de soin &#8211; à côté de leur nom, « identité validé » ou « identité provisoire ». J’ai appris que cela nous concerne tous : il s’agit de l’Identité Nationale de Santé, qui demande à ce que notre identité soit validée conformément au exigences du RNIV (Réferentiel National d’IdentitoVigilance), pour permettre la mise en place d’un DMP (Dossier Médical Partagé), où toutes nos informations médicales sont référencées. Évidemment cela a une résonance particulière là où vivent des vieillards dont la sénilité impacte grandement la capacité à conserver une identité pour soi-même.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’intervention d’une psychologue en soins palliatifs lors de mes études m’avait marqué; Elle nous avait parlé de son travail comme celui d’un tricotage; l’idée était alors non pas d’enlever les couches de l’oignon que de recouvrir le réel en suturant le symbolique et l’imaginaire se faisant la malle face à l’imminence de la mort. Tous les résidents d’un EHPAD ne sont pas sur le point d’effectuer le dernier voyage mais la plupart y pensent chaque jour faisant. TOP 3 des phrases les plus entendues en EHPAD : 3. Je ne sers plus à rien 2. Pourvu que je parte vite 1. Qu’est-ce qu’il faut faire. Sans point d’interrogation, c’est une façon de dire “on ne peut rien faire”. Pourtant on me l’adresse et il me semble y trouver l’envie d’en faire une question.</p>



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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La mort est imaginée, pensée, parlée, quand il y a un interlocuteur disposé à entendre qu’il faut passer par là pour qu’il reste du vivant. Car ce travail de tricotage ne veut pas dire appliquer la méthode <em>Coué</em>, le positif attire le positif, éteins ton cerveau et tout ira bien, n’y pense simplement pas, à ta mort, qui sera peut-être longue, douloureuse, solitaire. Ne pense pas à celle de tes parents, de tes frères et sœurs, tes meilleurs amis, ton épouse ou ton époux. S’il te plait, ne sois qu’un corps consentant.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Pour retricoter, il faut en parler, de la mort, et du sexe, de l’amour, des croyances, et des regrets et des remords, de la mémoire qui flanche, l’identité en question, les délires de la démence, l’impossibilité à savoir où on est et quand on est. Il faut dire qu’être à l’EHPAD ce n’est pas être chez soi. Il faut dire que le corps peut devenir une prison. La solitude des vieux face à ce réel vient en partie de l’impossibilité pour leurs autres d’accepter et d’entendre que leur vie est pour eux pire que la mort. La dénégation constante de la souffrance que génère cela amène à une distanciation de plus en plus grande avec ce qui les entoure.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph"><em>Identité provisoire</em>. Un terme que je trouvais cynique dans l&rsquo;équivoque qu’il proposait &#8211; équivoque involontaire de techniciens du soin &#8211; et pourtant, le voilà qui résume précisément ce que je tente d’exposer. Identité provisoire de ceux dont le corps ne fait plus enveloppe, ceux dont la fenêtre sur le monde ne laisse voir que des choses étranges. Un résident crie. Je vais le voir. “Comment je m’appelle ? C’est où ici ?” Je lui réponds. Hébété il me dit : “<em>Vous m&rsquo;avez tué. Symboliquement ça m’a tué</em>”.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Qu’est-ce qui soigne en EHPAD ? Rien, la mort arrive quand même. Qu’est-ce qui donne le courage de vivre encore un peu ? Souvent, c’est l’humour noir. Pouvoir rire ensemble de la mort, des idées suicidaires, du corps et de ses loupés, se décaler d’un premier degré terrible, de l’attente interminable et mélancolique de l’infini de la fin. On n’en peut plus de mourir. A l’endroit précis de l’horreur se décèle l’opportunité d’une bonne blague. Et alors on veut toujours mourir, au moins aujourd’hui on a ri.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Parfois, c’est ça qui fait que l’épaisseur étouffante de ce souhait se dégonfle et permet des choses étonnantes : “<em>Ces derniers temps, j’ai moins envie de sauter du balcon. Enfin, j’en ai toujours envie mais ça serait pour le fun. Bah ouais, c’est marrant de sauter, c’est dangereux</em>”. Du suicide au parkour il n’y a qu’un pas. Il y en a qui sont retenus par l’autre : “<em>pour moi c’est trop tard, c’est déjà mort, aider les autres, c’est ça que je peux</em>”. Une centenaire à qui je demandais ce qu’elle faisait encore là, après qu’elle m’ait dit, comme à chaque rencontre, qu’elle était déçue au réveil de se trouver vivante, me répondit “<em>Vous savez, le samedi ma petite-fille m’apporte des framboises</em>”.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Qu’est-ce qui permet que ces choses se disent ? Cela nécessite des lieux où le psy ne passe pas sa journée à remplir des questionnaires d’évaluation et à “stimuler” les résidents afin qu’ils ne “déclinent” pas trop vite. Où l’on ne travaille pas pour les rendre “dociles”. Où le diagnostic est moins important que le sujet qui parle. Cela nécessite de s’appuyer, d’abord, sur un idéal qu’il faudra ensuite venir questionner. L’institution est poreuse et ceux qui y sont se partagent, soignants et résidents, les symptômes de fatigue, d’agitation et d&rsquo;oublis. Je pense l’idéal comme nécessité pour partir de quelque part, que l’institution puisse faire corps et qu’elle ne rejoue pas en boucle la perte d’identité inhérente à ce lieu.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ma fonction en tant que clinicienne consiste entre autre à décompléter cet idéal. Je fais partie des forces qui travaillent activement à creuser des trous. Pour ce faire il y a un oeil vissé de manière à regarder autrement les mêmes scènes. Pour l’institution, la subjectivité est un potentiel de chaos en attente de se réaliser. La subjectivité de chaque résident lorsqu’elle s’exprime menace l’édifice, via le refus d’un soin, l’agressivité, la fugue mais aussi via un projet personnel et spontané ou bien les relations amoureuses et sexuelles entre les résidents.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Je m&rsquo;arrête un instant sur la fugue : mal nommée, elle est bien plutôt une tentative de retour à domicile et à travers cela de retour à soi. Comme si les quelques kilomètres qui séparent l’institution de la maison contiennent avec eux les vingts dernières années ; une fois rentré chez soi, il n’y aurait plus besoin de ce fauteuil roulant et les idées seraient enfin claires. Peut-être même que quelques fantômes réapparaîtraient. Identité, corps et habitat, comme solidaires les uns aux autres. Ainsi je finirai cette réflexion avec cette citation d’Heidegger, issue du texte <em>Bâtir habiter penser</em>, qui m’accompagne depuis des années : “<em>Que veut dire alors ich bin (je suis)? Le vieux mot bauen, auquel se rattache bin, nous répond : « je suis »,« tu es », veulent dire : j&rsquo;habite, tu habites. La façon dont tu es et dont je suis, la manière dont nous autres hommes sommes sur terre est le buan, l&rsquo;habitation. Être homme veut dire : être sur terre comme mortel, c&rsquo;est-à-dire : habiter.</em>”</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par Barbara M.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Avec le retour avisé des camarades.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h4 class="wp-block-heading" id="zinotes">Notes</h4>



<ol class="wp-block-list">
<li>Comparaison que j’emprunte à nombre de mes patients.</li>



<li>Dans<em>Télévision</em>.</li>



<li>Cela expliquerait peut-être le puritanisme répandu dans les équipes soignantes quand il s’agit de vieux qui baisent. En plus de les dégouter, d’imaginer des corps si vieux être employés à cet effet, ils se demandent parfois si on ne devrait pas carrément l’interdire, “savent-ils ce qu’ils font ?”</li>
</ol>



<p class="wp-block-paragraph"></p>
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		<title>Peut-on sauver le camarade Ruffin ? &#8211; « Psychologiser » 1e partie</title>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 09 Oct 2024 13:33:41 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Dans une courte introduction qu’il écrit à l’occasion d’un livre en hommage à Pierre Bourdieu, Edouard Louis mentionne le rapport particulier qu’entretiennent les classes dominantes à la politique&nbsp;: un rapport qu’en un mot nous pourrions dire <em>abstrait</em>. La politique se trouve, pour ces classes, comme détachée de sa réalité matérielle et des effets réels qu’elle produit sur la vie. Ou plutôt, sur la vie des pauvres, celle des minorités ou des classes populaires – bref, la vie de celles et ceux sur qui s’exerce la domination. Car, sur la vie des membres des classes dominantes, les effets de la politique sont le plus souvent marginaux&nbsp;: «&nbsp;les variations de la vie politique ne produisent pas de variations sur leur vie&nbsp;» écrit Edouard Louis. Il y a là un paradoxe que soulignait ailleurs François Bégaudeau&nbsp;: les plus intéressés par la politique sont ceux qu’elle concerne le moins<sup><a href="#notes">1</a></sup>. Car, chacun pourra le constater autour de lui, les classes dominantes sont grandement intéressées par la politique&nbsp;; ça les <em>passionne</em>, littéralement. Pourtant, qu’un gouvernement soit de gauche ou de droite, institutionnelle s’entend, quelle différence pour elles&nbsp;? Qu’il décide d’augmenter ou de réduire les salaires, leur vie va-t-elle fondamentalement en changer&nbsp;? Une telle décision ne les privera pas de vacances, encore moins de nourriture. Il n’en va pas de même pour les dominés qui, comme Edouard Louis et sa famille, voient leur quotidien largement affecté par une décision politique. Il raconte notamment comment, «&nbsp;un jour où l’allocation de rentrée scolaire avait beaucoup augmenté, mon père, avec une joie qu’il affichait rarement […], avait lancé&nbsp;: <em>on part à la mer dimanche</em>, et on était effectivement parti à six dans la voiture à cinq places, j’étais monté dans le coffre – c’est ce que je préférais. Nous avions vécu cette journée comme une longue fête.&nbsp;» La possibilité ou non de voir la mer, voilà ce qui est en jeu. Ou encore&nbsp;: la possibilité ou non de se soigner suivant que l’Etat consente ou non à une augmentation des prix des consultations médicales&nbsp;; de la possibilité de manger enfin, sans avoir besoin d’aller taper à la porte d’une voisine pour obtenir un paquet de pâtes et de gruyère râpé.&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La politique est histoire de superflu pour les classes dominantes&nbsp;; elle touche à l’essentiel pour les classes dominées – «&nbsp;une question de nourriture, de vie, de survivance&nbsp;». Il n’y a guère que dans des configurations rarissimes où émergent des forces politiques et sociales capables de restreindre leurs prérogatives, voire de s’attaquer directement aux leviers de leur domination jusqu’à abolir leurs privilèges – des configurations pré-révolutionnaires en somme – que les classes dominantes ont quelque chose à craindre. Mais ces configurations, nous le savons malheureusement, sont rarissimes. Malgré la dramaturgie avec laquelle ils entourent chaque moment politique, dont les élections en générale et la présidentielle en particulier, constituent pour eux des moments paroxystiques, il ne se joue en réalité, pour le quotidien des membres des classes dominantes, rien de sérieux. «&nbsp;Ils se plaignent des gouvernements, oui&nbsp;», écrit encore Edouard Louis, «&nbsp;ils parlent de <em>crises</em>, ils parlent de <em>peur</em>, mais leur vie reste la même, elle ne change pas, ou si peu&nbsp;». &nbsp;&nbsp;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Joie de la forme&nbsp;; misère du fond</strong>.</h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Un rapport abstrait à la politique donc&nbsp;; détaché de ses réalités matérielles, loin de ses conséquences réelles et concrètes. Pourtant, <em>à les entendre</em>, ils prennent la politique au sérieux – preuve en est&nbsp;: les milliers d’heures qu’ils passent à la commenter et à l’analyser avec la neutralité qu’on leur connait. Ils prétendent même la tenir pour une chose essentielle, fondamentale&nbsp;: voyez la circonspection, sinon la colère, dont ils témoignent dès lors que vous interrogez la pertinence du vote, voire que vous plébiscitez l’abstention électorale – car pour eux, la politique se réduit à la politique institutionnelle, celle qui est affaire de candidats, de partis, d’élections. Je me souviens, à titre d’exemple, d’un ex-présentateur vedette du service public qui concluait toujours sa longue émission consacrée à la politique et au «&nbsp;débat&nbsp;» par un étonnant, et pour tout dire malaisant, <em>vive la politique.</em> Malaisant car cette exclamation finale m’a parfois semblé parfaitement en décalage avec le contenu même de l’émission qui venait d’avoir lieu. Qu’on ait entendu pendant près de deux heures quelqu’un défendre les classes populaires, militer pour la hausse des salaires et le renforcement de la protection sociale des travailleurs, des chômeurs ou des immigrés, ou bien qu’il se soit agi d’entendre les pires ignominies sur les étrangers, les musulmans, les assistés fainéants, ou sur l’état social devenu un mammouth insatiable, dans tous les cas&nbsp;: <em>vive la politique</em>. Où l’on voit bien que l’exaltation conclusive de notre présentateur vedette ne se réfère ici à rien, en tout cas à rien de concret. Par cette phrase, il loue la politique <em>en soi</em> – que les politiques défendues dans son émission soient désastreuses ou non, qu’elles induisent de la souffrance ou du bonheur au plus grand nombre, peu importe. La politique se trouve réduite au pur plaisir pris à écouter quelqu’un aligner des phrases et défendre des idées, quelles qu’elles soient. Joie du discours, plaisir de la forme&nbsp;; misère du fond.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il m’est arrivé, à de nombreuses reprises, d’éprouver cette étonnante joie, luxe de celui ou celle qui peut observer la politique comme du dehors, comme s’il ou elle n’était pas <em>concerné·e</em> – joie de dominant. Ainsi, lors de la campagne de 2017, alors que les rebondissements battaient leur plein entre costume à plus de 30 000€ (près de trois années de SMIC, je le note) et trahisons en série (Macron bien-sûr&nbsp;; Valls sans surprise), je sens monter en moi une curieuse excitation. Arrivée au bar où je rejoins des ami·es, je leur fais part de cette excitation&nbsp;avant de conclure : «&nbsp;j’aime la politique comme j’aime le foot&nbsp;» – un euro perdu en finale quelques mois auparavant m’aura sans doute mis sur la piste. Peut-on mieux expliciter ce rapport <em>abstrait </em>à la politique ? Il n’est aucunement question ici «&nbsp;de nourriture, de vie, de survivance&nbsp;» comme dans le cas des personnes issues des classes populaires, racisées ou dominées – des personnes cette fois-ci <em>concernées</em> –&nbsp;; il n’est question que de <em>jeu. </em>Un jeu qui, comme tous les jeux, peut donner lieu à des élans passionnés et, parfois, être pris très au sérieux – reste qu’à la fin, ça n&rsquo;est jamais qu’un jeu&nbsp;: la France eût pu remporter l’Euro 2016, ma vie n’en aurait pas été changée. Qui entretient un tel rapport à la politique tend nécessairement à privilégier la forme sur le fond, le discours sur les idées, leur faisabilité, et leurs conséquences probables et concrètes. Sur les plateaux télévisés, organe d’expression privilégié des classes dominantes, haut lieu de leur rapport <em>distordu</em> à la politique, on s’interrogera&nbsp;: <em>untel, porte-t-il une cravate&nbsp;? est-il respectueux des institutions&nbsp;? sait-il se tenir&nbsp;?</em> Non pas quelles idées porte cette candidate, de quelle catégorie sociale défend-t-elle les intérêts mais <em>qui</em> est cette candidate&nbsp;? <em>Qui est-elle&nbsp;? Est-elle soignée ou vulgaire&nbsp;? Aime-t-elle les chats&nbsp;? Tape-t-elle sur son pupitre pour manifester son désaccord dans une assemblée ou, conformément à l’usage républicain, l’exprime-t-elle avec calme, sans invective ni brutalité&nbsp;?</em> Que l’inconfort consécutif au fracas dudit pupitre – il est vrai qu’un tel bruit n’est agréable aux oreilles de personne – soit dérisoire à côté du malheur que représente pour une majorité d’entre-nous le report de l’âge légal de départ à la retraite et l’allongement de la durée de cotisation, ça n’est pas la question. Le fond n’est jamais la question.</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Sont-ils devenus fous ?</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">En revanche, <em>tel candidat est-il fou ?</em>, ça c’est une question. Une question que les classes dominantes, qui confondent « respect des convenances » et « bonne santé mentale », adorent se poser. Le 24 juin dernier, à une semaine du premier tour décisif d’une élection législative anticipée où tout le monde voyait le Rassemblement National arriver en tête et la semaine d’après obtenir une majorité absolue à l’Assemblée Nationale, <em>Le Point </em>ne trouve rien de plus intéressant que de consacrer un dossier à la psychologie des politiques intitulé <em>Ce que les psys disent d’eux. Les français et leurs politiques sur le divan</em>. Il faut dire, pour leur défense, que les semaines précédentes avaient été riches en <em>bizarreries</em> chez le personnel politique – entendre, riche en comportements et réactions en rupture avec le cours habituel des choses –, à commencer par la dissolution décrétée par Emmanuel Macron ou la mise en scène d’un Eric Ciotti seul dans son bureau vide – dernier cas que nous aurons vécu dans l’hilarité. Mais l’analyse psychologique était-elle vraiment, à ce moment précis, la plus à même de nous aider à comprendre ces <em>bizarreries</em> – était-ce d’ailleurs son but ? rien n’est moins sûr. Et, si par bonheur elle le pouvait, nous aiderait-elle à mieux comprendre le moment politique pour agir en conséquence ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Un exemple nous permettra de trancher ces questions.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il s’agit en l’occurrence de la rupture consommée entre François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon. Rappelons le contexte : en pleine campagne pour le 1<sup>er</sup> tour des législatives anticipées, alors que chaque composante du Nouveau Front Populaire investit ses candidat·es, LFI ne réinvestit pas cinq de ses député·es sortant·es dont certain·es sont des militant·es historiques (comme Alexis Corbière, Raquel Garrido, ou encore Danièle Simonet) ; dans la foulée, François Ruffin, quant à lui réinvesti par LFI, refuse cette investiture et s’en prend publiquement à son ancienne formation politique, évoquant la « bêtise » et le « sectarisme » de celle-ci avant de conclure : « notre démocratie mérite mieux que vous ». Dans la minute qui suit, toutes les rédactions jubilent, <em>Le Point </em>en tête.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Pour comprendre ce qui vient d’avoir lieu, l’hebdomadaire ne sollicite donc pas l’avis de deux politistes – on aurait pourtant pu croire que… – mais celui de deux psychanalystes : Gérard Bonnet et Houari Maïdi. Qu’ont-ils à dire ? Le premier, dont la finesse n’a d’égal que l’originalité, détecte d’emblée un « œdipe côté paternel » – et <em>Le Point</em>, qui s’y connait un peu en psychanalyse, de titrer avec subtilité <em>Ruffin-Mélenchon : le meurtre du père</em>… Gérard Bonnet précise :</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph" style="padding-left:55px;font-size:16px">« <em>Ce qui me frappe ici, c’est la violence des mots, cette rage soudaine. S’il ne s’agissait que d’un désaccord politique, les deux hommes se seraient expliqués un bon coup, avant de repartir en campagne. Au lieu de quoi François Ruffin règle ses comptes, entérine un conflit qu’il n’a peut-être pas dépassé lui-même, dans sa sphère intime et personnelle. C’est la loi du père qu’il attaque de manière frontale. La relation que Ruffin entretenait avec Mélenchon n’était pas seulement politique mais filiale ; sinon, il n’aurait pas eu besoin d’autant de dramaturgie pour mettre en scène sa rupture. On perçoit que Ruffin est touché dans ses complexes les plus profonds</em> ».</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tout dans ce passage est lunaire. Mais avant d’y revenir, complétons cette analyse par celle que nous propose le second psychanalyste invité qui lui aussi, sans surprise, y voit la répétition d’un drame familial :</p>



<p class="wp-block-paragraph" style="padding-left:55px;font-size:16px">« Ce qui est recherché ici, c’est la différenciation. Sans doute y a-t-il eu entre ces deux hommes une <em>complicité filiale</em><sup><a href="#notes">2</a></sup>. La peur de la confusion, de se dissoudre l’un dans l’autre, l’angoisse de l’effacement, de la disparition ont fini par les conduire à l’affrontement. Il n’y a pas mieux que la haine pour se séparer. On est ici face à une violence de survivance ».</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:43px;font-size:38px"><strong>Psychanalyse de salon</strong>.</h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Commençons par cette seconde analyse. Que Ruffin ait voulu par son geste se différencier, ça n’aura échappé à personne ; mais que cette « différenciation » soit de nature <em>identitaire</em> comme semble le suggérer H. Maïdi, qu’il en aille pour ainsi dire de la survie psychique d’au moins l’un des deux – en fait, on ne sait plus, à la lecture du passage, qui se sépare de qui, qui a besoin de se séparer de qui –, voilà qui a de quoi surprendre. H. Maïdi réalise ici ce que l’analyse psychologique, lorsqu’elle sort de son champ d’application privilégié (la relation duelle dans le cadre d’un travail analytique ou psychothérapeutique), peut produire de plus médiocre : réduire toute problématique (politique, sociale, économique) à une problématique individuelle, abstraction faite du contexte particulier dans lequel cette problématique émerge. En l’occurrence, comme nous venons de le dire : constatant une tentative de différenciation politique, il en déduit un besoin de différenciation <em>identitaire</em>. Et d’où peut-elle venir ? De la famille sans doute, quelque chose en lien avec la petite enfance peut-être, à moins qu’il ne s’agisse d’un traumatisme transgénérationnel allez savoir. Tout est possible. Mais qu’est-ce qui autorise, dans cette situation précise, un tel glissement dans les registres de l’analyse ? Quelle connaissance H. Maïdi a-t-il des sujets François et Jean-Luc, de leurs vies intimes et de leurs traumatismes infantiles, pour extrapoler pareil besoin de différenciation et convoquer ni une, ni deux une « complicité filiale » ? Pourtant, à s’intéresser à l’un et l’autre, à suivre leurs prises de positions respectives depuis des années, leurs sujets d’intérêts privilégiés, leurs styles discursifs, leurs désaccords stratégiques depuis longtemps connus, ça n’est pas le risque de la confusion et de la dissolution l’un dans l’autre qui nous frappe ! Il faut avoir une vue très grossière des rapports entre l’un et l’autre pour suggérer ici la peur d’une confusion – et, ce faisant, rendre incompréhensible ce qui, dans cette rupture, s’est véritablement joué.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’analyse de Gérard Bonnet vaut-elle mieux ? Nous avons déjà souligné avec ironie ce que son analyse avait de caricaturale : le psychanalyste commente un conflit entre deux hommes chez qui la différence de génération est manifeste ? inutile d’en savoir plus, l’œil expert décèle immédiatement un œdipe côté paternel, autrement dit une énième répétition de l’éternel conflit entre père et fils – pour la possession de la mère-patrie ? Là encore, qu’est-ce qui autorise G. Bonnet à une telle analyse ? Est-il l’analyste secret de Ruffin pour savoir que ce dernier est « touché dans ses complexes les plus profonds » ou encore que ce dernier entérine un conflit « qu’il n’a peut-être pas dépassé lui-même » ? A moins, et c’est plus sûrement ce qui a lieu ici, qu’il dise simplement ça comme ça : il dit « œdipe côté paternel » comme H. Maïdi dit « différenciation » ou « violence de survivance ». Chacun peut dire ce qu’il veut, ça n’engage à rien – curieuse affaire que celle-là, en particulier pour des analystes, que celle d’un <em>dire </em>qui n’engage à rien. Ici, nos deux « experts » entretiennent avec l’analyse psychologique le même rapport que nos classes dominantes, auxquelles ils appartiennent probablement ou du moins dont ils sont proches <em>positionnellement</em><sup><a href="#notes">3</a></sup>, entretiennent à la politique : celui du <em>jeu. </em>Nos deux experts <em>s’amusent</em>. Chacun spécule, sans preuve aucune, sur ce qui pourrait bien être à l’œuvre dans les profondeurs de la psyché de l’un ou l’autre, ici plus particulièrement Ruffin, l’exposant au grand public, dans le mépris de la déontologie la plus élémentaire. Payés pour ne pas jouir, nos deux analystes s’en donnent pourtant ici à cœur joie : ce sont des <em>analystes de salon </em>comme il en existait jadis des philosophes.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">A la fin, qu’aurons-nous appris, nous lecteurs, de ces interprétations à l’emporte-pièce – puisque c’est bien à nous qu’elles <em>s’adressent</em>, aucunement au sujet singulier Ruffin ou Mélenchon ? Celles-ci nous auront-elles permis de mieux comprendre le différend politique à l’origine du conflit entre Jean-Luc et François ? nous auront-elles éclairés sur la ligne politique qu’il faut suivre ? Ni l’un, ni l’autre. Tout ce qu’on pourra dire après ça, c’est que si Ruffin a rompu avec Mélenchon, c’est parce qu’il a des problèmes avec son père. Peut-on offrir conclusion plus pauvre ? Avec de tels usages de la psychanalyse, le slogan « psychologiser c’est dépolitiser » a encore de beaux jours devant lui…</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Psychologiser avec méthode</strong>.</h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Pourtant, il ne nous semble pas que l’analyse psychologique soit condamnée à dépolitiser. Pratiquée avec méthode, nous croyons même qu’elle peut apporter des éclairages utiles pour la compréhension d’une situation politique et guider les militant·es dans leurs actions. Pratiquée avec méthode, c’est-à-dire qu’elle doit (1) reconsidérer sa visée et son adresse et (2) avancer avec précaution. Dans son espace traditionnel, l’espace de la relation transférentielle analyste-analysant (ou plus largement, psychothérapeute-patient), l’interprétation se donne pour fonction de donner à entendre au sujet ce par quoi il est tenu, mais aussi ce à quoi il se tient, pour, <em>in fine</em>, lui « <em>offrir la liberté de se décider pour ceci ou pour cela</em> »<sup><a href="#notes">4</a></sup>. C’est au sujet reçu en séance qu’elle s’adresse, elle est donc nécessairement singulière et ne peut avoir d’utilité que pour lui. Dans le cadre d’une situation politique, l’interprétation doit au contraire <em>s’adresser</em> <em>au plus grand nombre </em>et donner à entendre ce par quoi les sujets, non plus singulier mais collectif, sont tenus et se tiennent. Quant à la visée qu’elle se donne, celle-ci peut demeurer similaire à celle du cadre analytique, à savoir apporter en intelligibilité afin « de se décider pour ceci ou pour cela », à condition que l’adresse en soit changée ; dès lors, il convient de s’abstenir d’exposer les ressorts intimes d’un sujet (surtout quand la justesse de l’interprétation n’est pas rigoureusement étayée) si cette exposition n’apporte rien à la visée qu’on s’est donné. Le cas que nous évoquons ici est un contre-exemple idéal : savoir que Ruffin aurait des problèmes avec son père ne permet à personne de se décider pour quoi que ce soit politiquement.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Enfin, avancer avec précaution signifie simplement que les interprétations doivent s’enchainer du plus probable au plus hypothétique, en commençant par l’analyse des strates les plus superficielles de l’appareil psychique des acteur·rices avant de descendre, si nécessaire, dans les profondeurs inconscientes.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Analysant à notre tour le différend Ruffin-Mélenchon, qu’aurions-nous alors à dire ? Partons d’abord de ce qui est connu, à savoir que les deux hommes ont un différend quant à la stratégie à suivre pour devenir majoritaire dans l’opinion publique : Ruffin croit bon d’incarner une figure rassembleuse au prix de l’invisibilisation de sujets, pourtant chers à la gauche, jugés « clivants » &#8211; mais par qui ? nous y reviendrons –, telle que la lutte contre l’islamophobie par exemple, celle contre les violences policières ou encore celle en faveur d’une législation progressiste pour les minorités de genre ; Mélenchon quant à lui soutient une stratégie dite « de conflictualisation », c’est-à-dire une contestation radicale et franche de toute les positions dominantes – étant entendu que l’idéologie dominante est toujours l’idéologie de la classe dominante. Mais alors, si ces différends sont connus, pourquoi la rupture intervient-elle maintenant ? Et pourquoi avec cette violence qui, en effet, détonne au regard des manières de faire habituelles de Ruffin ?</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La justesse d’une interprétation tient à la juste prise en compte de la situation dans laquelle se présente ce qui en fait l’objet : un geste, un lapsus, ou, comme ici, un affect. Dans le cadre d’une analyse, la situation est bien connue : c’est la relation transférentielle<sup><a href="#notes">5</a></sup> ; ici, c’est le contexte particulier de cette campagne de premier tour de l’élection législative post-dissolution. Considérant les choses du point de vu de François Ruffin et des ambitions qu’on croit pouvoir lui prêter légitimement (il ne se cache plus de vouloir « monter en <em>champions league </em>»<em> </em>comme il le dit – autrement dit, de viser la présidentielle), ce dernier nous apparaît triplement frustré : d’abord, car malgré la rapidité avec laquelle il intervient le soir de la dissolution pour appeler au rassemblement de la gauche derrière son mot d’ordre « Front Populaire », ce dernier se trouve très vite mis à l’écart des négociations : le « Nouveau Front Populaire » s’élaborera sans lui, il n’y jouera qu’un rôle subsidiaire ; ensuite, car il peine à mener campagne dans les territoires ruraux de sa circonscription où il craint de n’être pas ré-élu ; enfin, car les cadres de LFI sur lesquels il espérait pouvoir s’appuyer pour soutenir sa ligne anti-mélenchoniste ne sont pas ré-investi·es. Autrement dit, il perd, ou croit perdre, en tout cas à ce moment-là, sur tous les tableaux, jusqu’à son poste de député – et avec lui ses espoirs d’incarner une autre voie pour la présidentielle de 2027. Sans doute est-ce cette frustration accumulée qui, ce jour-là, trouve à s’exprimer dans cette violence ; et si elle est une violence de <em>survivance </em>comme le suggère H. Maïdi, ce n’est pas la survie du sujet Ruffin comme individualité psychique qui en jeu, <em>mais la survie de sa ligne politique.</em></p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Considérant le geste (la rupture violente), on considérera également la situation d’énonciation : le réseau social X (ex-Twitter), autrement dit un réseau public. Cet élément n’est jamais mentionné – à moins qu’il ne le soit implicitement par G. Bonnet lorsqu’il semble s’étonner que les deux hommes ne se soient pas « expliqués un bon coup », sous-entendu « en privé » ? –, or il nous paraît fondamental. A <em>qui</em> parle Ruffin ? A Mélenchon ? A son père, comme le suggère G. Bonnet ? Ou plus simplement à de potentiels électeur·rices, celles et ceux pour qui, comme il le croit, Mélenchon est un repoussoir ? Mais alors, la « violence des mots » en apparence bien chaude du post, cette « rage soudaine » qu’on aurait pu prendre pour un passage à l’acte, nous paraît des plus <em>froide</em> : c’est une mise en scène – cette « dramaturgie » n’échappe d’ailleurs pas à G. Bonnet mais, prisonnier de sa lecture familialiste, il ne peut que la rattacher à un problème œdipien. Ruffin, finalement, n’explose pas : il calcule. En exposant sa rupture violente avec Mélenchon et LFI, il parle aux électeur·rices <em>via </em>l’intégralité des médias <em>mainstream </em>qui, trop heureux de voir surgir cette nouvelle occasion de s’en prendre à Mélenchon, ne manqueront pas de relayer la nouvelle <em>ad nauseam</em>. Ainsi rassure-t-il celles et ceux dont il espère le vote : si Mélenchon ne leur inspire que de la répulsion, ils peuvent dormir tranquilles, lui ne mange plus de ce pain-là.&nbsp;</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="border-style:none;border-width:0px;margin-top:40px;margin-right:0;margin-left:0;font-size:38px"><strong>« There is no alternative »</strong>.</h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Et nous voilà revenu au point duquel nous étions partis quoi que nous y voyions un peu plus clair : le différend Ruffin-Mélenchon n&rsquo;est pas un différend de tempérament – ou s&rsquo;il l&rsquo;est en parti, ça n&rsquo;est que secondairement, nous y reviendrons peut-être ailleurs –, mais un différend politique : de stratégie ET de ligne. Ici comme ailleurs, la dissolution aura été l’occasion d’une clarification : la ligne de Ruffin n’est pas celle de la gauche de rupture insoumise, mais celle de la gauche dite « de gouvernement » caractéristique du Parti Socialiste ou des Ecologistes – de son aile gauche ou sociale si l’on veut, mais de cette gauche tout de même. Car la stratégie de la conflictualisation prônée par les Insoumis·es n’est pas seulement une posture, mais la conclusion logique de l’analyse du champ, politique et médiatique, dans lequel iels interviennent, à savoir : un champ placé sous la domination de la bourgeoisie, dans lequel, de fait, elle prescrit ses règles, impose ses thèmes, choisit les mots autorisés et ceux proscrits pour, <em>in fine</em>, séparer les « fréquentables » des « infréquentables » – ou, dans leur jargon, les « républicains » (du RN au PCF)<sup><a href="#notes">6</a></sup> et celles et ceux qui ne le sont plus (LFI). Dans ces conditions, ne pas conflictualiser, ça n’est pas seulement souscrire au discours de la bourgeoisie mais c’est souscrire à ses vues ! Ici, ligne politique (de rupture par rapport à la domination bourgeoise) et stratégie politique (de conflictualisation) vont de pair ; fond et forme sont intrinsèquement liés.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La bourgeoisie n’ignore pas complètement cette liaison. Si ça n’est consciemment, elle pressent bien que refuser ses termes c’est déjà refuser en parti ses vues – et inversement, qui accepte de les reprendre souscrit implicitement aux visions du mondes qu’ils charrient. De cette constatation découle un moyen simple et amusant de mesurer la justesse de nos idées. Choisissez l’une d’elles, rassemblez un parterre de bourgeois, et exprimez-la nonchalamment mais clairement et sans détour : s’ils ragent, vous avez bon – et plus ils ragent, mieux c’est ; et en ce moment, le bourgeois rage facilement. Essayez pour voir. Dites « la propriété c’est le vol », « le mérite est une fiction » ou « salaire à vie » ; dites encore « la police tue », « privilège blanc » ou « pacte racial » : succès garanti. Bien-sûr, ce critère prit isolément n’est pas suffisant, mais il indique malgré tout que vous êtes sur la bonne voie. Inversement, si le bourgeois sourit et abonde dans votre sens, méfiez-vous, il y a anguille sous roche ! – voyez comme il est heureux de vous entendre parler « d’égalité des chances ».</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">A cet égard, la folie médiatique autour de la séquence « 7-octobre » nous aura fourni une illustration pure et parfaite de la puissance de captation du champ médiatique et politique par la bourgeoisie. Dès les premiers jours, elle aura imposé ses vues (invisibilisation de la situation coloniale ; les massacres du 7 octobre posés comme point de départ) et, bien-sûr, ses termes : « terroriste ». Refuser « terroriste » voulait dire refuser sa lecture du drame en cours ; et par suite, être considéré par elle comme un·e suspect, voire un·e complice dudit drame. LFI aura eu beau dire « crime de guerre » (si la lutte armée contre des forces militaires se justifie dans certaines conditions, elle doit obéir à des règles fixées par le droit international, sans quoi elle devient criminelle) et « crime contre l’humanité » (aucune lutte ne justifie la torture, le viol ou l’assassinat de civil·es), cela n’aura pas suffi. C’était « terroriste » ou rien ; il n’y avait pas d’alternative.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Or, en refusant de dire « terroriste », LFI refusait de souscrire à un poncif que la bourgeoisie aimerait voir gravé dans toutes les têtes : « rien ne justifie la violence ». Mais voilà que, précisément, nous tenons le contraire. Nous tenons que dans certaines situations, notamment des situations de dominations avérées, la violence se justifie, proportionnellement au niveau de domination subie – et qu’à ce titre, c’est toujours le dominant qui fixe le niveau de violence requis puisqu’il pourrait sans mal l’éviter : il lui suffirait de <em>renoncer</em> à sa domination. Dire cela, ça n’est pas dire que nous justifions <em>toutes</em> les violences (comme nous l’avons écrit, aucune lutte ne justifie la torture, le viol ou l’assassinat de civil·es par exemple) mais bien que nous en justifions <em>certaines </em>– à déterminer au cas par cas, conformément aux objectifs qui sont les nôtres et à l’analyse concrète de la situation concrète. Nous refusons donc de répéter dans un cœur très « républicain » que nous « condamnons les violences ». Or, quelle aura été la position, dans la séquence « 7-octobre » et dans bien d’autres, de la « gauche de gouvernement » et, avec elle, celle de François Ruffin ? Sans surprise, il et elle auront toujours souscrit au narratif de la bourgeoisie – et c’est en quoi on peut dire, sans écart de langage, qu’il et elle constituent la gauche bourgeoise. C’est dans cette perspective que nous analysons la mise sous le boisseau des sujets dits « clivants » par François Ruffin et qui explique, à la faveur du prétexte qu’aura constituer la « purge », sa rupture avec LFI – et cette fois nous savons qui juge ces sujets « clivants » : c’est la bourgeoisie bien-sûr qui, du fait des évolutions structurelles du capitalisme contemporain, devient de plus en plus autoritaire, de plus en plus droitière. En rompant avec LFI, il rompt avec la seule force politique qui, dans le champ institutionnel politique et médiatique, lutte pied à pied contre le discours hégémonique de notre adversaire de classe. Dit autrement : il se soumet à la bourgeoisie.</p>



<h3 class="wp-block-heading" style="margin-top:40px;font-size:38px"><strong>Sensibilité sélective</strong>.</h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Mais cette analyse ne nous semble pas épuiser le différend Ruffin-Mélenchon. Peut-être ici pourrions-nous ré-introduire une dimension psychologique – ou, plus justement, une dimension psycho-sociologique. Il nous faut repartir du contexte. La rupture avec LFI s’effectue au moment où Ruffin peine à solliciter les suffrages des habitant·es des zones périurbaine et rurale de sa circonscription. Il sait, ou croit savoir, que le discours de LFI est considéré comme trop « woke » – encore un mot qu’il nous faut fuir comme la peste – et, à ce titre, a un effet répulsif pour ces potentiel·es électeur·rices. Il le sait car il en est : les électeur·rices dont il nous parle, <em>c’est lui.</em> C’est un type psycho-sociologique qui se manifeste ici et, avec lui, une certaine <em>sensibilité </em>– en l’occurrence, une moindre sensibilité aux questions des minorités religieuses ou de genres, et une priorité donnée à ce qu’il appelle « la France des bourgs ». Et après tout, pourquoi pas : chacun a les sensibilités que son histoire singulière lui aura fait avoir : que celles de Ruffin lui fassent privilégier les habitant·es des territoires dans lesquels il a grandi, celles et ceux « de la France des bourgs » plutôt que de « la France des tours », comme d’aucun·es sont particulièrement sensibles aux violences sexistes et sexuelles, ou d’autres encore à celles exercées par la police, on ne le comprend que trop bien. Cette <em>sensibilité sélective ou partielle</em> n’est pas un mal en soi ; elle est de toute façon inévitable : nul·le ne peut être pareillement sensible à toutes les causes. Mais pour ne pas devenir une faute politique, elle doit appeler une compensation : qui se sait peu sensible à telle ou telle cause doit se mettre à l’école de celles et ceux qui la porte et, <em>a minima</em>, les soutenir dans leurs luttes quand celle-ci sont conformes à nos principes – l’égalité des droits ou la justice sociale par exemple. On pourrait dire qu’en intégrant La France Insoumise, François Ruffin palliait objectivement ses carences en sensibilité : se sachant faible sur telles causes, il laissait à d’autres militant·es du mouvement le soin de les défendre mieux ; il pouvait alors s’exprimer à plein là où lui se savait fort. Mais en rompant avec LFI, qui seule dans le champ politique institutionnel porte les voix et les sensibilités qui lui font défauts, il rompt de fait cet équilibre ; dès lors, c’est objectivement à l’invisibilisation des luttes de celles et ceux que déjà, trop souvent, on ignore voire on accable – quand on ne les criminalise pas tout simplement – qu’il participe. En ce sens, <em>cette rupture est une</em> <em>faute politique.</em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Cette séquence est, pour l’ex-camarade Ruffin, un franchissement de seuil : ce n’est plus seulement qu’il est peu sensible à telle ou telle cause – ce qui en soi n’est pas nouveau et, dans certaines conditions nous l’avons dit, n’est pas un mal –, c’est qu’il croit bon d’y renoncer. Au pied du mur, il jette sous le bus les luttes qui, pense-t-il, l’encombrent. Et tout ça pour quoi ? Pour solliciter le vote de quels électeurs ? A nouveau le différend stratégique n’est plus seulement stratégique, mais tient aussi à la ligne politique que l’on veut incarner. Car à la fin, qu’est-ce à dire que de se constituer comme base sociale celles et ceux que la lutte contre l’islamophobie ou l’égalité des droits pour les personnes LGBT+ repoussent ? Voulons-nous de leur vote ? Et si oui à quel prix ? Pour demain construire quelle majorité et mener quelles luttes ?</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il faudra bien qu’on nous explique également en quoi la lutte féministe, celle contre l’islamophobie ou pour l’égalité des droits des personnes LGBT+ est contradictoire avec celle pour la défense des classes populaires des zones périurbaines et rurales. Et si les membres de ce fragment des classes populaires le croit bel et bien n’est-ce pas, notamment et abstraction faites de ses éléments strictement réactionnaires dont nous n’avons rien à attendre, en raison de celles et ceux qui depuis 40 ans leur répètent que « la gauche », qu’ils résument à la gauche bourgeoise, les aurait abandonnées au profit des classes populaires des « banlieues » ? Mais qui sont ces gens qui, de CNEWS à BFM-TV, répètent en boucle cette (fou)thèse d’après laquelle nous aurions abandonné la « France périphérique », celle des « petits blancs », au profit de celle des « banlieues » et de leur figure emblématique : le « musulman » ou « l’immigré » ?<sup><a href="#notes">7</a></sup> Qui ne cesse d’alimenter la confusion entre la « gauche sociale » et la « gauche bourgeoise » malgré nos tentatives répétées pour nous en distinguer – tentatives auxquelles François Ruffin a longtemps participé, et avec un certain succès ? Qui donc, sinon nos plus grands adversaires politiques qui, depuis toujours, sèment la division au sein des classes populaires et les détournent de leur adversaire commun ?<sup><a href="#notes">8</a></sup> Que Ruffin reprenne cette thèse si chère à l’extrême-droite, qu’on l’entende dire ici que LFI serait devenu la « gauche Terra Nova », il y a là des égarements que nous ne pouvons ignorer.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il n’en demeure pas moins vrai qu’à l’évidence, nous peinons à nous faire entendre par ce fragment des classes populaire contrairement à celui des classes populaires musulmanes ou racisées dans lequel la sur-représentation du vote insoumis est plus que significatif. Ici, considérant le cas Ruffin comme représentatif de tant d’autre, l’analyse psychologique pourrait nous être doublement utile : d’une part, à comprendre quelles sont les déterminations psycho-sociales qui le conduisent à privilégier, dans ce moment de grande tension, la gauche bourgeoise plutôt que de rupture ; d’autre part, et pour ainsi dire par suite, à comprendre les moyens par lesquelles nous pouvons lui parler – et, au-delà de son cas personnel, à toutes celles et ceux dont il est un modèle « type ». Il y a bien quelque chose qu’il nous faut entendre et quelque chose qu’il nous faut changer, tant que ces changements n’impliquent pas de rupture avec nos principes fondamentaux.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Quant à savoir si Ruffin demeure un camarade, chacun·e, sur la base des observations livrées ici, se décidera « pour ceci ou pour cela ».</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par François H.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Avec le retour avisé des camarades.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h4 class="wp-block-heading" id="notes">Notes</h4>



<ol class="wp-block-list">
<li>Considérant sa situation bourgeoise, il écrit&nbsp;: «&nbsp;<em>je suis capable de froideur analytique […] parce que ma condition me tient à distance de la zone chaude de conflictualité. […] Si la politique est la politesse de la colère, j’y suis, en tant que bourgeois, mieux disposé que les non-bourgeois, qui de la politique ont plus urgemment besoin que moi. C’est une aporie</em>&nbsp;»&nbsp;&#8211; <em>Notre Joie, </em>p.196-197, Pauvert, 2021</li>



<li>C’est moi qui souligne.</li>



<li>L’un est psychanalyste&nbsp;; l’autre est psychanalyste et professeur émérite de psychologie à l’université.</li>



<li>C’est la finalité que donne Freud à l’analyse dans <em>Le moi et le ça</em>, publié en 1923.</li>



<li>Relation qui doit être elle-même saisie dans les rapports singuliers qu’elle entretient avec ce que vit le sujet <em>en-dehors </em>de l’analyse&nbsp;; elle n’est pas un endroit clos, hermétique à toute intrusion du monde social.&nbsp;</li>



<li>Camarades communistes, reprenez-vous&nbsp;!</li>



<li>Dans le même numéro du <em>Point, </em>l’inénarrable Pascal Bruckner nous en offre une illustration dans son « Postillon » (c’est, sans rire, le nom que donne <em>Le Point </em>à ses chroniques), lorsqu’il suggère que « <em>la gauche, en mal de sujet révolutionnaire, a élu le musulman en nouveau « damné de la terre »</em> ».</li>



<li>À l’heure d’achever cet article, je lis sur X (ex-Twitter) un post de Sébastien Chenu daté du 31 juillet dans lequel le député du Rassemblement National commente ainsi une photo de Lucie Castets accompagnée par des représentant·es des principales composantes du NFP : « <em>Ils ont abandonné la classe ouvrière depuis longtemps, ils se désintéressent du monde du travail depuis des années, ils préfèrent les communautés à la France qui bosse mais se déguisent en bleu de travail ! Quelle honte</em> »… On reconnaitra sans peine qu’il n’a pas totalement tort : il y a bien, sur l’image, des représentant·es d’une gauche qui a abandonné la classe ouvrière ; le malheur est qu’une fois encore on nous confonde avec elle (il faut dire qu’on tend le bâton…) et que Ruffin finisse par la préférer à notre camp.</li>
</ol>
<p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2024/10/09/psychologiser-1e-partie/">Peut-on sauver le camarade Ruffin ? &#8211; « Psychologiser » 1e partie</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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		<title>Pause cigarette</title>
		<link>https://paul.leorabouam.com/2024/05/07/pause-cigarette/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 07 May 2024 12:48:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>J’ai toujours pris énormément de plaisir à fumer&#160;; j’ai toujours pris énormément de plaisir à fumer au travail, dans ces espaces – physiques et psychiques – dont presque seuls les fumeurs sont témoins et garants. Au dehors de l’institution, au dehors du professionnel, au dehors des murs&#160;; davantage libres alors. C’est dans cet espace du [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">J’ai toujours pris énormément de plaisir à fumer&nbsp;; j’ai toujours pris énormément de plaisir à fumer au travail, dans ces espaces – physiques et psychiques – dont presque seuls les fumeurs sont témoins et garants. Au dehors de l’institution, au dehors du professionnel, au dehors des murs&nbsp;; davantage libres alors.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est dans cet espace du dehors que j’ai découvert la psychiatrie adulte et que j’ai véritablement rencontré l’autre, cet étranger, le patient. Clopes après clopes, récits après récits. C’est dans cet espace du dehors que j’ai découvert mes collègues et que j’ai véritablement rencontré leur lutte, leur intime parfois, leurs idées. C’est donc dans cet espace du dehors que j’ai découvert ma colère, construit ma révolte, imaginé ma politique. C’est toujours dans cet espace du dehors que s’ouvre l’intime partagé entre moi et les autres&nbsp;: secrétaires, infirmières, médecins, puéricultrices, psychologues, étudiant.es. Que peut se dire, que peut se gueuler, que peut se pleurer, que peut se rire, que peut s’observer le monde autour. C’est essentiel, j’ai donc décidé de ne jamais arrêter de fumer.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Me voilà donc au dehors, dans cette cour grise, sans verdure, entourée d’une tour plus grande que le ciel. Souvent, cette université est décriée : triste, déprimante, étouffante. Elle n’a aucun code du bien-être, du développement et de l’épanouissement personnel, aucune couleur réconfortante, pas même une fleur&nbsp;: du béton gris et de vieux ascenseurs. Ses escaliers intérieurs sont souvent moqués tant ils sont tagués/sales/glauques. J’adore cet endroit. Précisément, pour toutes ces raisons. Particulièrement parce qu’y rentrer, c’est sentir son histoire et ses luttes. Et on lutte rarement avec des fleurs.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Je me pose donc dans ce dehors, et je regarde&nbsp;: la valse des étudiant.es dans leur milieu, entre deux cours, avant un partiel, en mobilisation, en blocus. On est en 2023, on nous annonce qu’on va travailler plus longtemps pour stabiliser et pérenniser l’économie du pays, on nous dit qu’on n’a pas le choix, que c’est comme ça et pas autrement. La fac se réveille et s’embrase&nbsp;: manifestation, blocus, AG houleuse, mail de la présidente où évidemment elle encourage l’expression de tout point de vue mais ne tolèrera aucune forme de violence. Évidemment. Cette fameuse question de la violence, que l’on pose toujours à sens unique&nbsp;: celui du bruyant et du m’as-tu vu, celui de la vidéo buzz sur BFM et CNews.&nbsp; Des tags fleurissent sur les murs et les colonnes&nbsp;: «&nbsp;occupation permanente&nbsp;», «&nbsp;vive le son de l’explosion&nbsp;» etc. La présidence décide la fermeture de la fac pour éviter&nbsp;tout débordement, on efface les tags tôt le matin, on fait peau neuve. Les étudiant.es se réunissent en AG, de nouveau les tags, partout, en rouge. Je fume et je souris à m’en décrocher la mâchoire. Ce jeu peut durer longtemps, et c’est tant mieux.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Dans ce contexte me vient la question de l’engagement dans une lutte commune, politique et sociale. Comment se retrouver, psy et patient·e·s&nbsp;? Je suis tombée, par deux fois à la même manif, face à un patient et une patiente&nbsp;; je me suis surprise à vouloir détourner le regard, me cacher, surtout ne pas les croiser. Au nom de quoi&nbsp;? D’une juste distance&nbsp;? D’un cadre à préserver, malgré la révolte qui gronde&nbsp;? Ne rien montrer de ses convictions politiques&nbsp;? Parfois, il m’arrive pourtant d’en dire quelque chose en séance, ça m’échappe presque. Alors, pourquoi ne pas en dire, en faire quelque chose au dehors&nbsp;justement&nbsp;?</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est dans ce dehors qu’on aurait pu (dû&nbsp;?) aller chercher les étudiant.es pour ce qui les concerne directement, dans l’ici et le maintenant : l’ensemble des services de santé étudiants sortent de leur objet premier, la prévention, et entre dans la gueule du loup capitaliste. Ils deviennent, l’un après l’autre, centres de santé.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Les discussions avec les hiérarchies ont pu être animées, force est de constater que nous n’avons rien pu faire face à ce rouleau compresseur «&nbsp;ce sont des sous en plus, qui permettent d’embaucher&nbsp;»… Voilà qui tente de clore le débat, se payant même le luxe de sortir bon seigneur de l’échange. On dit aux étudiant.es qu’ils pourront dès lors «&nbsp;se faire soigner&nbsp;gratuitement&nbsp;». Sans avance de frais «&nbsp;jamais bien sûr&nbsp;», il suffira juste de présenter sa carte vitale. Le Saint Graal. Le permis d’être. Quid des un.es et des autres sans carte vitale&nbsp;? Quid de ces nombreux·ses étudiant.es encore affilié.es à leurs parents qui n’ont sûrement aucune idée, à 19 ans ou à 20 ans, que ces derniers vont recevoir l’information de rendez-vous chez la gynécologue, le médecin généraliste, la sage-femme, le psychiatre…&nbsp;? Quid de l’anonymat&nbsp;? Quid de la confidentialité&nbsp;quand centre de santé rime avec logiciel partagé où chaque ACTE doit être REPERTORIÉ car les sous, les pépettes, le flouze, la thune, la caillasse, la moula, le pèze, le pognon&nbsp;?</p>



<p class="wp-block-paragraph">À l’université, on fonctionne donc comme à l’hôpital, on tarifie à l’acte.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Le diable se loge dans les détails. Le centre de santé est pensé, originellement, comme un lieu public, permettant un soin accessible et de qualité. Il est mis en avant comme une structure politiquement de gauche, financé majoritairement par des subventions publiques, dont l’objectif n’est pas l’argent, mais le soin de proximité pour tous et toutes. En gros.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Lors d’une réunion, j’ai la très bonne surprise de passer ma matinée à écouter un homme nous parler, avec passion, de ce qu’on pourrait faire en plus pour gagner des financements. Il n’a été question que d’argent, je crois même que le mot «&nbsp;étudiant·e&nbsp;» n’a pas été prononcé une seule fois. Je vous partage donc quelques bonnes idées, vouées à s’imposer dans toutes les universités françaises&nbsp;:&nbsp; ouvrir de 8h à 20h&nbsp;; ouvrir le samedi&nbsp;; ne fermer que 3 semaines par an&nbsp;; réduire la durée des consultations psychologiques&nbsp;; adhérer à MonPsy. Bruit dans la salle, les psychologues se réveillent de leur sieste.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ce n’est pas tant que je sois absolument contre l’idée d’un centre de santé&nbsp;; ni même l’idée d’un centre de santé pensé et dédié aux étudiant·e·s. C’est plutôt l’hypocrisie dans laquelle tout le monde se glisse, en conscience – et je préfère car c’est clair &#8211; et en inconscience – et c’est insupportable, cette mollesse. On prétend alors que ça ne changera pas grand-chose, que l’on peut encore parler de prévention, qu’il faut quand même trouver des solutions pour tout·e·s les recevoir ces étudiant·e·s en souffrance.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Premièrement, le centre de santé aujourd’hui c’est comme une start-up en développement à la recherche de rentabilité. On peut y faire des consultations de qualité, on peut y rencontrer des professionnel·les de qualité, on peut même y faire un peu de social. Mais, la question derrière sera toujours comment être rentable. Deuxièmement, le centre de santé n’est pas un espace de prévention. On peut vous faire croire le contraire, c’est faux. Il n’en a pas la vocation, il n’en a pas l’objectif. On peut y faire des consultations avec de la prévention, on peut même y mettre des affiches de lutte contre le tabac ou «&nbsp;ta santé mentale compte&nbsp;» collées derrière le secrétariat. Mais le sujet derrière ne sera jamais la question préventive.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<p class="wp-block-paragraph">Et toute la différence est tellement là, dans ce détail, dans cette brèche, dans cet invisible.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">À l’origine, la SUMPPS Service Universitaire de Médecine Préventive et de Promotion de la Santé. Aujourd’hui, le SSE, Service de Santé Etudiante. Ce changement d’acronyme en dit bien plus qu’on ne l’imagine de prime abord. Le message est clair, la prévention est retirée au profit de la santé. On encourage alors à soigner, à être dans le faire, à être dans l’acte. Là où le <em>U</em> de Universitaire garantissait quelque chose du collectif, de l’institution et du publique, la Santé Etudiante est plus personnelle, plus individuelle. Au SUMPPS, on pouvait défendre l’idée d’un lieu commun, partagé et partageable, dans lequel l’étudiant·e pouvait se mouvoir et s’adresser, sans que rien ne s’écrive ou ne s’acte encore. On y prenait son temps. Au SSE, on accueille quelqu’un.e avec une demande claire et on y répond par une consultation précise et adressée. Cet espace s’individualise, se spécifie, il répond aux enjeux de la santé étudiante. Il attribue un rendez-vous et une case dans laquelle l’étudiant.e entre. Cela se veut rapide, et surtout efficace.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">À titre d’exemple, dans les universités chaque étudiant·e bénéficiait, à l’origine, d’un rendez-vous de prévention obligatoire, par année de cursus, avec un·e professionnel·le. Puis c’est devenu un rendez-vous par étudiant·e lors de la première année, non obligatoire. Aujourd’hui, ce rendez-vous est uniquement proposé par mail aux étudiant.es étranger.es. Ces espaces de rencontre sont progressivement remplacés par des consultations avec des médecins généralistes et des spécialistes, dont la prise de rendez-vous se fait sur Doctolib, par l’étudiant.e. Tout est devenu une question de créneau à remplir et d’actes à tarifer.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">De la prévention, on ne semble garder que quelques affiches et quelques matinées avec kakemonos et cafés dans des halls froids d’université. Bien peu de choses finalement, quand on sait que la prévention ne s’inscrit réellement que dans du relationnel, requérant du lien et du temps. Mais le temps a mauvaise presse et le désir de lien mauvaise réputation. La prévention est une proposition, c’est un espace ouvert où il s’agit d’abord et surtout de rencontrer l’autre dans sa subjectivité, dans ce qu’il souhaite dire et ne pas dire de lui&nbsp;; c’est aussi simple que ça.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Pourtant, si je reçois cet étudiant, avec son désir d’être là, sans besoin explicite particulier, est-ce qu’il ne s’agit pas de prévention&nbsp;? Si je nous laisse le temps de nous rencontrer, sans un nombre de séance maximum, alors est-ce qu’il ne s’agit pas de prévention&nbsp;? Si je nous laisse le désir de faire ensemble, dans un espace-temps dont je reste la garante, alors est-ce qu’il ne s’agit pas de prévention&nbsp;?</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Il est urgent de réfléchir à comment occuper, nous aussi, ce dehors que nous avons bien trop longtemps laissé aux autres, le faire entrer au-dedans. Cet écrit en est une première tentative.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Fun Fact à l’aube de la publication de cet écrit&nbsp;: la rumeur court que nous allons maintenant facturer les consultations psy dans les universités. Puisque ces consultations sont, évidemment, les plus nombreuses et les plus demandées. Les psys, les poulettes aux œufs d’or.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Fumons.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">                                                                                                                                  Rédigé par Laura M.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Avec le regard aiguisé des camarades du CRAC.</p>
<p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2024/05/07/pause-cigarette/">Pause cigarette</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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		<title>De la bonne élaboration</title>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 27 Oct 2023 18:47:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est la répétition qui signe le symptôme. Quelque chose se répète, et quelque part même si c’est douloureux, tant mieux, sans cela on n’aurait probablement rien entendu de ce qui se joue. En cette matière, il en va des institutions comme des sujets isolés. Soyons indulgents avec nous-mêmes, hors nos séances (parfois même pendant), nous [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est la répétition qui signe le symptôme. Quelque chose se répète, et quelque part même si c’est douloureux, tant mieux, sans cela on n’aurait probablement rien entendu de ce qui se joue. En cette matière, il en va des institutions comme des sujets isolés. Soyons indulgents avec nous-mêmes, hors nos séances (parfois même pendant), nous ne sommes ni plus ni moins sourds que le quidam moyen : il y faut souvent pas mal de redites avant que l’on capte quoi que ce soit.&nbsp;En l’occurrence, il m’a fallu un moment pour l’entendre, mais depuis chaque fois mon oreille accroche (et ça fait sans doute un moment que ça dure) : “<em>ah celle-là, elle élabore bien”</em> ; ou son envers, c’est égal : “<em>il a du mal à élaborer</em>”. C’est une façon de parler des personnes que nous recevons qui mérite analyse. Qu’il me semble j’ai toujours entendu, dans toutes les institutions que j’ai traversées, au cours de moments collectifs ou d’échanges plus informels. Sans en faire un commandement, tout de même, quand c’est partout répété pareil, peut-être qu’il faut commencer à se méfier un peu. C’est la répétition qui signe le symptôme.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>1. Coucou hibou (cui cui).</strong></h3>



<ol class="wp-block-list"></ol>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La première dimension à déplier là-dedans serait sans doute celle de l’intelligence. Cellui qui <em>élabore bien</em> serait avant tout quelqu’un·e d’intelligent·e ? Immédiatement me viennent des échanges entre pairs : “<em>bien cortiqué</em>”, ne cesse de répéter une collègue à propos de certain·es qu’elle reçoit / “<em>c’est plutôt un petit niveau</em>” dit un collègue à propos d’autres. C’est l’inverse mais c’est la même chose ; je pourrais citer des dizaines de formules du même acabit. Entendues ou prononcées par moi, d’ailleurs. Qu’est-ce qui nous permet de dire ça ? De quoi s’autorise-t-on ?</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">On peut d’emblée faire un sort à la face objectivante de la question : les jugements qui concernent l’intelligence s&rsquo;appuient parfois sur des <em>évaluations</em>. Les tests <em>de performance</em> (déjà, bon…), ça fait un moment que j’en suis revenu ; sans doute pas mal de gens de la même façon. Mais voilà, ça se pratique tous les jours. Pour faire bonne mesure, davantage que par le passé, on les enrobe de cotonneuses précautions : “<em>attention, ce n’est qu’une forme d’intelligence, ça ne reflète pas nécessairement…</em>”&nbsp; (variante : “<em>il ne faut pas s’arrêter au chiffre du QI, mais plutôt aller dans le détail du fonctionnement cognitif…</em>”). N’empêche que. Non seulement ça se pratique, mais on leur prête même une utilité. Ils auraient notamment valeur prédictive, permettraient de détecter des “<em>profils</em>” (HPI et ses avatars), des “<em>retards</em>” (pour ne pas dire “<em>déficience</em>”)&#8230; La critique de leur appréhension extrêmement limitée de ce que serait “l’intelligence” a déjà été faite. Il faudrait aller plus loin. Voir ce qu’on continue à en attendre, ce qui nous meut quand on les utilise.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">À mon avis, une espèce d’idée que l’outil approprié permettrait d’accéder à <em>quelque chose d’autre</em>, que la parole seule ne permettrait pas. Qu’il y aurait à aller déterrer, sous le discours du sujet, une vérité cachée &#8211; sur son fonctionnement cognitif en l’occurrence &#8211; qui donc ne pourrait s’obtenir que <em>malgré lui</em>. Quel morceau s’agit-il de faire cracher au sujet ici ? Est-on encore dans l’écoute ? Ou est-ce que ça ne commencerait pas à furieusement ressembler à une séance d’interrogatoire (avec outils, donc) ?&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Intuitivement, j&rsquo;aurais tendance à situer l’ensemble du côté d’un des fantasmes fondamentaux qui anime le discours scientifique majoritaire, celui de l’Evidence Based Medicine : ce <em>rendre visible</em>. Fantasme qui prospère notamment sur le terrain neuro-scientifique, mais en fait partout ailleurs, établit des causalités logiques là où il n’y a parfois que coexistence de phénomènes observés &#8211; “c’est parce que je le vois que ça existe, que je le comprends” [discours qu’il va bien falloir se coltiner tant il est devenu hégémonique…].</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Partant de l’arbre des tests, on pourrait tenter d’apercevoir la forêt : qu’est-ce qui nous fait considérer l’intelligence comme une dimension <em>à part</em> ? En raisonnant ainsi, on manque en tout cas le principal : à savoir deux de ses dimensions fondamentales au moins, qui se recoupent et s’interpénètrent (je scinde artificiellement pour la clarté du propos).</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>(a) D’abord que tout ça est comme toujours affaire de désir, et de jouissance.</strong>&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Si je réfléchis bien, ce n’est pas seulement grâce aux capacités inscrites dans mes allèles. C’est parce que ça me fait jouir. Si je m’investis dans l’apprentissage de telle ou telle matière, c’est que mon désir y est suffisamment engagé… et/ou celui d’autres autour, dans lequel je baigne. L’intelligence aussi, on peut la penser comme un symptôme (dans son acception psychanalytique) : comme trait singulier ayant fonction dans la machinerie générale du sujet, et dans les groupes qu’il traverse.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Par exemple : face à un·e jeune diagnostiqué “<em>HPI</em>”, vaut-il mieux s’ébahir de ses <em>capacités d’élaboration</em>, de sa finesse… tout en déplorant les “<em>difficultés sociales</em>” qui accompagnent fatalement cette intelligence hors du commun ? Ou réfléchir à la fonction que cette forme particulière d’intelligence prend pour ellui ? Comme elle le situe par rapport à l’Autre ? À la saisie classifiante, nous préférerons une pensée fonctionnaliste. L’on objectera peut-être que l’un n’empêche pas l’autre, je crois le contraire : cette saisie particulière de l’intelligence en tant que capacité innée individuelle bloque absolument toute pensée, en fait une dimension hors-clinique.&nbsp;Or pour qui se penche sur la question… il y a matière à cliniquer un peu. Je songe à un jeune homme qui avait fait de son intelligence une protection contre les questions persécutantes (et très récurrentes) de sa mère délirant sur un mode paranoïaque. À une jeune femme qui a assisté à la décompensation de son père, a du faire face à ses conséquences, et a dû sacrément <em>élaborer</em> pour essayer d’y comprendre quelque chose. À une jeune fille avec qui j’ai longuement travaillé qui s’est mise à penser plus vite que tous celleux de son âge parce que c’était la seule manière d’être intégrée aux conversations familiales à table (tout intérêt “adolescent” étant jugé ridicule, pauvre…) : dans l’économie du groupe, elle ne pouvait pas ne pas devenir intelligente ; sauf à s’en exclure tout à fait.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>2. Bien-né laborer.</strong></h3>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>(b) Ensuite, puisque le désir de l’homme, il paraît que c’est le désir de l’Autre (Jacques a dit) : qu’il y a comme toujours du social dans l’affaire !&nbsp;</strong></p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Les formes que prend l’intelligence, ses expressions, sont sans doute dépendantes de la manière dont le sujet est investi par ses petits autres (celleux qui l’entourent), soutenu, porté… Du contexte symbolico-socio-politique plus global, où s’inscrit tout ce beau monde. Les formes de minorisation sont nombreuses : de genre, de classe, raciales, économiques, symboliques&#8230; Chacune peut venir voiler les capacités d’un sujet. De même qu’une rencontre traumatique peut sans doute figer quelque chose de ce côté-là aussi. Il s’agirait donc au minimum lorsque se pose la question de l’intelligence, d’aller repêcher &#8211; activement repêcher, en interrogeant &#8211; ce qui de la condition du sujet en face de nous, peut l’avoir inhibée. Premier pas vers une réintégration de cette dimension parmi les autres qui font notre clinique. Ce n&rsquo;est pas parce que l&rsquo;intelligence a été très accaparée par un certain discours psycho-scientifique, qu&rsquo;il faut l&rsquo;y abandonner. Il me semble qu’elle mériterait au contraire d’être rattrapée par un autre bout. [Cela ne signifie pas pour autant le déni des implications neuro-cognitives : il existe des difficultés propres à ces niveaux d’analyse ; simplement, il n’ont pas à être les seuls considérés]. Il n’y a qu’à voir comment, abordée dans les entretiens, cette dimension permet souvent d&rsquo;ouvrir des questions connexes, politiques, par exemple autour de l&rsquo;institution scolaire et de ce qu’elle fait aux corps.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’actualisation de l’intelligence ensuite, au cours d’une rencontre, est dépendante du cadre que nous proposons, de la forme que nous donnons à nos entretiens, de la place que nous faisons à la parole… Il s’agirait d’examiner ce qui de nos préjugés, peut entrer en ligne de compte. La deuxième étape de notre réintégration de l’intelligence à sa juste place, serait d’interroger l’imaginaire qui l’enrobe. Car c’est sans doute au nom d’une certaine image de ce qu’est une personne intelligente, probablement assez figée, que nous disons d’un sujet qu’il <em>élabore bien</em> ; et que nous ne le disons pas d’un autre. Qu’est-ce que c’est que cet idéal-type, quand on y regarde de près ?</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Je partirai des traits qui me semblent caractériser les ados dont nous disons qu’iels <em>élaborent bien</em>, au sein de la structure où je travaille. Celleux-ci se caractériseraient par un langage adapté, suffisamment soutenu ; une capacité à établir les bons liens ; une aptitude à se repérer dans le temps, à présenter leur histoire de manière suffisamment ordonnée… Ce qui se dessine ici, c’est un portrait probablement pas trop éloigné de l’image que le·la psy se fait d’ellui-même. Une personne en toutes circonstances <em>bien adaptée</em>. C’est que ça commencerait à ressembler de plus en plus à une émanation bourgeoise, cet idéal-là.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">C’est ce qui affleure si l’on songe, par contraste, aux descriptions de celleux dont on dit peu qu’ils élaborent bien, justement : qui ne parlent pas <em>bien français</em>, qui se paument en route, qu’on a du mal à suivre. <em>Bien élaborer</em>, ce serait peut-être, en définitive et en dernière analyse, rendre la vie du psy pas trop inconfortable. Ne pas trop le heurter. Parler sa langue. Alors que je suis la tête pleine de cet article, rêvant en réunion d’équipe, une collègue prononce ces deux phrases à propos d’un jeune qu’elle a accueilli (je jure que je n’invente rien) : “<em>On sent qu’il a déjà rencontré des professionnels, il a bien intégré les mots des éducateurs… En tout cas, il élabore bien</em>”.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il me semble important de se dégager de cet imaginaire-là, à deux égards au moins :&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Parce que j’ai pu me rendre compte que les sujets qui me faisaient cet effet n’étaient probablement pas ceux avec qui je travaillais le mieux… A trop parler la même langue, on finit par abolir toute surprise, partant tout surgissement de réel ; par s’entendre soi plutôt que l’autre.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Plus grave : parce qu’il va peut-être s’agir de refaire une place à tous ceux qui, justement, <em>n’élaborent pas bien</em>. Il se trouve que la souffrance psychique, ça n’est pas toujours bien présentable, pas toujours bien présenté. Et il n’est pas possible de produire l’exclusion de tous celleux qui se perdent, qui trébuchent, qui bégaient, qui se plantent et se reprennent vingt fois, qui godaillent, qui branlottent. Si nous occupons une place qui vaut, c’est même précisément de produire l’inverse. À n’y pas prendre garde, l’on pourrait sinon aisément glisser vers la position de ces flics qui élisent les “bonnes victimes” en établissant des PV lors des dépôts de plainte : celles qui pleurent, mais pas trop, qui sont heurtées, mais pas trop… &#8211; et déchaînent toute la violence de l’institution sur les autres.&nbsp;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>3. Avec des si, j’coupe du bois.</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Illustrons : recevoir un homme à peine débarqué du Brésil, perclus de traumas, qui par conséquent narre son histoire de manière chaotique, avec un accent à couper au couteau&#8230; Ça représente un effort particulier. L&rsquo;échange va être difficile, va achopper, va demander à chacun de produire à son niveau les conditions d&rsquo;une rencontre &#8211; malgré tout. <em>Tout</em> désignant ici les difficultés générales propres au langage humain + ce qui de la construction psycho-socio-historique des sujets, complique encore l&rsquo;affaire.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Cet échange sera toujours plus inconfortable que d&rsquo;autres, où précisément les personnes sont plus habituées à rencontrer des professionnels, à parler d&rsquo;elles dans une langue parfaitement sue, à saisir en quelques phrases les points saillants d&rsquo;une histoire déjà longuement dite. Il ne s&rsquo;agit pas de nier ces différences. Elles existent. De même qu&rsquo;existent certaines difficultés propres à certains contextes d&rsquo;énonciation particulier. Il s&rsquo;agit toujours bien de faire avec elles et avec nos ressentis, notre contre-transfert (la somme de nos préjugés, Jacques a dit encore).&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Comment on s&rsquo;en sort ? En persévérant dans nos jacquasseries. Jacques a dit aussi, mais pas le même, que l&rsquo;égalité des intelligences pourrait être notre point de départ, le socle de nos constructions, plutôt qu’un résultat à atteindre. L’excellent Rancière trace un sillon qui intéresse de plus en plus de monde à gauche, ne cesse de peaufiner sa définition d’une démarche égalitaire, démocratique. L’on pourrait s’y pencher aussi, commencer à rêver avec l’ami Brisson<sup><a href="#notes">1</a></sup>, à une <em>praxis</em> égalitaire.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Pour Rancière, la seule approche égalitaire réelle réside dans le fait de partir de l’égalité des intelligences, de la postuler de fait. Ce qui n’a rien d’évident, habitué·e·s que nous sommes à établir des hiérarchies partout. Dans cette perspective révolutionnaire, lorsqu’on écrit, lorsqu’on parle, il ne s’agirait donc surtout pas de <em>faire de la pédagogie</em> (mais qui donc parle comme ça ? hormis la bourgeoisie de plateau s’entend), pas davantage de se <em>rendre accessible à tous</em>&#8230; Car c’est encore sous-entendre qu’il y aurait un <em>écart</em> à combler ; qui signe l’a priori d’inégalité. L’écart implique toujours un sachant/pédagogue, qui s’abaisse gracieusement jusqu’à un récepteur en position d’élève. L’on induit toujours ainsi, des registres de discours qui ne valent pas tous la même chose &#8211; la découpe n’opèrera pas nécessairement entre savant et profane d’ailleurs… mais tout le monde saura bien tacitement de quel côté il vaut mieux se trouver. Il me semble que le champ psy n’échappe pas à ces distinctions pour le moins binaires. D’ailleurs, il suffit de s’écouter parler des personnes que l’on reçoit pour s’en apercevoir.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Travaillons humblement : si l’on partait de l’égalité des <em>capacités d’élaboration</em> ? Je postule au sujet que j’écoute des capacités à (se) penser équivalentes à celles de toustes les autres, aux miennes. Je reconnais aussi son effort pour me parler, à la hauteur de celui que je déploie pour l’entendre. On n’est sans doute pas si loin, alors, des ambitions de structures travaillées par la psychothérapie institutionnelle. En tout cas, il semble que ça collerait pas trop mal avec la psychanalyse que nous tentons de fabriquer. Parce que nous parlons avec celleux que nous recevons sans autre trame que ce qu’iels disent d’eux… Parce que le psychiste a lui-même maille à partir avec ce qui le traverse, ce toute sa vie durant. Enfin parce que l’on prend au sérieux la neutralité freudienne &#8211; ça ne veut pas dire être mou et muet, mais écouter tout avec la même attention…&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Rancière, abordant<sup><a href="#notes">2</a></sup> les classements qui s’opèrent entre les registres d’écriture, propose : “<em>les textes des Platon sont reçus comme l’expression d’une pensée conceptuelle alors que les textes des ouvriers sont traités comme l’expression d’une situation et de la souffrance qu’elle produit [&#8230;] C’est là qu’un autre tour d’écriture peut intervenir pour remettre en question cette distribution [&#8230;] les uns étant mis du côté de la pensée qui explique, les autres textes du côté de la matière à expliquer [&#8230;] La démarche égalitaire n’est pas celle qui cherche à combler le fossé, mais celle qui remet en question la topographie même qui lui donne lieu. Il s’agit de construire, par l’écriture, la scène d’égalité entre des blocs de langage qui sont normalement considérés comme appartenant à des sphères différentes</em>”. Rapporté au champ de la parole, peut-être que ça peut servir un peu ! A ce compte-là, la distinction parole élaborée / parole non-élaborée n’a plus guère de sens. Il n’y aurait ainsi pas lieu de considérer différemment la parole d’un·e patient·e (plus considérée, donc, comme expression de souffrance à expliquer) et celle du psy (qui ne serait plus parole ordonnatrice et explicative). Le/la psychiste et celui qu’iel reçoit malaxent la même matière. Ce qui ne nous dispense en aucune façon de notre tâche, de notre responsabilité : machiner un contexte où une énonciation soit possible.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par Paul R.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Nourri des échanges avec Julia B., François D., François H, Salomé C&#8230;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h4 class="wp-block-heading" id="notes">Notes</h4>



<ol class="wp-block-list">
<li>O. Brisson, <em>Pour une psychiatrie indisciplinée</em>, La Fabrique, 2023</li>



<li>J. Rancière, <em>Les mots et les torts</em>, La Fabrique, 2019</li>
</ol>
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		<title>Lacan-celculture</title>
		<link>https://paul.leorabouam.com/2023/07/11/lacan-celculture/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 11 Jul 2023 11:57:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L’actualité de ces dernières années l’a tragiquement démontré : une proportion non négligeable de dits “psy”(chanalystes/chiatres/chologues…) se précipite avec intérêt, et même avidité, sur tout ce que le pays compte d’absurdes paniques morales, ce dès leur apparition dans le discours médiatique &#8211; ne lâche l’une que pour la suivante. Ces experts du psychisme interviennent, commentent, [&#8230;]</p>
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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’actualité de ces dernières années l’a tragiquement démontré : une proportion non négligeable de dits “psy”(chanalystes/chiatres/chologues…) se précipite avec intérêt, et même avidité, sur tout ce que le pays compte d’absurdes paniques morales, ce dès leur apparition dans le discours médiatique &#8211; ne lâche l’une que pour la suivante. Ces experts du psychisme interviennent, commentent, diffusent un certain nombre d’idées au nom de la psychanalyse. On en a même vu se prévaloir de celle-ci pour inciter à voter Emmanuel Macron à deux scrutins présidentiels.&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Face à ce tragique phénomène groupal, qui assurément mine notre champ, il nous paraît urgent de nous armer. Hélas, dans les corpus où nous puisons habituellement de précieux repères, rien ne semble convenir tout à fait. Les développements freudo-lacaniens, pour riches qu’ils soient, ne sauraient nous satisfaire (pire, ils sont bien souvent invoqués à tort et à travers par les sujets concernés eux-mêmes, on le verra). La psychiatrie des anciens, pas davantage. Soucieux d’élaborer une clinique en prise avec notre époque, il nous semble qu’il y ait matière à forger un nouveau concept &#8211; celui-ci prendra place aux confins de l’épistémologie et de la psychopathologie. Quel est donc ce curieux mal qui touche nos élites ? Par quoi sont-elles donc parlées ? Nous voilà en tout cas pris d’un certain malaise.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Nous proposons donc (percée théorique s’il en est) : “<strong><em><s>La</s></em></strong><strong>can-celculture</strong>”. Signifiant neuf qui désignera la forme particulière de civilisation promue par certain·e·s professionnel·les du champ psy. Celle-ci nous semble reposer à la fois sur une extraordinaire perméabilité aux concepts-épouvantails bourgeois/autoritaires qui émergent régulièrement dans le discours social… ainsi que sur une particulière surdité à tout ce qui excède le champ d’intérêt (tristement restreint) des sujets concernés.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Faut-il ici parler de comorbidité ? Ne sont-ce que les expressions symptomatiques variées d’une même pathologie ? Nos recherches n’en sont qu’à leurs prémices et nous ne trancherons pas ces questions. Quoiqu’il en soit notre inquiétude demeure : bien loin semble-t-il de concerner quelques sujets isolés, il se pourrait que nous soyions confrontés à une véritable épidémie.&nbsp;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>Repères cliniques.</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Grande confusion langagière : utilisation d’un mot pour un autre (ex fréquent : “<em>la société</em>”, là où il serait opportun de dire “le capitalisme” ou “la classe bourgeoise”) ; recours excessif à des termes sans consistance réelle (“<em>le contemporain</em>” ou encore “<em>la mondialisation</em>”) ; condensations langagières qui s’apparenteraient davantage aux néologismes qu’à des mots d’esprits (“<em>léwokes</em>”, “<em>léféminissstes</em>” notamment, reviennent chez plusieurs sujets).</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Dénégation forcenée (peut aller jusqu’au déni) des dimensions sociales et politiques des phénomènes, pour privilégier une focalisation sur un dit “<em>intrapsychique</em>”, coupé de toutes références/influences extérieures, de toute considération matérielle.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Expression d’hostilité marquée à l’égard des minorités sexuelles, plus généralement à l’égard de tout ce qui remet en cause l’ordre bourgeois.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Peur disproportionnée dont on peine à saisir l’objet, accompagnée d’invectives (s’accompagnant parfois de délire), de ce qui pourra être nommé “<em>pensséetrans</em>”, ou encore de “<em>lathéoridugenre</em>”. Dans les cas les plus inquiétants, l’anathème s’étendra sur des périodes historiques entières (que l’on pense simplement à “<em>maisoixantuitelajouissancesanzentrave</em>”). De façon notable, ces thèmes semblent venir dans le discours en lieu et place de toute référence aux dangers qui menacent aujourd’hui l’humanité dans son ensemble ; notamment la destruction tout à fait palpable du monde par une classe capitaliste extrêmement déterminée.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Hallucinations auditives ; s’accompagnent parfois d’une filiation délirante. On entendra ainsi souvent ces sujets, lisant un texte imprimé : “<em>Lacan nous dit que…</em>”, “<em>écoutez bien ce qu’il nous dit dans la leçon 12 du séminaire VI…</em>”.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Absence dramatique de second degré.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">&#8211; Forclusion systématique de tout·e connaissance/savoir qui ne soit pas la parole freudienne ou lacanienne. Lorsque les savoirs en question s’appuient sur le discours de l’un ou des deux maîtres pour le critiquer ou le questionner, ils seront davantage disqualifiés sur une modalité “<em>Lacan/Freudlavaidéjàdit</em>” (certitude inattaquable, proche de la conviction délirante).&nbsp;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong><strong>Étiologie</strong>.</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">En cette matière, nous resterons prudents. Désireux de respecter la singularité de chaque sujet, nous nous garderons bien d’établir des critères de causalité absolus. On notera tout de même au passage que l’appartenance à l’une des grandes écoles de psychanalyse sise à l’ouest de la capitale semble constituer un excellent terrain.&nbsp;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>Traitement.</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">La cure classique ne sera que de peu d’effet sur les sujets atteints, qui en seront bien souvent à leur onzième ou douzième tranche. A défaut d’un complet processus de schizophrénisation des concerné·e·s (coûteux en temps ; et en désir : l’avons-nous ?) nous préconiserons plutôt quelques claques dialectiques. Et puis, chaque fois que cela est possible, d’opposer à leurs élucubrations un bel et franc éclat de rire.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px"> Rédigé par Paul R.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Nourri des échanges avec Julia B., Laure L., Eline G., Claudia K., François D., François H&#8230;</p>
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		<title>Orientation, piège à cons</title>
		<link>https://paul.leorabouam.com/2023/05/10/orientation-piege-a-cons/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[poumcrac]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 10 May 2023 14:47:04 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Élaborations]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Parmi les mots qui font florès dans le vocabulaire technico-administratif des institutions de soin, “orientation” semble s’être taillé la part du lion. Dans la fiche de poste d’un emploi précédent, quatre “missions” avaient été définies pour les psychologues : “écouter, informer, conseiller, orienter”. Et déjà ça sentait très fort l’embrouille. J’avais d’ailleurs ébauché un texte [&#8230;]</p>
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<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Parmi les mots qui font florès dans le vocabulaire technico-administratif des institutions de soin, “<em>orientation</em>” semble s’être taillé la part du lion. Dans la fiche de poste d’un emploi précédent, quatre “missions” avaient été définies pour les psychologues : “<em>écouter, informer, conseiller, orienter</em>”. Et déjà ça sentait très fort l’embrouille. J’avais d’ailleurs ébauché un texte sur cette question, sans parvenir à donner forme à mon ressenti. Alors que l’idée me taraude de nouveau, je m’empresse de lire la circulaire d’actualisation du cahier des charges des Maisons des Adolescents (structure où je travaille depuis 2018) ; signée par Manuel Valls, ça ne s’invente pas. Tout y est défini dans des termes à peu près identiques, excepté que l’on y parle d’<em>objectifs opérationnels</em> : “<em>accueillir, conseiller, orienter les jeunes et leurs familles…</em>”. Pour les Points Accueil Écoute Jeune, idem : d’abord “<em>aller vers</em>”, ensuite “<em>orienter</em>”. Une consultation des cahiers des charges d’autres structures du champ <em>médico-social</em> (intéressante appellation qui tait le psychisme) nous montrera qu’à peu près partout, ça oriente. C’est qu’à force d’itération, on en viendrait presque à penser l’orientation comme un acte <em>clinique</em>.&nbsp;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>1. Boussole(s).</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Commençons par prendre les choses au pied de la lettre, ça ne mange pas de pain : s’agit-il, prosaïquement, d’aider les personnes qui viennent nous trouver à se repérer dans le monde, de jouer le rôle de boussole ? Mais déjà là ça ne va pas. Si je donne le nord, c’est que je sais où il se trouve… et qu’il est le même pour tous. Mais voilà, l’inconscient, ce n’est pas tout à fait une forêt. Je ne sais pas, en rencontrant quelqu’un, vers où nos pas vont nous porter. Si l’on prend un peu au sérieux la psychanalyse, il s’agirait même d’accepter de se perdre, pour éventuellement retrouver un nord, mais qui soit singulier (« chacun voit midi à sa porte », discutions-nous ailleurs), et pourquoi pas changeant au fil du travail. Le désir est exo-déterminé de multiples façons, travaillé par des flux qui se coupent et se recoupent ; il ne se fixe pas comme ça. Par ailleurs, les personnes que nous recevons ne sont pas des enfants en bas âge qu’il s’agit de tenir par la main vers l’horizon que nous aurions préalablement identifié pour eux : il paraît même pertinent de tâcher de faire avec ce curieux assemblage de traits, de symptômes, de bouts de corps qui tiennent plus ou moins ensemble… que constitue l’autre en face de moi ; de trouver ensemble. De voie conventionnelle il n’y a pas.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Le chemin est si peu balisé, qu’une construction symptomatique particulière, si coûteuse soit-elle pour le sujet ou son entourage, mérite parfois qu’on la soutienne. Parce qu’elle est peut-être la seule manière que quelque chose tienne pour le sujet à un moment donné. Qui a été confronté au trauma, et aux violentes tentatives d’inscription qu’il impose parfois, peut s’en faire une idée. On peut également penser à certains comportements objectivement délétères, voire dangereux &#8211; consommation conséquente de toxiques, conduites dites “à risque”, positionnement amoureux qui expose à des violences… &#8211; qui sont le cas échéant la seule manière de réguler une jouissance en excès. Il vaut parfois mieux picoler que délirer ; pas toujours.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Servirait-elle davantage à définir une orientation pour les professionnels eux-mêmes, la métaphore de la boussole me semble de toute façon assez problématique. Il n’y a qu’à voir le redoutable “<em>s’orienter de… </em>la clinique lacanienne”, répété comme un mantra par les membres de l’École de la Cause Freudienne, qui, pour plus sophistiqué qu’il soit (le “<em>de</em>” distingue), me semble reconduire le problème : il y a une bonne direction, nous l’avons identifiée, suivez-nous ! La modalité universitaire, qui apparaît prédominante dans les grandes écoles, où c’est un savant qui vient donner la leçon (à partir de celle qu’il a entendue du maître) s&rsquo;accommode particulièrement bien de ce genre d’arrangement sémantique. Encore plus fort : Lacan leur parle (“<em>Lacan nous dit que…</em>”, autre tarte à la crème) &#8211; ce n’est plus une boussole, c’est un GPS ! Rappelons à toutes fins utiles que ces gens sont en train de réinventer la télé sur Youtube, c’est dire comme ils sont bien repérés dans le temps et l’espace.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">En réalité, même sans associer trop loin nous aurions dû avoir la puce à l&rsquo;oreille, car nous sommes nombreux, au moins pour les dernières générations, à être passé par une autre forme d’<em>orientation</em>. Celle de la quasi proverbiale <em>conseillère</em> (souvent des femmes, ce me semble). La généralité est comme toujours trompeuse : si nous y sommes passé·e·s, on ne peut pas dire que ce soit toustes de la même façon… tant la possibilité de se couler ou non dans le moule scolaire modifie radicalement l’expérience du passage. J’étais des bons élèves, pour moi il a pris des allures de porte ouverte sur un tapis rouge ; Kaoutar Harchi<sup><a href="#notes">1</a></sup> dit bien comment chez les dominants, la question matérielle jamais ne se pose, “<em>dans l’absolu, tout demeure ouvert</em>”. Pour d’autres, il finira par ressembler à s’y méprendre à un checkpoint en pays colonisé, ou à un mur de briques.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Les mêmes ont d’ailleurs de grandes chances de connaître, plus tard, des répliques. Triste comédie à laquelle j’ai eu l’honneur de participer lors d’un stage dans une structure de réinsertion professionnelle. Il s’agissait là de récupérer des <em>bénéficiaires</em> empêchés de poursuivre leur vie professionnelle maltraitante par un accident du travail, pour élaborer avec eux des pistes de <em>réorientations</em>. Ce qui plus honnêtement se dit : faire miroiter à des soixantenaires une réinsertion en fonction du désir de chacun, avant de clore méthodiquement toutes les pistes qui ne seraient pas une formation en “bureautique”, ou autre stage de secrétariat &#8211; là pour le coup, on oriente sans trop se gêner. Mais toujours au nom de forces supérieures : la “réalité du marché de l’emploi”, il y a des psys payés pour la faire avaler.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Pour achever le tableau d&rsquo;ensemble, alors que je lis le dernier ouvrage de Raphaël Kempf<sup><a href="#notes">2</a></sup>, à propos des mises en garde à vue &#8211; souvent tout à fait injustifiées sur plan légal &#8211; des participants aux manifestations : « <em>après leur garde à vue, les manifestants sont enfermés dans les geôles du tribunal où ils passent une nuit. Le lendemain matin, les substituts du procureur prennent (enfin) connaissance des dossiers les concernant et doivent alors prendre une décision de la plus haute importance, ce qu’on appelle dans notre jargon l’“orientation”. Rien d’étonnant à ce que ce terme évoque la logistique : les parquetiers organisent des flux de personnes en les orientant dans telle ou telle direction [&#8230;] Le procureur n’a aucune explication à donner sur le fait qu’il choisisse telle ou telle orientation. L’exercice de ce pouvoir, dénommé dans notre droit “opportunité des poursuites”, est purement arbitraire.</em>”.<em> </em>Il y a parfois des contingences opportunes.&nbsp;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>2. <strong>De quoi l’orientation est-elle le nom ?</strong></strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Lestés de ces quelques représentations (chacun·e y ajoutera les siennes propres), on s’avance un peu mieux armés. Un tour de plus dans l’investigation : dans la structure même de nos métiers, quelque chose nous pousserait, malgré tout, à souscrire à l’idée d’orientation.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Une formulation approximative me servira de base de travail : “<em>face à telle difficulté, pour tel sujet, il existe, dans la structure appropriée, un professionnel qui saura le</em><em>·la </em><em>“prendre en charge”</em>”. A vue de nez, j’ai l’air de m’inscrire dans une démarche plutôt singulière, au cas par cas, puisque je vais faire de mon mieux pour trouver le lieu qui conviendra. Mais si l’on déroule ce que l’énoncé masque…&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph" style="padding-left:60px">&#8211; Il y aurait lieu, déjà, de s’arrêter sur le très douteux “<em>prendre en charge</em>”&#8230; Limitons nous à un moyen mnémotechnique : <em>charge</em> c’est toujours de droite ; on gagnera à l&rsquo;avoir le moins souvent possible à la bouche.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph" style="padding-left:60px">&#8211; Ensuite, sous couvert de trouver le bon accompagnement, nous voilà sommés d’identifier des critères pour distinguer les sujets. Qu’est-ce qui va présider à l’orientation vers tel ou tel lieu ? Les symptômes, évidemment, mais dans une acception médicalisante, qui s’accommode bien mal du singulier. Ce qui nous sert de guide en réalité, quoi qu’on en pense par ailleurs, c’est un manuel de psychopathologie.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ex : Je me surprends parfois, au moment d’orienter quelqu’un·e vers le CMP à produire des écrits qui tendent au catalogue psychiatrisant. Lorsque pour trouver la meilleure orientation particulière, je réduis le sujet à une liste de ses “troubles”… l’éthique commence à vaciller salement. Pire, j’ai une petite idée du temps d’attente moyen dans les CMP du coin, j’ai une très bonne idée de l’état de débordement des professionnels qui y travaillent : il va même s’agir de vendre mon patient, et si possible en peu de mots. Pour que le CMP le reçoive dans moins de deux ans, il faut que ce soit inquiétant ; pour que ce soit inquiétant, je vais charger (tiens) la mule &#8211; écrasement terminal de toute singularité, mon écrit va finir par ressembler à un condensé de tout ce qu’iel m’a indiqué de plus “grave”. J’assaisonnerai bien le tout de quelques repères biographiques… les noms et les âges de frères et sœurs tiens, ça vous réhumanise un tableau clinique, non ? Non. Et surtout, dans quelle condition le sujet peut-il être reçu après un tel écrit ?&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph" style="padding-left:60px">&#8211; Dans le fil du point précédent, il semble pertinent d’analyser dans quelle mesure un tel énoncé laisse une place à la parole du sujet reçu. Épineuse question, que l’emploi de verbatims (si nombreux et précis soient-ils) ne permet en aucun cas de régler. J’en parsème mes écrits dès que je le peux, mais qui parle là ? Pour les ados que je reçois par exemple, rien de plus difficile à évaluer, tant iels sont pris·es dans les paroles des adultes autour : parents, Éducation Nationale, professionnel·le·s de santé…&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ex : Combien de fois ai-je entendu l’un·e des ados orienté·es des foyers alentours ânonner quelque chose comme “j’ai besoin d’un espace hors du foyer pour parler de ce qui ne va pas” (quand ce n’est pas le professionnel qui l’accompagne qui le dit pour lui… “<em>c’est bien ce que tu m’avais dit, hein ? que tu souhaitais un espace pour parler ? </em>*regard appuyé*). A force d’être seriné par les “soignants”, cette réflexion qui pourrait avoir une pertinence clinique finit par tourner à vide. Les personnes confrontées à des soignant·es se mettent à parler comme elleux, et c’est un souci si on ne parvient pas à faire place à <em>autre chose</em>.&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph" style="padding-left:60px">&#8211; Pris plus globalement, il me semble qu’il y aurait un œil à jeter du côté d’une forme persistante d’imaginaire de la spécialisation ; que l’on a beau jeu de critiquer pour son côté illusoire et ridicule quand on brocarde le “spécialiste” omniprésent des plateaux télé (ça ne coûte rien), si c&rsquo;est pour le reconduire malgré soi au quotidien.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ex : Mon patient est traumatisé par un bout de son histoire ; or il existe des psychologues formés à recevoir les personnes traumatisées, qui travaillent (c’est heureux) dans un Centre de prise en charge du psychotraumatisme (ou “centre de victimologie” quand c’est plutôt pire). Si j’envoie mon patient toquer à leur porte, qu’en prime je me fends d’un petit écrit pour qu’il y soit reçu rapidement, j’ai bien fait mon travail. Qu’est-ce qui passe à l’as dans l’affaire ? Outre que la spécialisation, lorsqu’on se réfère à la psychanalyse, n’a rigoureusement aucun sens… Ce sont les conditions matérielles dans lesquelles ce sujet va être reçu. Car les Centre de psychotrauma, même lorsqu’ils sont animés par des professionnel·le·s qui ont envie de faire bien leur travail, sont à 99% des usines, où l’on reçoit un patient par demi-heure, et parfois pas plus de 5-6 séances. Et après ?&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph" style="padding-left:60px">&#8211; La division du travail de soin subsumée par l’énoncé, enfin, suppose qu’il existerait quelque part “en bout de chaîne” [je n’invente pas, je l’ai entendu], des structures d’écoute aptes à accueillir pour de bon les personnes qui y parviennent. Qu’après un certain nombre de relais, de structures d’accompagnement limitées dans leur accueil, l’on pourrait toujours trouver, pour toustes, un port d’attache.</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ex : Problème, dans le vrai monde réel de la réalité véritable, toutes les institutions deviennent des structures de court terme, et les Centre Médico Psychologiques eux-mêmes &#8211; censément structures de soutien au long cours &#8211; se mettent à orienter. Ce qui signifie que des personnes, ayant derrière eux un long parcours de repérage dans le marasme des acronymes, se voient envoyer promener, relancés pour un tour dans le flipper. Car ce ne serait pas « le lieu le plus approprié ». Ou parce qu&rsquo;ils « n&rsquo;ont pas de demande » (comble, lorsque le vocabulaire psychanalytique permet de rejeter à peu de frais)</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ex : Autre cas, mœurs semblables, parfois la “bonne structure” a été identifiée. On a décidé que tel·le ado relevait d’un foyer, d’un ESAT… seulement il lui faudra patienter, pour être accueilli·e, encore quelques années. Sans perspective pour son quotidien, avec l’école qui hurle qu’iel n’est pas adapté·e, on l’enverra n’importe où plutôt que nulle part. L’on voit ainsi régulièrement échouer à la Maison des adolescents ces jeunes diagnostiqués, classés, casés, (voire judiciarisés…) à qui l’on explique que dans l’attente du bon lieu, iels n’ont qu’à aller <em>là</em>. Il va sans dire qu’aucun travail sérieux n’est possible dans ces conditions.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">=&gt; On l’aura compris, <em>orientation</em> vaut donc le plus souvent pour délocalisation des corps, évacuation de la difficulté, et ultimement renvoi à l’errance &#8211; en particulier des plus errants (souvent les plus précarisé·es). Quand il n’y a plus de lieu où se faire entendre, les sujets sont conduits à parler partout, n’importe où, en espérant émouvoir quelqu’un·e qui ne soit pas encore trop insensibilisé·e par des années de gestion de flux.&nbsp;</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h3 class="wp-block-heading" style="font-size:38px"><strong>3. Quelques conséquences pratiques.</strong></h3>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Ultime couche de complexité, il s’agirait également de ne pas se mettre à toutes les places. Car il n’est humainement pas possible, et éthiquement pas souhaitable, d’accueillir tout le monde, partout, tout le temps. Par ailleurs, il ne s’agit évidemment pas de blâmer les équipes des lieux qui orientent n’importe comment (même si au quotidien on a le droit de les maudire, faut pas pousser). Ces orientations ne sont à considérer que comme symptôme : symptôme de l’institution en tant qu’elle est prise dans le capitalisme et marquée par son fonctionnement. Il n’est pas possible de ne pas orienter. Orientons donc, mais moins mal.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Un premier fil me semble à tirer du côté d’un synonyme qui ne l’est peut-être pas tant que ça. Nous disposons en effet du terme <em>adresser</em>, qui dit tout autre chose. Lorsque j’adresse, il y a… <em>adresse</em> précisément. On présuppose là une subjectivité singulière, un désir. Plus prosaïquement, cela implique tout un travail d’échanges avec d’autres professionnel·le·s : des temps de partage, mais spécifiquement dévolus à la recherche d’allié·es. Forme de rencontre tout à fait intéressée, utilitaire, qui a une vraie fonction de repérage préalable (que j’aurais tendance à privilégier sur un territoire relativement restreint) ; on éviterait d’autant ces longs temps de présentation réciproque ou rien ne se dit. Il s’agirait ainsi d’orienter non plus “au CMP de la commune”, mais à un·e tel·le, à qui j’ai parlé pour de bon, qui m’a semblé faire son travail correctement. Et puis l’on peut bien prêter attention aux dynamiques institutionnelles : il n’est pas si difficile d’apercevoir la logique de gestion de flux à l&rsquo;œuvre dans certains lieux.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Par ailleurs, pour boucler avec la première partie, il me semble urgent, chaque fois que c’est possible, de pointer l’arbitraire à l&rsquo;œuvre dans nos adressages. Pour vivre hebdomadairement des réunions d’équipe depuis maintenant cinq ans dans le cadre de la Maison des Ados, il me paraît évident que le fait d’accueillir tel ou telle repose parfois sur un mot, une intervention, le ton un tant soit peu impérieux de celui/celle qui présente la famille… Y prêter attention, l’exprimer à haute voix si l’on se sent de le faire, peut avoir des conséquences importantes. A défaut d’infléchir la décision, cela met au jour le mouvement en train de s’opérer.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Plus généralement, prêter une attention très soutenue aux mots que nous utilisons pour parler des sujets que nous recevons semble capital. Là encore, il pourra s’agir de s’étonner que telle dimension soit passée sous silence, ou expédiée. A titre d’exemple, je pense aux questions de genre et de sexualité, de plus en plus prégnantes dans le discours des ados que nous recevons. Une collègue avait participé à un DU sur ces thématiques &#8211; il a “suffi” (mais il s’agissait bien d’un acte !) qu’elle laisse à disposition un mémoire qu’elle avait rédigé abordant son expérience, pour que s’amorce un mouvement de réflexion au sein de l’institution. Elle a réitéré, proposé une sorte d’auto-formation à l’équipe. De là, est devenue possible une toute autre saisie de ces questions lorsqu’elles se présentent dans la parole des adolescent·es : elles étaient balayées (souvent d’un ricanement) ; elles sont maintenant entendues beaucoup plus prudemment, voire avec un certain respect. Dans le même sens, j’associe : pourquoi passer dix minutes à détailler la scolarité d’un·e jeune adolescent·e ? Sous prétexte que la scolarité occupe une part significative de son temps ? Certes, mais est-ce vraiment ça dont il est question, ce qui l’anime ? Il est de ces <em>passages obligés</em> qu’on n’interroge même plus, à force d’habitude ; qui mériteraient de l’être davantage.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">L’on pourrait ramasser ainsi : à quoi faisons-nous de la place, dans nos réunions cliniques ? Ce qui peut s’accompagner d’un corollaire : qu’est-ce qui peut se dire, s’ouvrir, d’une relation transférentielle, dans un cadre collectif comme celui d’une réunion d’équipe ?&nbsp;&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-justify wp-block-paragraph">Enfin, toujours dans ce qui serait à traquer méthodiquement, j’ajouterais les automatismes qui accompagnent certaines expressions symptomatiques. Ce qui signifie, entre autres, ne pas se précipiter d’orienter vers la psychiatrie au moindre symptôme d’allure psychotique. Ou vers des structures de prise en charge du traumatisme sous prétexte d’une reviviscence ou d’un cauchemar. Je constate ainsi occasionnellement que des ados accueilli·es (depuis parfois un assez long moment), voient leur accueil remis en cause sitôt qu’ils évoquent par exemple une hallucination ou une vague voix. Comme si tout à coup nous ne savions plus faire notre travail avec ces sujets, qu’il y fallait nécessairement <em>davantage</em>. Mais davantage de quoi ? Cette façon d’opérer, non seulement ne tient le plus souvent aucun compte de la réalité, des conditions matérielles de l’accompagnement dans ces structures autres (puisque encore une fois, seule la forme symptomatique fait discrimination), mais plus grave encore, bazarde le transfert avec l’eau du bain. Aucun critère n’est définitif ou absolu, mais l’on pourrait tout de même faire au transfert une place de choix : lorsqu’un sujet parvient à se confier, s’est ouvert·e de quelque chose qui le traverse au plus intime de lui-même, qu’on peut bien dire que <em>quelque chose</em> se passe… orienter n’a plus le même sens. Cela ne signifie pas un évitement systématique de la psychiatrie &#8211; il est des situations où la mort est trop présente, par exemple, pour éviter un recours ponctuel à une médication/hospitalisation ponctuelle. De même avec les structures spécifiques, qui peuvent avoir leur fonction dans certaines coordonnées particulières. Pour autant, cela ne devrait jamais équivaloir à un laisser tomber.</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Rédigé par Paul. R</p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph" style="font-size:16px">Nourri des échanges avec Julia B., Maxence T., Claudia K., François D., François H&#8230; </p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity" />



<h4 class="wp-block-heading" id="notes">Notes</h4>



<ol class="wp-block-list">
<li>K. Harchi, <em>Comme nous existons</em>, Actes Sud, 2021, p.81</li>



<li>R. Kempf, <em>Violences judiciaires</em>, La Découverte, 2022, pp.51-52</li>
</ol>
<p>L’article <a href="https://paul.leorabouam.com/2023/05/10/orientation-piege-a-cons/">Orientation, piège à cons</a> est apparu en premier sur <a href="https://paul.leorabouam.com">Crac</a>.</p>
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