Peut-on sauver le camarade Ruffin ? – « Psychologiser » 1e partie


Dans une courte introduction qu’il écrit à l’occasion d’un livre en hommage à Pierre Bourdieu, Edouard Louis mentionne le rapport particulier qu’entretiennent les classes dominantes à la politique : un rapport qu’en un mot nous pourrions dire abstrait. La politique se trouve, pour ces classes, comme détachée de sa réalité matérielle et des effets réels qu’elle produit sur la vie. Ou plutôt, sur la vie des pauvres, celle des minorités ou des classes populaires – bref, la vie de celles et ceux sur qui s’exerce la domination. Car, sur la vie des membres des classes dominantes, les effets de la politique sont le plus souvent marginaux : « les variations de la vie politique ne produisent pas de variations sur leur vie » écrit Edouard Louis. Il y a là un paradoxe que soulignait ailleurs François Bégaudeau : les plus intéressés par la politique sont ceux qu’elle concerne le moins1. Car, chacun pourra le constater autour de lui, les classes dominantes sont grandement intéressées par la politique ; ça les passionne, littéralement. Pourtant, qu’un gouvernement soit de gauche ou de droite, institutionnelle s’entend, quelle différence pour elles ? Qu’il décide d’augmenter ou de réduire les salaires, leur vie va-t-elle fondamentalement en changer ? Une telle décision ne les privera pas de vacances, encore moins de nourriture. Il n’en va pas de même pour les dominés qui, comme Edouard Louis et sa famille, voient leur quotidien largement affecté par une décision politique. Il raconte notamment comment, « un jour où l’allocation de rentrée scolaire avait beaucoup augmenté, mon père, avec une joie qu’il affichait rarement […], avait lancé : on part à la mer dimanche, et on était effectivement parti à six dans la voiture à cinq places, j’étais monté dans le coffre – c’est ce que je préférais. Nous avions vécu cette journée comme une longue fête. » La possibilité ou non de voir la mer, voilà ce qui est en jeu. Ou encore : la possibilité ou non de se soigner suivant que l’Etat consente ou non à une augmentation des prix des consultations médicales ; de la possibilité de manger enfin, sans avoir besoin d’aller taper à la porte d’une voisine pour obtenir un paquet de pâtes et de gruyère râpé.  

La politique est histoire de superflu pour les classes dominantes ; elle touche à l’essentiel pour les classes dominées – « une question de nourriture, de vie, de survivance ». Il n’y a guère que dans des configurations rarissimes où émergent des forces politiques et sociales capables de restreindre leurs prérogatives, voire de s’attaquer directement aux leviers de leur domination jusqu’à abolir leurs privilèges – des configurations pré-révolutionnaires en somme – que les classes dominantes ont quelque chose à craindre. Mais ces configurations, nous le savons malheureusement, sont rarissimes. Malgré la dramaturgie avec laquelle ils entourent chaque moment politique, dont les élections en générale et la présidentielle en particulier, constituent pour eux des moments paroxystiques, il ne se joue en réalité, pour le quotidien des membres des classes dominantes, rien de sérieux. « Ils se plaignent des gouvernements, oui », écrit encore Edouard Louis, « ils parlent de crises, ils parlent de peur, mais leur vie reste la même, elle ne change pas, ou si peu ».   


Joie de la forme ; misère du fond.

Un rapport abstrait à la politique donc ; détaché de ses réalités matérielles, loin de ses conséquences réelles et concrètes. Pourtant, à les entendre, ils prennent la politique au sérieux – preuve en est : les milliers d’heures qu’ils passent à la commenter et à l’analyser avec la neutralité qu’on leur connait. Ils prétendent même la tenir pour une chose essentielle, fondamentale : voyez la circonspection, sinon la colère, dont ils témoignent dès lors que vous interrogez la pertinence du vote, voire que vous plébiscitez l’abstention électorale – car pour eux, la politique se réduit à la politique institutionnelle, celle qui est affaire de candidats, de partis, d’élections. Je me souviens, à titre d’exemple, d’un ex-présentateur vedette du service public qui concluait toujours sa longue émission consacrée à la politique et au « débat » par un étonnant, et pour tout dire malaisant, vive la politique. Malaisant car cette exclamation finale m’a parfois semblé parfaitement en décalage avec le contenu même de l’émission qui venait d’avoir lieu. Qu’on ait entendu pendant près de deux heures quelqu’un défendre les classes populaires, militer pour la hausse des salaires et le renforcement de la protection sociale des travailleurs, des chômeurs ou des immigrés, ou bien qu’il se soit agi d’entendre les pires ignominies sur les étrangers, les musulmans, les assistés fainéants, ou sur l’état social devenu un mammouth insatiable, dans tous les cas : vive la politique. Où l’on voit bien que l’exaltation conclusive de notre présentateur vedette ne se réfère ici à rien, en tout cas à rien de concret. Par cette phrase, il loue la politique en soi – que les politiques défendues dans son émission soient désastreuses ou non, qu’elles induisent de la souffrance ou du bonheur au plus grand nombre, peu importe. La politique se trouve réduite au pur plaisir pris à écouter quelqu’un aligner des phrases et défendre des idées, quelles qu’elles soient. Joie du discours, plaisir de la forme ; misère du fond.

Il m’est arrivé, à de nombreuses reprises, d’éprouver cette étonnante joie, luxe de celui ou celle qui peut observer la politique comme du dehors, comme s’il ou elle n’était pas concerné·e – joie de dominant. Ainsi, lors de la campagne de 2017, alors que les rebondissements battaient leur plein entre costume à plus de 30 000€ (près de trois années de SMIC, je le note) et trahisons en série (Macron bien-sûr ; Valls sans surprise), je sens monter en moi une curieuse excitation. Arrivée au bar où je rejoins des ami·es, je leur fais part de cette excitation avant de conclure : « j’aime la politique comme j’aime le foot » – un euro perdu en finale quelques mois auparavant m’aura sans doute mis sur la piste. Peut-on mieux expliciter ce rapport abstrait à la politique ? Il n’est aucunement question ici « de nourriture, de vie, de survivance » comme dans le cas des personnes issues des classes populaires, racisées ou dominées – des personnes cette fois-ci concernées – ; il n’est question que de jeu. Un jeu qui, comme tous les jeux, peut donner lieu à des élans passionnés et, parfois, être pris très au sérieux – reste qu’à la fin, ça n’est jamais qu’un jeu : la France eût pu remporter l’Euro 2016, ma vie n’en aurait pas été changée. Qui entretient un tel rapport à la politique tend nécessairement à privilégier la forme sur le fond, le discours sur les idées, leur faisabilité, et leurs conséquences probables et concrètes. Sur les plateaux télévisés, organe d’expression privilégié des classes dominantes, haut lieu de leur rapport distordu à la politique, on s’interrogera : untel, porte-t-il une cravate ? est-il respectueux des institutions ? sait-il se tenir ? Non pas quelles idées porte cette candidate, de quelle catégorie sociale défend-t-elle les intérêts mais qui est cette candidate ? Qui est-elle ? Est-elle soignée ou vulgaire ? Aime-t-elle les chats ? Tape-t-elle sur son pupitre pour manifester son désaccord dans une assemblée ou, conformément à l’usage républicain, l’exprime-t-elle avec calme, sans invective ni brutalité ? Que l’inconfort consécutif au fracas dudit pupitre – il est vrai qu’un tel bruit n’est agréable aux oreilles de personne – soit dérisoire à côté du malheur que représente pour une majorité d’entre-nous le report de l’âge légal de départ à la retraite et l’allongement de la durée de cotisation, ça n’est pas la question. Le fond n’est jamais la question.

Sont-ils devenus fous ?

En revanche, tel candidat est-il fou ?, ça c’est une question. Une question que les classes dominantes, qui confondent « respect des convenances » et « bonne santé mentale », adorent se poser. Le 24 juin dernier, à une semaine du premier tour décisif d’une élection législative anticipée où tout le monde voyait le Rassemblement National arriver en tête et la semaine d’après obtenir une majorité absolue à l’Assemblée Nationale, Le Point ne trouve rien de plus intéressant que de consacrer un dossier à la psychologie des politiques intitulé Ce que les psys disent d’eux. Les français et leurs politiques sur le divan. Il faut dire, pour leur défense, que les semaines précédentes avaient été riches en bizarreries chez le personnel politique – entendre, riche en comportements et réactions en rupture avec le cours habituel des choses –, à commencer par la dissolution décrétée par Emmanuel Macron ou la mise en scène d’un Eric Ciotti seul dans son bureau vide – dernier cas que nous aurons vécu dans l’hilarité. Mais l’analyse psychologique était-elle vraiment, à ce moment précis, la plus à même de nous aider à comprendre ces bizarreries – était-ce d’ailleurs son but ? rien n’est moins sûr. Et, si par bonheur elle le pouvait, nous aiderait-elle à mieux comprendre le moment politique pour agir en conséquence ?

Un exemple nous permettra de trancher ces questions.

Il s’agit en l’occurrence de la rupture consommée entre François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon. Rappelons le contexte : en pleine campagne pour le 1er tour des législatives anticipées, alors que chaque composante du Nouveau Front Populaire investit ses candidat·es, LFI ne réinvestit pas cinq de ses député·es sortant·es dont certain·es sont des militant·es historiques (comme Alexis Corbière, Raquel Garrido, ou encore Danièle Simonet) ; dans la foulée, François Ruffin, quant à lui réinvesti par LFI, refuse cette investiture et s’en prend publiquement à son ancienne formation politique, évoquant la « bêtise » et le « sectarisme » de celle-ci avant de conclure : « notre démocratie mérite mieux que vous ». Dans la minute qui suit, toutes les rédactions jubilent, Le Point en tête.

Pour comprendre ce qui vient d’avoir lieu, l’hebdomadaire ne sollicite donc pas l’avis de deux politistes – on aurait pourtant pu croire que… – mais celui de deux psychanalystes : Gérard Bonnet et Houari Maïdi. Qu’ont-ils à dire ? Le premier, dont la finesse n’a d’égal que l’originalité, détecte d’emblée un « œdipe côté paternel » – et Le Point, qui s’y connait un peu en psychanalyse, de titrer avec subtilité Ruffin-Mélenchon : le meurtre du père… Gérard Bonnet précise :

« Ce qui me frappe ici, c’est la violence des mots, cette rage soudaine. S’il ne s’agissait que d’un désaccord politique, les deux hommes se seraient expliqués un bon coup, avant de repartir en campagne. Au lieu de quoi François Ruffin règle ses comptes, entérine un conflit qu’il n’a peut-être pas dépassé lui-même, dans sa sphère intime et personnelle. C’est la loi du père qu’il attaque de manière frontale. La relation que Ruffin entretenait avec Mélenchon n’était pas seulement politique mais filiale ; sinon, il n’aurait pas eu besoin d’autant de dramaturgie pour mettre en scène sa rupture. On perçoit que Ruffin est touché dans ses complexes les plus profonds ».

Tout dans ce passage est lunaire. Mais avant d’y revenir, complétons cette analyse par celle que nous propose le second psychanalyste invité qui lui aussi, sans surprise, y voit la répétition d’un drame familial :

« Ce qui est recherché ici, c’est la différenciation. Sans doute y a-t-il eu entre ces deux hommes une complicité filiale2. La peur de la confusion, de se dissoudre l’un dans l’autre, l’angoisse de l’effacement, de la disparition ont fini par les conduire à l’affrontement. Il n’y a pas mieux que la haine pour se séparer. On est ici face à une violence de survivance ».

Psychanalyse de salon.

Commençons par cette seconde analyse. Que Ruffin ait voulu par son geste se différencier, ça n’aura échappé à personne ; mais que cette « différenciation » soit de nature identitaire comme semble le suggérer H. Maïdi, qu’il en aille pour ainsi dire de la survie psychique d’au moins l’un des deux – en fait, on ne sait plus, à la lecture du passage, qui se sépare de qui, qui a besoin de se séparer de qui –, voilà qui a de quoi surprendre. H. Maïdi réalise ici ce que l’analyse psychologique, lorsqu’elle sort de son champ d’application privilégié (la relation duelle dans le cadre d’un travail analytique ou psychothérapeutique), peut produire de plus médiocre : réduire toute problématique (politique, sociale, économique) à une problématique individuelle, abstraction faite du contexte particulier dans lequel cette problématique émerge. En l’occurrence, comme nous venons de le dire : constatant une tentative de différenciation politique, il en déduit un besoin de différenciation identitaire. Et d’où peut-elle venir ? De la famille sans doute, quelque chose en lien avec la petite enfance peut-être, à moins qu’il ne s’agisse d’un traumatisme transgénérationnel allez savoir. Tout est possible. Mais qu’est-ce qui autorise, dans cette situation précise, un tel glissement dans les registres de l’analyse ? Quelle connaissance H. Maïdi a-t-il des sujets François et Jean-Luc, de leurs vies intimes et de leurs traumatismes infantiles, pour extrapoler pareil besoin de différenciation et convoquer ni une, ni deux une « complicité filiale » ? Pourtant, à s’intéresser à l’un et l’autre, à suivre leurs prises de positions respectives depuis des années, leurs sujets d’intérêts privilégiés, leurs styles discursifs, leurs désaccords stratégiques depuis longtemps connus, ça n’est pas le risque de la confusion et de la dissolution l’un dans l’autre qui nous frappe ! Il faut avoir une vue très grossière des rapports entre l’un et l’autre pour suggérer ici la peur d’une confusion – et, ce faisant, rendre incompréhensible ce qui, dans cette rupture, s’est véritablement joué.

L’analyse de Gérard Bonnet vaut-elle mieux ? Nous avons déjà souligné avec ironie ce que son analyse avait de caricaturale : le psychanalyste commente un conflit entre deux hommes chez qui la différence de génération est manifeste ? inutile d’en savoir plus, l’œil expert décèle immédiatement un œdipe côté paternel, autrement dit une énième répétition de l’éternel conflit entre père et fils – pour la possession de la mère-patrie ? Là encore, qu’est-ce qui autorise G. Bonnet à une telle analyse ? Est-il l’analyste secret de Ruffin pour savoir que ce dernier est « touché dans ses complexes les plus profonds » ou encore que ce dernier entérine un conflit « qu’il n’a peut-être pas dépassé lui-même » ? A moins, et c’est plus sûrement ce qui a lieu ici, qu’il dise simplement ça comme ça : il dit « œdipe côté paternel » comme H. Maïdi dit « différenciation » ou « violence de survivance ». Chacun peut dire ce qu’il veut, ça n’engage à rien – curieuse affaire que celle-là, en particulier pour des analystes, que celle d’un dire qui n’engage à rien. Ici, nos deux « experts » entretiennent avec l’analyse psychologique le même rapport que nos classes dominantes, auxquelles ils appartiennent probablement ou du moins dont ils sont proches positionnellement3, entretiennent à la politique : celui du jeu. Nos deux experts s’amusent. Chacun spécule, sans preuve aucune, sur ce qui pourrait bien être à l’œuvre dans les profondeurs de la psyché de l’un ou l’autre, ici plus particulièrement Ruffin, l’exposant au grand public, dans le mépris de la déontologie la plus élémentaire. Payés pour ne pas jouir, nos deux analystes s’en donnent pourtant ici à cœur joie : ce sont des analystes de salon comme il en existait jadis des philosophes.

A la fin, qu’aurons-nous appris, nous lecteurs, de ces interprétations à l’emporte-pièce – puisque c’est bien à nous qu’elles s’adressent, aucunement au sujet singulier Ruffin ou Mélenchon ? Celles-ci nous auront-elles permis de mieux comprendre le différend politique à l’origine du conflit entre Jean-Luc et François ? nous auront-elles éclairés sur la ligne politique qu’il faut suivre ? Ni l’un, ni l’autre. Tout ce qu’on pourra dire après ça, c’est que si Ruffin a rompu avec Mélenchon, c’est parce qu’il a des problèmes avec son père. Peut-on offrir conclusion plus pauvre ? Avec de tels usages de la psychanalyse, le slogan « psychologiser c’est dépolitiser » a encore de beaux jours devant lui…

Psychologiser avec méthode.

Pourtant, il ne nous semble pas que l’analyse psychologique soit condamnée à dépolitiser. Pratiquée avec méthode, nous croyons même qu’elle peut apporter des éclairages utiles pour la compréhension d’une situation politique et guider les militant·es dans leurs actions. Pratiquée avec méthode, c’est-à-dire qu’elle doit (1) reconsidérer sa visée et son adresse et (2) avancer avec précaution. Dans son espace traditionnel, l’espace de la relation transférentielle analyste-analysant (ou plus largement, psychothérapeute-patient), l’interprétation se donne pour fonction de donner à entendre au sujet ce par quoi il est tenu, mais aussi ce à quoi il se tient, pour, in fine, lui « offrir la liberté de se décider pour ceci ou pour cela »4. C’est au sujet reçu en séance qu’elle s’adresse, elle est donc nécessairement singulière et ne peut avoir d’utilité que pour lui. Dans le cadre d’une situation politique, l’interprétation doit au contraire s’adresser au plus grand nombre et donner à entendre ce par quoi les sujets, non plus singulier mais collectif, sont tenus et se tiennent. Quant à la visée qu’elle se donne, celle-ci peut demeurer similaire à celle du cadre analytique, à savoir apporter en intelligibilité afin « de se décider pour ceci ou pour cela », à condition que l’adresse en soit changée ; dès lors, il convient de s’abstenir d’exposer les ressorts intimes d’un sujet (surtout quand la justesse de l’interprétation n’est pas rigoureusement étayée) si cette exposition n’apporte rien à la visée qu’on s’est donné. Le cas que nous évoquons ici est un contre-exemple idéal : savoir que Ruffin aurait des problèmes avec son père ne permet à personne de se décider pour quoi que ce soit politiquement.   

Enfin, avancer avec précaution signifie simplement que les interprétations doivent s’enchainer du plus probable au plus hypothétique, en commençant par l’analyse des strates les plus superficielles de l’appareil psychique des acteur·rices avant de descendre, si nécessaire, dans les profondeurs inconscientes.

Analysant à notre tour le différend Ruffin-Mélenchon, qu’aurions-nous alors à dire ? Partons d’abord de ce qui est connu, à savoir que les deux hommes ont un différend quant à la stratégie à suivre pour devenir majoritaire dans l’opinion publique : Ruffin croit bon d’incarner une figure rassembleuse au prix de l’invisibilisation de sujets, pourtant chers à la gauche, jugés « clivants » – mais par qui ? nous y reviendrons –, telle que la lutte contre l’islamophobie par exemple, celle contre les violences policières ou encore celle en faveur d’une législation progressiste pour les minorités de genre ; Mélenchon quant à lui soutient une stratégie dite « de conflictualisation », c’est-à-dire une contestation radicale et franche de toute les positions dominantes – étant entendu que l’idéologie dominante est toujours l’idéologie de la classe dominante. Mais alors, si ces différends sont connus, pourquoi la rupture intervient-elle maintenant ? Et pourquoi avec cette violence qui, en effet, détonne au regard des manières de faire habituelles de Ruffin ?

La justesse d’une interprétation tient à la juste prise en compte de la situation dans laquelle se présente ce qui en fait l’objet : un geste, un lapsus, ou, comme ici, un affect. Dans le cadre d’une analyse, la situation est bien connue : c’est la relation transférentielle5 ; ici, c’est le contexte particulier de cette campagne de premier tour de l’élection législative post-dissolution. Considérant les choses du point de vu de François Ruffin et des ambitions qu’on croit pouvoir lui prêter légitimement (il ne se cache plus de vouloir « monter en champions league »comme il le dit – autrement dit, de viser la présidentielle), ce dernier nous apparaît triplement frustré : d’abord, car malgré la rapidité avec laquelle il intervient le soir de la dissolution pour appeler au rassemblement de la gauche derrière son mot d’ordre « Front Populaire », ce dernier se trouve très vite mis à l’écart des négociations : le « Nouveau Front Populaire » s’élaborera sans lui, il n’y jouera qu’un rôle subsidiaire ; ensuite, car il peine à mener campagne dans les territoires ruraux de sa circonscription où il craint de n’être pas ré-élu ; enfin, car les cadres de LFI sur lesquels il espérait pouvoir s’appuyer pour soutenir sa ligne anti-mélenchoniste ne sont pas ré-investi·es. Autrement dit, il perd, ou croit perdre, en tout cas à ce moment-là, sur tous les tableaux, jusqu’à son poste de député – et avec lui ses espoirs d’incarner une autre voie pour la présidentielle de 2027. Sans doute est-ce cette frustration accumulée qui, ce jour-là, trouve à s’exprimer dans cette violence ; et si elle est une violence de survivance comme le suggère H. Maïdi, ce n’est pas la survie du sujet Ruffin comme individualité psychique qui en jeu, mais la survie de sa ligne politique.

Considérant le geste (la rupture violente), on considérera également la situation d’énonciation : le réseau social X (ex-Twitter), autrement dit un réseau public. Cet élément n’est jamais mentionné – à moins qu’il ne le soit implicitement par G. Bonnet lorsqu’il semble s’étonner que les deux hommes ne se soient pas « expliqués un bon coup », sous-entendu « en privé » ? –, or il nous paraît fondamental. A qui parle Ruffin ? A Mélenchon ? A son père, comme le suggère G. Bonnet ? Ou plus simplement à de potentiels électeur·rices, celles et ceux pour qui, comme il le croit, Mélenchon est un repoussoir ? Mais alors, la « violence des mots » en apparence bien chaude du post, cette « rage soudaine » qu’on aurait pu prendre pour un passage à l’acte, nous paraît des plus froide : c’est une mise en scène – cette « dramaturgie » n’échappe d’ailleurs pas à G. Bonnet mais, prisonnier de sa lecture familialiste, il ne peut que la rattacher à un problème œdipien. Ruffin, finalement, n’explose pas : il calcule. En exposant sa rupture violente avec Mélenchon et LFI, il parle aux électeur·rices via l’intégralité des médias mainstream qui, trop heureux de voir surgir cette nouvelle occasion de s’en prendre à Mélenchon, ne manqueront pas de relayer la nouvelle ad nauseam. Ainsi rassure-t-il celles et ceux dont il espère le vote : si Mélenchon ne leur inspire que de la répulsion, ils peuvent dormir tranquilles, lui ne mange plus de ce pain-là. 

« There is no alternative ».

Et nous voilà revenu au point duquel nous étions partis quoi que nous y voyions un peu plus clair : le différend Ruffin-Mélenchon n’est pas un différend de tempérament – ou s’il l’est en parti, ça n’est que secondairement, nous y reviendrons peut-être ailleurs –, mais un différend politique : de stratégie ET de ligne. Ici comme ailleurs, la dissolution aura été l’occasion d’une clarification : la ligne de Ruffin n’est pas celle de la gauche de rupture insoumise, mais celle de la gauche dite « de gouvernement » caractéristique du Parti Socialiste ou des Ecologistes – de son aile gauche ou sociale si l’on veut, mais de cette gauche tout de même. Car la stratégie de la conflictualisation prônée par les Insoumis·es n’est pas seulement une posture, mais la conclusion logique de l’analyse du champ, politique et médiatique, dans lequel iels interviennent, à savoir : un champ placé sous la domination de la bourgeoisie, dans lequel, de fait, elle prescrit ses règles, impose ses thèmes, choisit les mots autorisés et ceux proscrits pour, in fine, séparer les « fréquentables » des « infréquentables » – ou, dans leur jargon, les « républicains » (du RN au PCF)6 et celles et ceux qui ne le sont plus (LFI). Dans ces conditions, ne pas conflictualiser, ça n’est pas seulement souscrire au discours de la bourgeoisie mais c’est souscrire à ses vues ! Ici, ligne politique (de rupture par rapport à la domination bourgeoise) et stratégie politique (de conflictualisation) vont de pair ; fond et forme sont intrinsèquement liés. 

La bourgeoisie n’ignore pas complètement cette liaison. Si ça n’est consciemment, elle pressent bien que refuser ses termes c’est déjà refuser en parti ses vues – et inversement, qui accepte de les reprendre souscrit implicitement aux visions du mondes qu’ils charrient. De cette constatation découle un moyen simple et amusant de mesurer la justesse de nos idées. Choisissez l’une d’elles, rassemblez un parterre de bourgeois, et exprimez-la nonchalamment mais clairement et sans détour : s’ils ragent, vous avez bon – et plus ils ragent, mieux c’est ; et en ce moment, le bourgeois rage facilement. Essayez pour voir. Dites « la propriété c’est le vol », « le mérite est une fiction » ou « salaire à vie » ; dites encore « la police tue », « privilège blanc » ou « pacte racial » : succès garanti. Bien-sûr, ce critère prit isolément n’est pas suffisant, mais il indique malgré tout que vous êtes sur la bonne voie. Inversement, si le bourgeois sourit et abonde dans votre sens, méfiez-vous, il y a anguille sous roche ! – voyez comme il est heureux de vous entendre parler « d’égalité des chances ».

A cet égard, la folie médiatique autour de la séquence « 7-octobre » nous aura fourni une illustration pure et parfaite de la puissance de captation du champ médiatique et politique par la bourgeoisie. Dès les premiers jours, elle aura imposé ses vues (invisibilisation de la situation coloniale ; les massacres du 7 octobre posés comme point de départ) et, bien-sûr, ses termes : « terroriste ». Refuser « terroriste » voulait dire refuser sa lecture du drame en cours ; et par suite, être considéré par elle comme un·e suspect, voire un·e complice dudit drame. LFI aura eu beau dire « crime de guerre » (si la lutte armée contre des forces militaires se justifie dans certaines conditions, elle doit obéir à des règles fixées par le droit international, sans quoi elle devient criminelle) et « crime contre l’humanité » (aucune lutte ne justifie la torture, le viol ou l’assassinat de civil·es), cela n’aura pas suffi. C’était « terroriste » ou rien ; il n’y avait pas d’alternative.

Or, en refusant de dire « terroriste », LFI refusait de souscrire à un poncif que la bourgeoisie aimerait voir gravé dans toutes les têtes : « rien ne justifie la violence ». Mais voilà que, précisément, nous tenons le contraire. Nous tenons que dans certaines situations, notamment des situations de dominations avérées, la violence se justifie, proportionnellement au niveau de domination subie – et qu’à ce titre, c’est toujours le dominant qui fixe le niveau de violence requis puisqu’il pourrait sans mal l’éviter : il lui suffirait de renoncer à sa domination. Dire cela, ça n’est pas dire que nous justifions toutes les violences (comme nous l’avons écrit, aucune lutte ne justifie la torture, le viol ou l’assassinat de civil·es par exemple) mais bien que nous en justifions certaines – à déterminer au cas par cas, conformément aux objectifs qui sont les nôtres et à l’analyse concrète de la situation concrète. Nous refusons donc de répéter dans un cœur très « républicain » que nous « condamnons les violences ». Or, quelle aura été la position, dans la séquence « 7-octobre » et dans bien d’autres, de la « gauche de gouvernement » et, avec elle, celle de François Ruffin ? Sans surprise, il et elle auront toujours souscrit au narratif de la bourgeoisie – et c’est en quoi on peut dire, sans écart de langage, qu’il et elle constituent la gauche bourgeoise. C’est dans cette perspective que nous analysons la mise sous le boisseau des sujets dits « clivants » par François Ruffin et qui explique, à la faveur du prétexte qu’aura constituer la « purge », sa rupture avec LFI – et cette fois nous savons qui juge ces sujets « clivants » : c’est la bourgeoisie bien-sûr qui, du fait des évolutions structurelles du capitalisme contemporain, devient de plus en plus autoritaire, de plus en plus droitière. En rompant avec LFI, il rompt avec la seule force politique qui, dans le champ institutionnel politique et médiatique, lutte pied à pied contre le discours hégémonique de notre adversaire de classe. Dit autrement : il se soumet à la bourgeoisie.

Sensibilité sélective.

Mais cette analyse ne nous semble pas épuiser le différend Ruffin-Mélenchon. Peut-être ici pourrions-nous ré-introduire une dimension psychologique – ou, plus justement, une dimension psycho-sociologique. Il nous faut repartir du contexte. La rupture avec LFI s’effectue au moment où Ruffin peine à solliciter les suffrages des habitant·es des zones périurbaine et rurale de sa circonscription. Il sait, ou croit savoir, que le discours de LFI est considéré comme trop « woke » – encore un mot qu’il nous faut fuir comme la peste – et, à ce titre, a un effet répulsif pour ces potentiel·es électeur·rices. Il le sait car il en est : les électeur·rices dont il nous parle, c’est lui. C’est un type psycho-sociologique qui se manifeste ici et, avec lui, une certaine sensibilité – en l’occurrence, une moindre sensibilité aux questions des minorités religieuses ou de genres, et une priorité donnée à ce qu’il appelle « la France des bourgs ». Et après tout, pourquoi pas : chacun a les sensibilités que son histoire singulière lui aura fait avoir : que celles de Ruffin lui fassent privilégier les habitant·es des territoires dans lesquels il a grandi, celles et ceux « de la France des bourgs » plutôt que de « la France des tours », comme d’aucun·es sont particulièrement sensibles aux violences sexistes et sexuelles, ou d’autres encore à celles exercées par la police, on ne le comprend que trop bien. Cette sensibilité sélective ou partielle n’est pas un mal en soi ; elle est de toute façon inévitable : nul·le ne peut être pareillement sensible à toutes les causes. Mais pour ne pas devenir une faute politique, elle doit appeler une compensation : qui se sait peu sensible à telle ou telle cause doit se mettre à l’école de celles et ceux qui la porte et, a minima, les soutenir dans leurs luttes quand celle-ci sont conformes à nos principes – l’égalité des droits ou la justice sociale par exemple. On pourrait dire qu’en intégrant La France Insoumise, François Ruffin palliait objectivement ses carences en sensibilité : se sachant faible sur telles causes, il laissait à d’autres militant·es du mouvement le soin de les défendre mieux ; il pouvait alors s’exprimer à plein là où lui se savait fort. Mais en rompant avec LFI, qui seule dans le champ politique institutionnel porte les voix et les sensibilités qui lui font défauts, il rompt de fait cet équilibre ; dès lors, c’est objectivement à l’invisibilisation des luttes de celles et ceux que déjà, trop souvent, on ignore voire on accable – quand on ne les criminalise pas tout simplement – qu’il participe. En ce sens, cette rupture est une faute politique.    

Cette séquence est, pour l’ex-camarade Ruffin, un franchissement de seuil : ce n’est plus seulement qu’il est peu sensible à telle ou telle cause – ce qui en soi n’est pas nouveau et, dans certaines conditions nous l’avons dit, n’est pas un mal –, c’est qu’il croit bon d’y renoncer. Au pied du mur, il jette sous le bus les luttes qui, pense-t-il, l’encombrent. Et tout ça pour quoi ? Pour solliciter le vote de quels électeurs ? A nouveau le différend stratégique n’est plus seulement stratégique, mais tient aussi à la ligne politique que l’on veut incarner. Car à la fin, qu’est-ce à dire que de se constituer comme base sociale celles et ceux que la lutte contre l’islamophobie ou l’égalité des droits pour les personnes LGBT+ repoussent ? Voulons-nous de leur vote ? Et si oui à quel prix ? Pour demain construire quelle majorité et mener quelles luttes ?

Il faudra bien qu’on nous explique également en quoi la lutte féministe, celle contre l’islamophobie ou pour l’égalité des droits des personnes LGBT+ est contradictoire avec celle pour la défense des classes populaires des zones périurbaines et rurales. Et si les membres de ce fragment des classes populaires le croit bel et bien n’est-ce pas, notamment et abstraction faites de ses éléments strictement réactionnaires dont nous n’avons rien à attendre, en raison de celles et ceux qui depuis 40 ans leur répètent que « la gauche », qu’ils résument à la gauche bourgeoise, les aurait abandonnées au profit des classes populaires des « banlieues » ? Mais qui sont ces gens qui, de CNEWS à BFM-TV, répètent en boucle cette (fou)thèse d’après laquelle nous aurions abandonné la « France périphérique », celle des « petits blancs », au profit de celle des « banlieues » et de leur figure emblématique : le « musulman » ou « l’immigré » ?7 Qui ne cesse d’alimenter la confusion entre la « gauche sociale » et la « gauche bourgeoise » malgré nos tentatives répétées pour nous en distinguer – tentatives auxquelles François Ruffin a longtemps participé, et avec un certain succès ? Qui donc, sinon nos plus grands adversaires politiques qui, depuis toujours, sèment la division au sein des classes populaires et les détournent de leur adversaire commun ?8 Que Ruffin reprenne cette thèse si chère à l’extrême-droite, qu’on l’entende dire ici que LFI serait devenu la « gauche Terra Nova », il y a là des égarements que nous ne pouvons ignorer.

Il n’en demeure pas moins vrai qu’à l’évidence, nous peinons à nous faire entendre par ce fragment des classes populaire contrairement à celui des classes populaires musulmanes ou racisées dans lequel la sur-représentation du vote insoumis est plus que significatif. Ici, considérant le cas Ruffin comme représentatif de tant d’autre, l’analyse psychologique pourrait nous être doublement utile : d’une part, à comprendre quelles sont les déterminations psycho-sociales qui le conduisent à privilégier, dans ce moment de grande tension, la gauche bourgeoise plutôt que de rupture ; d’autre part, et pour ainsi dire par suite, à comprendre les moyens par lesquelles nous pouvons lui parler – et, au-delà de son cas personnel, à toutes celles et ceux dont il est un modèle « type ». Il y a bien quelque chose qu’il nous faut entendre et quelque chose qu’il nous faut changer, tant que ces changements n’impliquent pas de rupture avec nos principes fondamentaux.

Quant à savoir si Ruffin demeure un camarade, chacun·e, sur la base des observations livrées ici, se décidera « pour ceci ou pour cela ».

Rédigé par François H.

Avec le retour avisé des camarades.


Notes

  1. Considérant sa situation bourgeoise, il écrit : « je suis capable de froideur analytique […] parce que ma condition me tient à distance de la zone chaude de conflictualité. […] Si la politique est la politesse de la colère, j’y suis, en tant que bourgeois, mieux disposé que les non-bourgeois, qui de la politique ont plus urgemment besoin que moi. C’est une aporie » – Notre Joie, p.196-197, Pauvert, 2021
  2. C’est moi qui souligne.
  3. L’un est psychanalyste ; l’autre est psychanalyste et professeur émérite de psychologie à l’université.
  4. C’est la finalité que donne Freud à l’analyse dans Le moi et le ça, publié en 1923.
  5. Relation qui doit être elle-même saisie dans les rapports singuliers qu’elle entretient avec ce que vit le sujet en-dehors de l’analyse ; elle n’est pas un endroit clos, hermétique à toute intrusion du monde social. 
  6. Camarades communistes, reprenez-vous !
  7. Dans le même numéro du Point, l’inénarrable Pascal Bruckner nous en offre une illustration dans son « Postillon » (c’est, sans rire, le nom que donne Le Point à ses chroniques), lorsqu’il suggère que « la gauche, en mal de sujet révolutionnaire, a élu le musulman en nouveau « damné de la terre » ».
  8. À l’heure d’achever cet article, je lis sur X (ex-Twitter) un post de Sébastien Chenu daté du 31 juillet dans lequel le député du Rassemblement National commente ainsi une photo de Lucie Castets accompagnée par des représentant·es des principales composantes du NFP : « Ils ont abandonné la classe ouvrière depuis longtemps, ils se désintéressent du monde du travail depuis des années, ils préfèrent les communautés à la France qui bosse mais se déguisent en bleu de travail ! Quelle honte »… On reconnaitra sans peine qu’il n’a pas totalement tort : il y a bien, sur l’image, des représentant·es d’une gauche qui a abandonné la classe ouvrière ; le malheur est qu’une fois encore on nous confonde avec elle (il faut dire qu’on tend le bâton…) et que Ruffin finisse par la préférer à notre camp.

Une réponse à “Peut-on sauver le camarade Ruffin ? – « Psychologiser » 1e partie”

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