C comme Conflit


Occuper une position de direction rend bourgeois. Ce qui ne signifie pas qu’elle rend riche : on peut être chef·fe et gagner fort mal sa vie. Plus exactement, accéder à une telle position pousse à adopter un habitus bourgeois. Et en particulier l’un de ses traits les plus saillants : la confusion de l’intérêt propre avec celui du collectif. Les chef·fes croient savoir ce qui est bon pour toustes – qui pourrait vouloir s’opposer à ce qui est bon ?

Une hypothèse : occuper une telle position pourrait modifier jusqu’aux circuits de jouissance d’un sujet, qui trouverait dans la position nouvelle qu’occupe son corps, de nouvelles voies comptables, gestionnaires, disciplinaires… pour s’assouvir. Il y a des jouissances spécifiques de patron·ne, comme il y a des jouissances de flic (pas réservées d’ailleurs à ceux qui en portent l’insigne). Si celles des seconds peuvent s’étaler au grand jour, éclater aux yeux de tous, celles des premiers doivent demeurer partiellement masquées. Condition sine qua non de leur perpétuation.

Il est aisé de le constater, les chef·fes n’aiment pas le conflit. Si l’une de leur décision vient à susciter un désaccord, l’on ne manquera jamais d’apercevoir au fond de leurs beaux yeux conquérants un petit quelque chose d’inquiet. L’amorce d’un doute. Un vacillement. Mais que se passe-t-il alors ? 

Pour celleux qui se trouvent en position de diriger, accepter qu’il puisse y avoir du conflit c’est permettre l’ouverture d’une brèche, d’un espace proprement politique où pourraient advenir des questionnements, des débats, voire horreur !, des revendications. Si l’on n’y prenait garde, cette brèche risquerait, à un niveau plus intime, de rendre visibles les circuits de jouissance cachés, ceux qu’il s’agit de ne révéler sous aucun prétexte. De tout cela, il n’est évidemment pas question. Iels mettront donc tout en œuvre pour ne pas appeler un chat un chat, c’est-à-dire reconnaître le conflit pour ce qu’il est : un désaccord particulier traduisant une opposition plus profonde entre des intérêts/désirs divergents

D’où une fâcheuse propension (sociale, positionnelle, de classe – pas d’essentialisation ici) à nier le conflit, alors même qu’il est devant leur nez. Cette scotomisation opère le plus souvent jusqu’à ce qu’elle ne soit plus tenable. Alors le conflit sera reconnu… pour ce qu’il n’est pas : attaque personnelle (“c’est à moi/nous que tu en veux”), tentative de s’accaparer l’autorité (champ lexical de la prise de pouvoir violente : “coup d’Etat”, “putsch”, etc.), voire pure volonté de chaos et de destruction (qui sont, comme chacun sait, la visée première de nos luttes…). 

De cette fausse reconnaissance naîtra – mais croyez bien qu’iels n’y prennent aucun plaisir ! – des conduites de rétablissement de l’ordre. L’on verra ainsi le/la chef·fe se présenter comme garant de l’intérêt collectif, grand rassembleur du troupeau égaré, promoteur de la concorde à retrouver au plus vite. Les éléments récalcitrants quant à eux, seront priés d’en rabattre – sous peine d’être honnis. Mais tout cela, attention, ce n’est pas du conflit, ça n’a rien à voir : c’est ce qu’il convient de faire pour le bien commun

On retrouve cet apparent paradoxe, vieux comme la lutte des classes : celui qui nie le conflit avec la dernière énergie… est précisément celui qui se bat avec la plus grande férocité.

Rédigé par Paul R.

Nourri des échanges avec Julia B., François H., Laura M., Claudia K…

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