De la bonne élaboration


C’est la répétition qui signe le symptôme. Quelque chose se répète, et quelque part même si c’est douloureux, tant mieux, sans cela on n’aurait probablement rien entendu de ce qui se joue. En cette matière, il en va des institutions comme des sujets isolés. Soyons indulgents avec nous-mêmes, hors nos séances (parfois même pendant), nous ne sommes ni plus ni moins sourds que le quidam moyen : il y faut souvent pas mal de redites avant que l’on capte quoi que ce soit. En l’occurrence, il m’a fallu un moment pour l’entendre, mais depuis chaque fois mon oreille accroche (et ça fait sans doute un moment que ça dure) : “ah celle-là, elle élabore bien” ; ou son envers, c’est égal : “il a du mal à élaborer”. C’est une façon de parler des personnes que nous recevons qui mérite analyse. Qu’il me semble j’ai toujours entendu, dans toutes les institutions que j’ai traversées, au cours de moments collectifs ou d’échanges plus informels. Sans en faire un commandement, tout de même, quand c’est partout répété pareil, peut-être qu’il faut commencer à se méfier un peu. C’est la répétition qui signe le symptôme.


1. Coucou hibou (cui cui).

    La première dimension à déplier là-dedans serait sans doute celle de l’intelligence. Cellui qui élabore bien serait avant tout quelqu’un·e d’intelligent·e ? Immédiatement me viennent des échanges entre pairs : “bien cortiqué”, ne cesse de répéter une collègue à propos de certain·es qu’elle reçoit / “c’est plutôt un petit niveau” dit un collègue à propos d’autres. C’est l’inverse mais c’est la même chose ; je pourrais citer des dizaines de formules du même acabit. Entendues ou prononcées par moi, d’ailleurs. Qu’est-ce qui nous permet de dire ça ? De quoi s’autorise-t-on ?

    On peut d’emblée faire un sort à la face objectivante de la question : les jugements qui concernent l’intelligence s’appuient parfois sur des évaluations. Les tests de performance (déjà, bon…), ça fait un moment que j’en suis revenu ; sans doute pas mal de gens de la même façon. Mais voilà, ça se pratique tous les jours. Pour faire bonne mesure, davantage que par le passé, on les enrobe de cotonneuses précautions : “attention, ce n’est qu’une forme d’intelligence, ça ne reflète pas nécessairement…”  (variante : “il ne faut pas s’arrêter au chiffre du QI, mais plutôt aller dans le détail du fonctionnement cognitif…”). N’empêche que. Non seulement ça se pratique, mais on leur prête même une utilité. Ils auraient notamment valeur prédictive, permettraient de détecter des “profils” (HPI et ses avatars), des “retards” (pour ne pas dire “déficience”)… La critique de leur appréhension extrêmement limitée de ce que serait “l’intelligence” a déjà été faite. Il faudrait aller plus loin. Voir ce qu’on continue à en attendre, ce qui nous meut quand on les utilise. 

    À mon avis, une espèce d’idée que l’outil approprié permettrait d’accéder à quelque chose d’autre, que la parole seule ne permettrait pas. Qu’il y aurait à aller déterrer, sous le discours du sujet, une vérité cachée – sur son fonctionnement cognitif en l’occurrence – qui donc ne pourrait s’obtenir que malgré lui. Quel morceau s’agit-il de faire cracher au sujet ici ? Est-on encore dans l’écoute ? Ou est-ce que ça ne commencerait pas à furieusement ressembler à une séance d’interrogatoire (avec outils, donc) ? 

    Intuitivement, j’aurais tendance à situer l’ensemble du côté d’un des fantasmes fondamentaux qui anime le discours scientifique majoritaire, celui de l’Evidence Based Medicine : ce rendre visible. Fantasme qui prospère notamment sur le terrain neuro-scientifique, mais en fait partout ailleurs, établit des causalités logiques là où il n’y a parfois que coexistence de phénomènes observés – “c’est parce que je le vois que ça existe, que je le comprends” [discours qu’il va bien falloir se coltiner tant il est devenu hégémonique…].


    Partant de l’arbre des tests, on pourrait tenter d’apercevoir la forêt : qu’est-ce qui nous fait considérer l’intelligence comme une dimension à part ? En raisonnant ainsi, on manque en tout cas le principal : à savoir deux de ses dimensions fondamentales au moins, qui se recoupent et s’interpénètrent (je scinde artificiellement pour la clarté du propos).

    (a) D’abord que tout ça est comme toujours affaire de désir, et de jouissance. 

    Si je réfléchis bien, ce n’est pas seulement grâce aux capacités inscrites dans mes allèles. C’est parce que ça me fait jouir. Si je m’investis dans l’apprentissage de telle ou telle matière, c’est que mon désir y est suffisamment engagé… et/ou celui d’autres autour, dans lequel je baigne. L’intelligence aussi, on peut la penser comme un symptôme (dans son acception psychanalytique) : comme trait singulier ayant fonction dans la machinerie générale du sujet, et dans les groupes qu’il traverse. 

    Par exemple : face à un·e jeune diagnostiqué “HPI”, vaut-il mieux s’ébahir de ses capacités d’élaboration, de sa finesse… tout en déplorant les “difficultés sociales” qui accompagnent fatalement cette intelligence hors du commun ? Ou réfléchir à la fonction que cette forme particulière d’intelligence prend pour ellui ? Comme elle le situe par rapport à l’Autre ? À la saisie classifiante, nous préférerons une pensée fonctionnaliste. L’on objectera peut-être que l’un n’empêche pas l’autre, je crois le contraire : cette saisie particulière de l’intelligence en tant que capacité innée individuelle bloque absolument toute pensée, en fait une dimension hors-clinique. Or pour qui se penche sur la question… il y a matière à cliniquer un peu. Je songe à un jeune homme qui avait fait de son intelligence une protection contre les questions persécutantes (et très récurrentes) de sa mère délirant sur un mode paranoïaque. À une jeune femme qui a assisté à la décompensation de son père, a du faire face à ses conséquences, et a dû sacrément élaborer pour essayer d’y comprendre quelque chose. À une jeune fille avec qui j’ai longuement travaillé qui s’est mise à penser plus vite que tous celleux de son âge parce que c’était la seule manière d’être intégrée aux conversations familiales à table (tout intérêt “adolescent” étant jugé ridicule, pauvre…) : dans l’économie du groupe, elle ne pouvait pas ne pas devenir intelligente ; sauf à s’en exclure tout à fait.


    2. Bien-né laborer.

    (b) Ensuite, puisque le désir de l’homme, il paraît que c’est le désir de l’Autre (Jacques a dit) : qu’il y a comme toujours du social dans l’affaire ! 

    Les formes que prend l’intelligence, ses expressions, sont sans doute dépendantes de la manière dont le sujet est investi par ses petits autres (celleux qui l’entourent), soutenu, porté… Du contexte symbolico-socio-politique plus global, où s’inscrit tout ce beau monde. Les formes de minorisation sont nombreuses : de genre, de classe, raciales, économiques, symboliques… Chacune peut venir voiler les capacités d’un sujet. De même qu’une rencontre traumatique peut sans doute figer quelque chose de ce côté-là aussi. Il s’agirait donc au minimum lorsque se pose la question de l’intelligence, d’aller repêcher – activement repêcher, en interrogeant – ce qui de la condition du sujet en face de nous, peut l’avoir inhibée. Premier pas vers une réintégration de cette dimension parmi les autres qui font notre clinique. Ce n’est pas parce que l’intelligence a été très accaparée par un certain discours psycho-scientifique, qu’il faut l’y abandonner. Il me semble qu’elle mériterait au contraire d’être rattrapée par un autre bout. [Cela ne signifie pas pour autant le déni des implications neuro-cognitives : il existe des difficultés propres à ces niveaux d’analyse ; simplement, il n’ont pas à être les seuls considérés]. Il n’y a qu’à voir comment, abordée dans les entretiens, cette dimension permet souvent d’ouvrir des questions connexes, politiques, par exemple autour de l’institution scolaire et de ce qu’elle fait aux corps. 

    L’actualisation de l’intelligence ensuite, au cours d’une rencontre, est dépendante du cadre que nous proposons, de la forme que nous donnons à nos entretiens, de la place que nous faisons à la parole… Il s’agirait d’examiner ce qui de nos préjugés, peut entrer en ligne de compte. La deuxième étape de notre réintégration de l’intelligence à sa juste place, serait d’interroger l’imaginaire qui l’enrobe. Car c’est sans doute au nom d’une certaine image de ce qu’est une personne intelligente, probablement assez figée, que nous disons d’un sujet qu’il élabore bien ; et que nous ne le disons pas d’un autre. Qu’est-ce que c’est que cet idéal-type, quand on y regarde de près ?

    Je partirai des traits qui me semblent caractériser les ados dont nous disons qu’iels élaborent bien, au sein de la structure où je travaille. Celleux-ci se caractériseraient par un langage adapté, suffisamment soutenu ; une capacité à établir les bons liens ; une aptitude à se repérer dans le temps, à présenter leur histoire de manière suffisamment ordonnée… Ce qui se dessine ici, c’est un portrait probablement pas trop éloigné de l’image que le·la psy se fait d’ellui-même. Une personne en toutes circonstances bien adaptée. C’est que ça commencerait à ressembler de plus en plus à une émanation bourgeoise, cet idéal-là. 

    C’est ce qui affleure si l’on songe, par contraste, aux descriptions de celleux dont on dit peu qu’ils élaborent bien, justement : qui ne parlent pas bien français, qui se paument en route, qu’on a du mal à suivre. Bien élaborer, ce serait peut-être, en définitive et en dernière analyse, rendre la vie du psy pas trop inconfortable. Ne pas trop le heurter. Parler sa langue. Alors que je suis la tête pleine de cet article, rêvant en réunion d’équipe, une collègue prononce ces deux phrases à propos d’un jeune qu’elle a accueilli (je jure que je n’invente rien) : “On sent qu’il a déjà rencontré des professionnels, il a bien intégré les mots des éducateurs… En tout cas, il élabore bien”. 

    Il me semble important de se dégager de cet imaginaire-là, à deux égards au moins : 

    – Parce que j’ai pu me rendre compte que les sujets qui me faisaient cet effet n’étaient probablement pas ceux avec qui je travaillais le mieux… A trop parler la même langue, on finit par abolir toute surprise, partant tout surgissement de réel ; par s’entendre soi plutôt que l’autre. 

    – Plus grave : parce qu’il va peut-être s’agir de refaire une place à tous ceux qui, justement, n’élaborent pas bien. Il se trouve que la souffrance psychique, ça n’est pas toujours bien présentable, pas toujours bien présenté. Et il n’est pas possible de produire l’exclusion de tous celleux qui se perdent, qui trébuchent, qui bégaient, qui se plantent et se reprennent vingt fois, qui godaillent, qui branlottent. Si nous occupons une place qui vaut, c’est même précisément de produire l’inverse. À n’y pas prendre garde, l’on pourrait sinon aisément glisser vers la position de ces flics qui élisent les “bonnes victimes” en établissant des PV lors des dépôts de plainte : celles qui pleurent, mais pas trop, qui sont heurtées, mais pas trop… – et déchaînent toute la violence de l’institution sur les autres. 


    3. Avec des si, j’coupe du bois.

    Illustrons : recevoir un homme à peine débarqué du Brésil, perclus de traumas, qui par conséquent narre son histoire de manière chaotique, avec un accent à couper au couteau… Ça représente un effort particulier. L’échange va être difficile, va achopper, va demander à chacun de produire à son niveau les conditions d’une rencontre – malgré tout. Tout désignant ici les difficultés générales propres au langage humain + ce qui de la construction psycho-socio-historique des sujets, complique encore l’affaire. 

    Cet échange sera toujours plus inconfortable que d’autres, où précisément les personnes sont plus habituées à rencontrer des professionnels, à parler d’elles dans une langue parfaitement sue, à saisir en quelques phrases les points saillants d’une histoire déjà longuement dite. Il ne s’agit pas de nier ces différences. Elles existent. De même qu’existent certaines difficultés propres à certains contextes d’énonciation particulier. Il s’agit toujours bien de faire avec elles et avec nos ressentis, notre contre-transfert (la somme de nos préjugés, Jacques a dit encore). 

    Comment on s’en sort ? En persévérant dans nos jacquasseries. Jacques a dit aussi, mais pas le même, que l’égalité des intelligences pourrait être notre point de départ, le socle de nos constructions, plutôt qu’un résultat à atteindre. L’excellent Rancière trace un sillon qui intéresse de plus en plus de monde à gauche, ne cesse de peaufiner sa définition d’une démarche égalitaire, démocratique. L’on pourrait s’y pencher aussi, commencer à rêver avec l’ami Brisson1, à une praxis égalitaire. 

    Pour Rancière, la seule approche égalitaire réelle réside dans le fait de partir de l’égalité des intelligences, de la postuler de fait. Ce qui n’a rien d’évident, habitué·e·s que nous sommes à établir des hiérarchies partout. Dans cette perspective révolutionnaire, lorsqu’on écrit, lorsqu’on parle, il ne s’agirait donc surtout pas de faire de la pédagogie (mais qui donc parle comme ça ? hormis la bourgeoisie de plateau s’entend), pas davantage de se rendre accessible à tous… Car c’est encore sous-entendre qu’il y aurait un écart à combler ; qui signe l’a priori d’inégalité. L’écart implique toujours un sachant/pédagogue, qui s’abaisse gracieusement jusqu’à un récepteur en position d’élève. L’on induit toujours ainsi, des registres de discours qui ne valent pas tous la même chose – la découpe n’opèrera pas nécessairement entre savant et profane d’ailleurs… mais tout le monde saura bien tacitement de quel côté il vaut mieux se trouver. Il me semble que le champ psy n’échappe pas à ces distinctions pour le moins binaires. D’ailleurs, il suffit de s’écouter parler des personnes que l’on reçoit pour s’en apercevoir. 

    Travaillons humblement : si l’on partait de l’égalité des capacités d’élaboration ? Je postule au sujet que j’écoute des capacités à (se) penser équivalentes à celles de toustes les autres, aux miennes. Je reconnais aussi son effort pour me parler, à la hauteur de celui que je déploie pour l’entendre. On n’est sans doute pas si loin, alors, des ambitions de structures travaillées par la psychothérapie institutionnelle. En tout cas, il semble que ça collerait pas trop mal avec la psychanalyse que nous tentons de fabriquer. Parce que nous parlons avec celleux que nous recevons sans autre trame que ce qu’iels disent d’eux… Parce que le psychiste a lui-même maille à partir avec ce qui le traverse, ce toute sa vie durant. Enfin parce que l’on prend au sérieux la neutralité freudienne – ça ne veut pas dire être mou et muet, mais écouter tout avec la même attention… 

    Rancière, abordant2 les classements qui s’opèrent entre les registres d’écriture, propose : “les textes des Platon sont reçus comme l’expression d’une pensée conceptuelle alors que les textes des ouvriers sont traités comme l’expression d’une situation et de la souffrance qu’elle produit […] C’est là qu’un autre tour d’écriture peut intervenir pour remettre en question cette distribution […] les uns étant mis du côté de la pensée qui explique, les autres textes du côté de la matière à expliquer […] La démarche égalitaire n’est pas celle qui cherche à combler le fossé, mais celle qui remet en question la topographie même qui lui donne lieu. Il s’agit de construire, par l’écriture, la scène d’égalité entre des blocs de langage qui sont normalement considérés comme appartenant à des sphères différentes”. Rapporté au champ de la parole, peut-être que ça peut servir un peu ! A ce compte-là, la distinction parole élaborée / parole non-élaborée n’a plus guère de sens. Il n’y aurait ainsi pas lieu de considérer différemment la parole d’un·e patient·e (plus considérée, donc, comme expression de souffrance à expliquer) et celle du psy (qui ne serait plus parole ordonnatrice et explicative). Le/la psychiste et celui qu’iel reçoit malaxent la même matière. Ce qui ne nous dispense en aucune façon de notre tâche, de notre responsabilité : machiner un contexte où une énonciation soit possible.

    Rédigé par Paul R.

    Nourri des échanges avec Julia B., François D., François H, Salomé C…


    Notes

    1. O. Brisson, Pour une psychiatrie indisciplinée, La Fabrique, 2023
    2. J. Rancière, Les mots et les torts, La Fabrique, 2019

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