“Je commence alors à saisir que, en sortant de la concession et en promenant mon statut très apparent d’étrangère, je continue, à mon insu, à tenir un rôle dans le travail clinique qui se fait. C’est-à-dire que l’étrangeté de ma présence en ce lieu joue comme une passerelle pour l’étrangeté d’Hamza” – Patricia Janody, Zone Frère
“Suis-je le gardien de mon frère ? / Son sang hurle de la terre / Accorde-moi le remords / Le désespoir, et puis la mort” – Daniel Darc, Et quel crime ?
Puisqu’il s’agit d’inventer une clinique neuve, d’entendre un peu autrement, commençons par déterminer là où ça bosse autrement. Il faudrait, pour bien faire, jeter un œil dans chaque institution particulière [et plutôt pas prioritairement, je crois, dans celles qui survivent, telle La Borde, sur un nom glorieux], voir où l’on peut choper quelques billes. Mais aussi, quand ça se présente, dans le travail de cliniciens qui témoignent d’une expérience. Qui s’y attèle trouvera bien peu à se mettre sous la dent ; d’où l’importance lorsque une parole singulière émerge d’en rendre compte. Le travail de Patricia Janody est de ceux qui font penser. Le sous-titre de l’ouvrage me servira de cap – ça de moins pour l’originalité – il me semble qu’il vaut d’être pris au sérieux. J’expose ici quelques déplacements qui ont opéré pour moi, sans doute bien d’autres pourraient être soulignés.
En premier lieu celui de la langue, que Janody forge en marchant. Pour qui est familier du discours corseté des grosses institutions psychanalytiques, quel bol d’air ! Hormis le terme d’ambivalence (auquel elle redonne son épaisseur), on n’y lira pas un mot de jargon psychanalytico-psychiatrique, pas davantage de lourdes citations. Comme un refus cordial d’étaler son érudition, de ces refus qui lavent la tête. Pourtant la psychanalyse affleure partout, jamais explicitement convoquée : « Les concepts les plus féconds […] sont ceux qui gardent par devers eux une part à construire ; c’est le cas, en principe, des concepts psychanalytiques. Le clinicien trouve à travailler avec un concept s’il perçoit qu’en même temps le concept travaille avec lui. Mais plus féconds encore sont les moments où l’on découvre que l’on parvient à s’en passer, ou, plus exactement, à les laisser s’articuler entre eux. »
Ce positionnement fait double impression : celle de lire quelque chose de nouveau ; conjointement celle que parler avec la psychanalyse ne pourrait se faire que comme ça. En tout cas sensation d’une brèche dans ce gros bloc de la littérature psychanalytique… qui peut-être aurait quelque chose à voir [c’est moi qui associe] avec ce qui se fait dans les écrits transpédégouines ou les black studies, qui enfin s’extraie de ce fantasme absurde du chercheur neutre planant au-dessus de son matériau. Commençons donc par partir de ce qui nous attrape (pas de ce que Freud aurait défini comme digne d’intérêt, pas davantage de ce que Lacan aurait prophétisé dans son intervention du 6 décembre 1963…), éventuellement du plus intime de ce qui nous a modelé, sans crainte que le témoignage en perde une quelconque valeur – il se pourrait même qu’il en gagne. Ce faisant, on reste au plus proche du désir (éventuellement de la jouissance). Donc : de la psychanalyse.
Ensuite, du déplacement de Janody elle-même dans l’espace ; il apparaîtra vite que son corps est sacrément engagé dans l’entreprise. Une première formulation, aussi concise que possible : une psychiatre s’embarque avec un homme et une femme presque inconnus pour la Mauritanie, afin de s’occuper de leur frère fou enfermé dans la maison familiale. Escomptant produire un effet, sans trop savoir lequel, ni par quelle curieuse contingence elle se retrouve embarquée dans cette galère.
Son mouvement produit une forme de re-situation des frontières : ce n’est pas tant qu’elles n’existent pas, c’est qu’elles ne sont jamais tout à fait où on les attend…
– Ainsi le frère-dit-fou, qu’on imagine derrière des barreaux, au fond d’un cachot ou au sommet d’une tour, se révèle habiter une chambre comme les autres, séparé de la famille par une simple cloison. On le sent, on l’entend, mais le silence à son propos s’apprend dès le berceau.
– Ainsi de ces manifestations qu’on dirait propres à la folie, mais qui circulent bien plus librement : exemplairement cette belle hallucination qui fait le mur (vécue et rigoureusement analysée par Janody).
– Ainsi des barrages sur le chemin du village de l’enfermé – dont Janody saisira qu’ils freinent sa progression bien davantage à cause des caractères latins de son passeport qu’en raison de sa peau blanche.
– Ainsi des préconceptions autour de l’état de la psychiatrie mauritanienne, qui semble à bien des égards moins avancée sur la voie de la dégradation (de la prise en compte de l’humanité de ses patients notamment) que ne l’est la psychiatrie française.
Il sera aussi question des déplacements du frère-dit-fou, qui par l’entremise de sa fratrie inquiète, secondée de Janody, va s’extraire de la chambre, puis du silence où on l’avait enfermé. Peut-être davantage encore de l’ornière familiale où il avait mis les deux pieds : extraction qui commence bien avant le départ pour la Mauritanie, dans le discours d’Hamidou et Hawa. De frère cloîtré “dont on ne peut presque rien dire” à “frère qui parle”, jusqu’à “Hamza” : le voici nommé, premier pas d’un long travail de réintégration dans l’espace commun, partagé. Par simple jeu d’historicisation, l’enfermement est dénaturalisé, bordé (il n’en a pas toujours été ainsi) – peut-être voué à s’achever : “Je poursuis donc sur cette affaire d’enfermement qui, dès lors qu’est devenue manifeste l’absence de catastrophe quand Hamza sort de sa chambre, se dégage de l’idée de fatalité et ressort comme l’énigme qu’elle est. Une énigme pas seulement ici, à Kaedi, mais généralisée dès que l’on touche à la folie. Et de la poser comme une énigme, c’est dire qu’il n’y a pas rien – pas juste une erreur de stratégie à corriger”.
S’ensuit une belle élaboration rétrospective de ce qui a produit l’enfermement, travail sur les affects de honte qui ont rendu intolérables les bizarreries du frère. Le récit débute à hauteur de sujet, mais la famille n’est pas mesure de toute chose. Janody fait place à l’histoire du territoire, maintes fois colonisé, ravagé par les conflits – ravage qui touche aussi les corps, quelques branches du lignage. De nouveau, le déplacement produit des ouvertures… Le frère nommé fait consister celui de Janody elle-même, qui fraye un chemin dans le souvenir, relit des bouts d’histoire à l’aune de ce qu’elle traverse (occasion de beaux développements sur la folie et la loi, la folie propre à la loi) ; permet d’en figurer mille autres. Au moment de débuter cette critique, je me suis aperçu que la petite musique qui me trottait en tête avait toujours une coloration religieuse – des tubes soul pour la plupart, déclinant à l’envi la question biblique “am I my brother’s keeper ?”. Les paroles de Daniel Darc finalement placées en exergue disent plus que mon goût pour la chanson française dépressive : l’absolue absorption de la figure du frère par la parole chrétienne (même chez les plus anti-cléricaux, visiblement !). Janody fait voler en éclat l’imaginaire cadenassé : un frère (fou/foupas), ça peut toujours se réinventer.
Le dernier qui opère, je pourrais dire le premier puisque c’est celui qui me fait écrire (les derniers seront les premiers), c’est le déplacement qui me concerne en tant que remué par ce que je lis. C’est avant toute analyse un effet sur le corps – j’ai dit les poumons qui s’ouvrent, la sensation de liberté acquise. Mais plus profondément au prix d’un léger vacillement, d’un déplacement proprement politique. Pour circonscrire le trouble, il faut redire mieux : une psychiatre qui a vécu tout près d’un frère fou, part avec un homme et une femme presque inconnus en Mauritanie, afin de s’occuper de leur frère fou enfermé dans la maison familiale. Tout de même ! Il y a dans le positionnement une radicalité qui d’abord m’a heurté. Je dois ma persévérance à la certitude de quelques atomes crochus : “Le clinicien, en tant que clinicien, a cette caractéristique d’être de passage auprès des manifestations de folie de ses patients. Non par défaut de conscience ou d’attention, mais parce que, en tant que clinicien, il ne peut faire que passer. Il en est ainsi : limite intrinsèque à la pratique. Il s’agit alors que celui-ci, qui ne peut faire que passer, travaille avec ceux-là qui, dans leur proximité silencieuse avec la folie de l’autre, ne peuvent pas passer” (pas mieux !).
Mais enfin, tout de même, ça n’est pas rien cette démarche. Ma première réaction fut à la mesure du trouble : “qu’est-ce qu’elle est en train de fabriquer avec ces gens, elle que ça touche d’aussi près ?”. Surplombante, plaquée : chassé par la porte, le savant neutre et à bonne distance faisait retour par la fenêtre. Sous une forme plus insidieuse parce que plus serinée, celle du cadre, tarte à la crème de la formation du psychologue, machine à tuer l’invention qu’on ne prend jamais la peine de parler (excepté sous la forme de ce genre d’énoncé fulgurant : “mon patient est arrivé deux fois en retard, il faut que je remette du cadre”…). C’est qu’il faut fréquenter un moment la clinique au voisinage d’autres qui font à leur sauce pour s’en apercevoir : le cadre aurait peut-être bien plus à voir avec le fait de trouver un style, de faire avec chaque sujet, même lorsque cela nous porte hors de l’habitude et du cabinet. Et si nous produisions plutôt – puisque du cadre il faut – un cadre qui permette de mieux se situer (au sens des études situées), de réfléchir sa propre position de domination, de tenir compte des dimensions multiples d’une existence…
La question n’était pas mal posée : Janody fabrique bien quelque chose d’assez singulier avec cette famille – mais sans jamais céder sur la rigueur. Elle ne sait pas ce qu’elle fait (qui le sait ?) mais elle fait bien. Et ses trouvailles permettent de penser à nouveaux frais une clinique qui s’autorise, qui déménage. La nuit dernière, j’ai rêvé de mon frère…
Rédigé par Paul R.
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