« Nos conduites se déploient toujours entre discernement et jouissance. »
– Freud, S. (2013). Sur la dynamique du transfert. Presses Universitaires de France.
« L’objet de l’envie s’avère fondamentalement décevant et inconsistant, car ce n’est pas l’objet qui est en cause mais la jouissance qu’il est supposé apporter à l’autre. Plus qu’un désir de posséder, c’est de la haine de l’autre en tant qu’il semble jouir qu’il s’agit. Haine qui porte sur la jouissance de l’autre, sa jalouissance selon le néologisme forgé par Lacan. Jalousie de la jouissance supposée chez l’autre, mais aussi jouissance de cette jalousie, dont on pressent qu’elle a une dimension mortifère, une dimension a-sociale. Il peut y avoir une haine tenace qui prend pour cible l’autre en tant qu’il jouirait, et cette haine est elle-même jouissance à laquelle le sujet entend ne pas renoncer. La récrimination à l’encontre d’autrui qui jouit de quelque chose dont le sujet se sent privé comporte un plaisir en excès qui semble se nourrir de sa propre insatisfaction. »
– Chaumont, F. (2004). Lacan. La loi, le sujet et la jouissance. Michalon, « Le Bien Commun ».
En un jour, 440k vues pour la vidéo du média Le Parisien, au titre plus qu’évocateur : “Du “Bon coin” à l’interpellation par la BAC : comment j’ai piégé le voleur de mon vélo” Quel titre ! Avec, cerise sur le gâteau, “douze jours de traque”, inscrit sur la miniature. Si Netflix ne rachète pas les droits pour en faire une mini-série, je n’y comprends plus rien.
Le contenu de la vidéo tient en effet beaucoup de promesses. Au programme : une intrigue, de l’action, de la violence, un méchant, des gentils. Une série Netflix je vous dis ! Sans oublier, de manière diffuse, ce petit quelque chose qui s’anime en nous. Ce petit quelque chose que personnellement je ressens en regardant la vidéo, et qui excite chez moi -disons-le d’emblée- des postulats bourgeois/capitalistes tels que : “la violence employée est légitime et proportionnée”, “voler la propriété d’autrui c’est mal”, “il va payer”, “justice est rendue”, “stylé son vélo”.
→ Postulats capitalistes parce que ce qui est en jeu dans la vidéo est le vol d’une propriété. Le vol d’un bien privé étant un crime de lèse-majesté dans cette quête d’accumulation des richesses, sa punition est donc proportionnée. C’est-à-dire disproportionnée : autorisant traque et arrestation brutale.
La légitimation de la violence dans notre système capitaliste, autorise d’agresser pour punir l’appropriation d’un bien acheté par autrui avec un pécule durement gagné. Mais que cache donc l’arbre “durement” ? Une forêt de boniments ! Entre autres, un discours méritocrate faisant fi des travaux de sociologie sur la transmission générationnelle de capitaux (économiques et culturels).
→ Postulats bourgeois parce que la protection de la propriété est au bénéfice de la classe bourgeoise. Le vélo en question dans la vidéo est un objet bourgeois. Étant issu de la classe bourgeoise moi-même, celle-ci a infusé dans mes goûts, je suis donc sensible à ce (si cher) vélo. De par son prix très élevé, il fait le tri. Et gardons en tête que le vélo reste, a fortiori à Paris, un moyen de locomotion bourgeois. Du reste, pouvoir s’enorgueillir de concilier conscience écologique, pratique physique hygiéniste et souci de style, est bourgeois.
Au regard du nombre de vues, je ne pense pas être le seul à avoir mordu à l’hameçon. Au fil de la vidéo certain·es pourront ressentir un sentiment grisant face à cette suite d’événements. Logique vengeresse ? On imagine aussi la satisfaction à faire voir le déroulé de ces événements et le plan mis en œuvre. Ça jouit à faire sa propre justice, vive la jouisstice ! (nous en resterons là pour les néologismes douteux). Derrière ce titre vendeur et derrière cette jouissance affichée on découvre une vengeance froide, impitoyable et brutale, au service de notre système capitaliste.
Oui la violence policière est au service du capitalisme. Au-delà des moyens aberrants déployés pour le vol d’un vélo, c’est le désir de rétablir l’Ordre qui semble nécessaire et évident pour tous les protagonistes de la vidéo. On veut un retour à la normale, à savoir, une société où l’ordre prime. Une société où la libre circulation des marchandises doit être protégée quoiqu’il en coûte. Le consommateur est roi ! Et le roi doit être bien protégé, ah ça oui, parce qu’il fût un temps où les rois…
Après “la BAC retrouve votre vélo”,
bientôt “le RAID rapporte votre bueno”.
La jouissance en psychanalyse ne se limite pas à la jouissance que l’on se représente couramment, celle associée au plaisir sexuel notamment. Elle décrit un éprouvé psychique, qui apparaît durant un événement dont nous sommes le metteur en scène. Les modalités de cette mise scène (avec qui ? avec quoi ? où ? comment ?) dépendent de vécus et d’interactions précoces avec notre environnement. C’est quelque chose dont on fait tous·tes l’expérience, qui court-circuite notre psyché et qui passe par notre corps. La jouissance sexuelle, ce temps de l’orgasme, donne une petite indication sur la dimension de plaisir; un des moteurs de la répétition de la jouissance en psychanalyse. Jouissance et répétition vont de pair : la jouissance cherche à se répéter, parce qu’elle ne touche jamais véritablement son but mais n’est que la quête d’une satisfaction totale (toujours manquée) d’un désir inconscient. C’est ainsi qu’on peut se retrouver à répéter des situations au sein desquelles une partie de soi, jouit.
Je souhaite ici mettre au jour des jouissances qui me semblent à l’œuvre dans la réalisation et le visionnage de la vidéo. Je souhaite en mesurer la portée et comprendre leurs origines, en y allant d’hypothèses et de spéculations (intellectuelles, seulement intellectuelles). En s’intéressant au commerce réciproque entre jouissance et structures sociales, on pourra percevoir la face mortifère de la jouissance. Celle-ci n’étant pas émancipatrice pour le sujet, au contraire. Elle en serait la part inféconde, stérile. Stérile comme on pourrait le dire d’une discussion qui tourne en rond.
Par exemple, l’arrestation et le plaquage sont filmés mais pourquoi ? Parce que ça aurait un intérêt. Évidemment pas journalistique, ça on l’aura vite compris. L’intérêt serait-il alors d’en jouir ?
Jouissance partout, Justice nulle part !
Cette folie des jouissances dont on parle est si prenante qu’il faut qu’on prenne du recul pour ne pas soi-même être emporté par celles qui nous font souffrir.
Pour bien comprendre : on nous parle de “traque”, c’est-à-dire d’une “action de traquer le gibier, de le rabattre vers la ligne de chasseurs postés”. D’emblée tout est dit et d’emblée rien ne va, la déshumanisation tourne à plein régime. On voit bien qui est le gibier, on comprend qui sont les chasseurs. Tout est en place, action, ça tourne.
Arrive alors, vers la fin de la vidéo, le moment où la journaliste retrouve son (supposé) vélo dans les mains du (supposé) voleur. En guise de point culminant de cette traque animale vient le moment de porter l’estocade, cet instant où la jouissance est à son paroxysme. La journaliste commente : “Belle bête”. Mais de qu(o)i parle-t-elle ? Du vélo ou du voleur ? On devine.
C’est bien juste avant que le premier coup soit porté que la jouissance est à son acmé. Vraiment juuuste avant. Avant que le réel ne fasse n’importe quoi, avant que ça soit dégueulasse, brouillon, imprévisible, en résumé : décevant. Ce petit goût d’amertume, de loupé, c’est aussi ce qui nous pousse à y retourner. Parce que cette fois-ci on a raté ce qu’on cherchait, mais la prochaine fois c’est sûr, on y arrivera (ou pas). “A ce moment-là, je ne me sens pas très bien” constate alors la journaliste une fois l’homme à terre.
De mon côté, passée l’envie de rire (jaune), vient l’exaspération. Cette sensation de “pas très bien”, c’est justement cette confrontation au réel et au fait que la jouissance manque son but. Est-ce un sursaut d’éthique morale comme on pourrait l’espérer ? Quoiqu’il en soit à ce moment-là la journaliste se cogne au réel, quelque chose ne va pas. Ça colle pas.
On jouit à se venger, mais aussi à le montrer et à regarder -c’est la jouissance scopique. Oui on ressent cette excitation qui arrive, qui arrive… on la ressent chez ceux qui filment, on la ressent à regarder. C’est win-win ! La caméra est cachée, ça monte, ça monte… on transpire presque, le cœur s’accélère, ça vient… et PAF ! à terre ! Prends*toi*ça*dans*la*gueule.
Le joli vélo volé est mis au prix de 750€ sur Leboncoin. Il vaut de toute manière bien plus, il vaut bien un guet-apens filmé et diffusé. La jouissance n’a pas de prix !
Disons un mot sur ce qui est absenté de la vidéo : nulle place pour ce “voleur” qu’on sait récidiviste. Quel est son parcours ? Où il vit ? Où il dort le soir ? Quel âge il a ? La présomption d’innocence ? La quoi ? Bah est-ce qu’on est bien sûr que c’est lui le vol… mais monsieur l’agent ?! Arrêtez !
Autant d’informations inconnues qui laissent libre court à nos fantasmes. Cette omission donne le sentiment d’un entendu entre la journaliste et le·a spectateur·rice : pas besoin de le dire, on s’en doute, on se sait : c’est un “étranger”. Ou alors cet implicite témoigne d’une indifférence totale de la condition des personnes en situation d’extrême précarité. Confort bourgeois quand tu nous tiens…
Je serai curieux quand même de savoir pourquoi cet homme se démène autant à voler des vélos, la nuit, tant bien que mal à l’abri des regards. Le vélo a peut-être été entre plusieurs mains, l’homme condamné dans la vidéo ne serait donc peut-être même pas le voleur. Non, peut-être pas lui, mais au-delà de lui il y a sûrement un “réseau”. Mot trompe-l’oeil qui évite de parler des personnes, des corps, des vies tout en en donnant l’impression. Quand il s’agit de détailler le contenu de ce réseau, personne ne capte rien. Et une fois le vélo dans les mains, le mec fait quoi, il va où ? Combien il touche exactement sur la vente de ce(s) vélo(s) ?
Malgré tout ça je comprends la démarche de la journaliste, moi-même ayant grandi dans un pavillon bourgeois en regardant Capital (quel nom d’émission !) ou Enquête Exclusive sur M6. A suivre les forces de l’ordre traquer les hors-la-loi, les sentir légitimes à faire ça et me sentir légitime à regarder ça; éprouver une satisfaction devant sa télé; je connais.
Ça me fait d’ailleurs penser à une autre vidéo où un homme se filmait en train de tester la dangerosité de tel ou tel quartier d’une ville dans le monde. Se promenant en taxi, il se filmait en laissant dépasser nonchalamment son bras à l’extérieur du véhicule, et au bout duquel il tenait un smartphone factice. Ostensiblement, il met sous le nez du badaud son téléphone-appât, n’attendant qu’une chose et une seule : que quelqu’un se fasse piéger, se rue sur son téléphone et se fasse ridiculiser, humilier. À tout prix ! Cout€ qu€ cout€ !
Jouissance là encore. Jouissance d’être acteur (ou témoin-complice) d’un acte humiliant, dégradant, accusateur, dénonciateur et oppressif. Jouir d’écraser, de soumettre, d’asservir. Provoquer le geste délinquant est assez pathétique, mais la jouissance l’est tout autant. Dans son sens littéral le mot pathétique signifie d’ailleurs “susciter une émotion intense”.
Enfin une séquence hilarante sur les conclusions de cette aventure, qui peut se résumer ainsi : si seulement la traque avait été plus haletante ! Si seulement j’avais gardé la facture, gravé mon vélo, pris des photos, mis des autocollants. La chasse n’en aurait été que plus affriolante ! Vivement la prochaine ! P’tit suivi GPS sur mon Apple watch en live là, hmmmm…
Et surtout, il ne faut pas se “décourager”. Au contraire, jouissons de la rage des coups !
Cette vidéo, il y a 10-15 ans, m’aurait séduit. J’aurais été content de la voir, j’aurais validé son intérêt informationnel, j’aurais trouvé le ton juste. J’aurais trouvé naturel que le vol d’une propriété d’un bien privé soit réprimandé violemment. J’aurais trouvé encore légitime que cette arrestation musclée soit diffusée au plus grand nombre, que les gens puissent voir à quoi ils s’attendent lorsqu’ils sortent des clous. J’aurais pu jouir en regardant, parce que j’y aurais trouvé des automatismes de confort, et je me serais senti naturellement du même côté que la journaliste.
Nous sommes tous aux prises avec nos jouissances, mais comment faire lorsque celles-ci alimentent un système capitaliste (le titre doit être vendeur rappelons-le) injuste ? Le nœud est là, je jouis, tu jouis, nous jouissons… sans limite (puisque la jouissance n’en connaît pas), au service de normes sociales discriminantes. Jusqu’où irons-nous pour cette bicyclette ?
Justement soyons sensibles aux déterminismes sociaux qui agissent sur notre jouissance et qui favorisent certaines modalités d’une jouissance capitaliste. Eribon dans Retour à Reimspeut dire que “les ethos de classe sont au principe de comportements et de réactions qui ne sont que l’actualisation des structures et des hiérarchies sociales dans le moment d’une interaction.”
Arrêtons nous deux secondes pour digérer cette citation : Ce qui pousse la journaliste à appeler la BAC pour son opération commando, ce qui l’agit à ce moment-là, c’est son ethos bourgeois. Ce qui renforce son ethos bourgeois c’est la quête de jouissance dans des actes légitimés de domination et de violence.
La jouissance capitaliste est à l’œuvre, cette tâche aveugle qui excite l’ethos bourgeois et s’y complaît en s’exhibant. Jusqu’où prendre conscience de cette jouissance, qui, ayant des modalités d’expression bourgeoises (protéger ses marchandises, solliciter un recours à une violence policière, diffuser ça sur un grand média), favorise une perpétuation d’inégalités et d’injustice sociale ?
À travers l’enquête et la chasse, la jouissance se pare de ses plus beaux habits pour s’exhiber pleinement. Loin semble l’ambition d’informer, si proche est la tentation de jouir.
Mais s’autoriser à étaler sa jouissance a des origines et des conséquences sociales. Quelles conséquences ? Une promotion des inégalités de traitement des individus selon leur position sociale, une promotion des violences bourgeoises/capitalistes, un aveuglement sur les déterminismes sociaux qui régissent (en très grande partie) notre société actuelle.
La lutte est exigeante pour que nos actions puissent être réellement justes. Lutte collective et lutte contre soi-même parfois. Cette lutte-là est à l’œuvre dans une démarche auto-analytique qui apporte une lucidité suffisante pour comprendre comment se dépolluer de ses jouissances capitalistes oppressives. Dans le cas particulier où les jouissances (capitalistes ou non) répétées font souffrir le sujet au point qu’il est en demande d’aide extérieure, celui-ci pourra par exemple rencontrer un·e psychanalyste et démarrer un travail. On parle en effet communément de travail parce que confronté·es à sa jouissance, cela demande un effort considérable de réaménagement, pour des bénéfices (au départ) peu satisfaisants. La psych-analyse peut aider à faire lumière sur les rouages intimes, archaïques, à l’origine et dans la répétition des jouissances; elle part du dedans pour aller vers le dehors. La socio-analyse part de l’extérieur pour aller vers le plus intériorisé en nous; elle fait lumière sur les structures qui nous entourent et les modèles dans lesquels nous baignons et que nous intégrons. Enfin, et surtout, ne blâmons pas tant les jouissances (et par extension les jouisseurs·euses) que les systèmes qui les favorisent, les cultivent, et s’en nourrissent.
« Vivre sans temps mort, jouir sans entraves » disait l’UNEF en 1966. Tentons de vivre sans les entraves de notre jouissance, pour éloigner, un temps, la mort.
Rédigé par François D.
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