Travailler en EHPAD, pourquoi donc ? C’est la question que je me pose chaque jour où je m’y emploie. Echaudée par une première expérience, où j’ai pu assister à ce que ça donne, quand une institution n’a ni idéal ni argent, et qu’elle tente, dans un dernier sursaut frénétique, de sauver les meubles, j’ai quand même voulu retenter l’aventure. J’avais sans doute besoin de croire qu’il en existait d’autres, des EHPAD, où les choses se passaient différemment, et j’avais gardé ma curiosité pour cette clinique particulière.
J’y allais d’un pas fort peu léger. Car me questionnait, et me questionne toujours, l’existence même de ces établissements. Des établissements chers, certains lucratifs, où l’on institutionnalise les personnes dépendantes de par leur âge, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les maisons de retraite n’existent plus (qui aurait l’idée saugrenue d’aller y passer sa retraite) – leur équivalent serait plutôt la résidence sénior. Les hospices et leur charité ont disparu. Certains qualifient péjorativement les EHPAD de mouroirs, pour accuser l’institution de laisser les vieux crever, seuls, à l’abris des regards. Il est vrai qu’on vient en EHPAD pour y mourir. Il n’est pas vrai qu’on y est seul. Il est vrai que l’on est écarté de facto de la société. Il n’est pas vrai qu’on n’y trouve pas de lien social. L’EHPAD comme la prison1 sont des lieux où il y a beaucoup de vie .
Ce sont des établissements qui coûtent très chers à faire tourner, car ils sont remplis de personnes qui ne produisent plus aucune richesse et pour qui l’on dépense beaucoup. On maintient en vie le plus longtemps possible (et on peine à les laisser partir) des individus qui ne nous rapportent rien. Seulement ces établissements dégagent du temps aux enfants de ces personnes, qui peuvent travailler sans avoir leur parent à charge. Participer à ce fonctionnement cynique ne m’enchante guère. Mais les résidents y participent eux, qu’ils le veuillent ou non – et ils ne le veulent presque jamais – ils sont là.
Les questions que ça pose dépassent le cadre de l’institution. Peut-on encore aujourd’hui envisager un fonctionnement familial, où l’on garderait sa mémé chez soi ? Tout en travaillant, tout en étant performant. Est-ce que ça vaudrait mieux ? Pas sûr que tous les vieux le préféreraient, il y en a qui n’aiment pas leurs enfants. Il y a beaucoup d’enfants qui ne supportent pas leurs parents.
Est-ce qu’on pourrait envisager un lien social maintenu pour ces vieux, qui ne les coupent pas du monde ? Lien social, je l’entends autre que de leur amener des enfants de la maternelle pour faire de la pâte à modeler, comme si les mettre ensemble les consolait d’être exclus du monde des vrais adultes, pour les vieux, et pour les enfants, leur permettait de servir à quelque chose. C’est à se demander si cette condescendance ne tient pas seulement au repérage d’un trait commun, le port de la couche. Je pense souvent à cette phrase de Lacan, adressée aux psy en institution2 : “Mais revenons-y dans le fait, les psycho quels qu’ils soient, qui s’emploient à votre supposé coltinage, n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font” Le coltinage en question, c’est “la misère du monde”.
La misère en EHPAD, on a parfois bien du mal à se la coltiner. Ou plutôt on se la coltine en y évacuant le sujet, on s’adresse à son corps, corps sur lequel appliquer un soin. Il s’agit d’éviter le tabou ultime, que c’est pénible d’attendre de mourir. Ainsi qu’entendu dans les couloirs, en réponse à un monsieur qui répète inlassablement “Foutu, je suis foutu”, « Mais non, Monsieur, il faut penser positif, car le positif attire le positif, c’est la loi de l’attraction ! ». Voilà la solution, et pourquoi pas donner à chaque résident à son entrée le bouquin de Léna Situation, + = +.
On se bouche le nez et les oreilles pour supporter l’EHPAD. Beaucoup de résidents se plaignent qu’on s’adresse à eux comme à des enfants – quand on s’adresse à eux ; peut-être est-ce une manière de les rendre moins terrifiants, ces vieux qui veulent mourir, que de les voir comme des gâteux retournés en enfance3.
Alors qu’est-ce qu’on y voit, dans un EHPAD, quand on arrive à y être présent ?
Quand on y met les pieds, on y voit des yeux perçants, des grands sourires, des pleurs, des regards vides, des chicots en sale état, des mimiques gravées dans la peau, des bras qui semblent aussi fragiles que du verre, des photos sur les murs, des fleurs dans les vases. Un mot écrit en trop petit par un fils sur le bureau de la mère : “Je suis à l’EHPAD, dans ma chambre. Je suis en sécurité. Je peux demander de l’aide aux soignants si ça ne va pas. Je peux utiliser le téléphone pour appeler mon fils.”
On y entend des éclats de rire, des phrases d’une méchanceté qui surprend et secoue, d’une sincérité désarmante, on y parle de merde et de pisse comme de la pluie et du beau temps, de la mort et de la hâte d’y aller mais de la peur de souffrir, on parle de ses enfants et de ses petits-enfants – seule raison d’être en vie, de son conjoint et de ses parents décédés, de la guerre, on se compare aux autres résidents, on a la voix qui s’éraille, on ne sait plus articuler, on ne parle qu’en onomatopée et c’est aux autres de traduire, on crie, on appelle à l’aide des fantômes, on discute avec ses hallucinations, on n’y entend plus rien si l’autre ne consent pas à hurler. On ne peut plus regarder la télévision. On se demande si avoir encore du désir sexuel fait de nous un pervers.
On agrippe des mains, des chemises, on se repose sur l’autre, on caresse un bras, on tire des cheveux en criant “salope”, on a peur d’être laissé seul et on met les mains en avant pour que l’autre ne s’en aille pas, on a mal aux fesses, à la gorge, aux jambes et on se force à marcher, on dort toute la journée dans un fauteuil roulant inconfortable, on s’étouffe quand on essaye d’avaler. On se couvre d’un bonnet et d’un pull en laine en pleine canicule, on prend son reflet dans la salle de bain pour un animal, tous les matins on pleure en se rendant compte qu’on ne sait pas aller de sa chambre à l’ascenseur. Parfois on ne se rend compte de rien en dehors d’éclairs où l’on demande “comment est-ce possible de ne plus exister ?”
Et qu’est-ce qu’on voit, de l’autre côté de la barrière ? Des soignants qui lavent des parties intimes, qui ont la faculté de rendre propre, de nourrir, qui déplacent les corps, habillent ces mêmes corps, qui rassurent ou pas, qui sont doux, ou pas, qui ont un pouvoir énorme sur leur objet de soin. Qui peuvent être tentés de le prendre, ce pouvoir, eux qui en ont si peu par ailleurs. Qui sont là parce que leur père lui aussi a Parkinson, que leur mamie a toujours vécu à la maison, qu’ils n’ont rien trouvé d’autres, qu’il fallait un complément au salaire du conjoint, qu’ils en font une mission, qu’ils s’en foutent.
Le psychologue est absolument concerné par la question de ce coltinage. Les demandes sont troubles. Parlons d’abord de celles émises par les collègues, il s’agit du repérage d’un mal-être chez un résident. La demande est d’y répondre vite et de boucher le trou par lequel la souffrance s’échappe. A cette demande on y répond à sa manière : lentement et en décorant le trou.
L’autre demande, plus ardue, est celle du recadrage pour les résidents hors des clous. Il faudrait alors mettre sa casquette de CPE pour entretien disciplinaire, comme pour ce monsieur qui donne du pain aux pigeons sur son balcon, pour le malheur de l’entretien du batîment, les balcons se trouvant couvert de fiente. Apparemment, il s’agit d’une affaire pour le psychologue, qui grâce à ses techniques de manipulation aiguisées, saura trouver les mots juste pour faire cesser ce dissident (il s’agit tout de même d’une infraction pénale). Pour cela encore, la boussole n’est pas si compliquée à trouver : toujours se méfier lorsqu’on est convoqué à intervenir pour un “chieur”, aller le voir quand même et lui parler de toute autre chose.
Et la demande des résidents ? Souvent, qu’on leur foute la paix, que la mort se dépêche, qu’elle ne les laisse pas en vu. Pourquoi la mort ne répond pas ? Pourquoi la vie est si chiante, vidée de toute substance ? Pourquoi suis-je coincé dans cet état de mort dans la vie ?
“Identité provisoire” est une référence à la manière dont sont nommés les résidents dans le logiciel de soin – à côté de leur nom, « identité validé » ou « identité provisoire ». J’ai appris que cela nous concerne tous : il s’agit de l’Identité Nationale de Santé, qui demande à ce que notre identité soit validée conformément au exigences du RNIV (Réferentiel National d’IdentitoVigilance), pour permettre la mise en place d’un DMP (Dossier Médical Partagé), où toutes nos informations médicales sont référencées. Évidemment cela a une résonance particulière là où vivent des vieillards dont la sénilité impacte grandement la capacité à conserver une identité pour soi-même.
L’intervention d’une psychologue en soins palliatifs lors de mes études m’avait marqué; Elle nous avait parlé de son travail comme celui d’un tricotage; l’idée était alors non pas d’enlever les couches de l’oignon que de recouvrir le réel en suturant le symbolique et l’imaginaire se faisant la malle face à l’imminence de la mort. Tous les résidents d’un EHPAD ne sont pas sur le point d’effectuer le dernier voyage mais la plupart y pensent chaque jour faisant. TOP 3 des phrases les plus entendues en EHPAD : 3. Je ne sers plus à rien 2. Pourvu que je parte vite 1. Qu’est-ce qu’il faut faire. Sans point d’interrogation, c’est une façon de dire “on ne peut rien faire”. Pourtant on me l’adresse et il me semble y trouver l’envie d’en faire une question.
La mort est imaginée, pensée, parlée, quand il y a un interlocuteur disposé à entendre qu’il faut passer par là pour qu’il reste du vivant. Car ce travail de tricotage ne veut pas dire appliquer la méthode Coué, le positif attire le positif, éteins ton cerveau et tout ira bien, n’y pense simplement pas, à ta mort, qui sera peut-être longue, douloureuse, solitaire. Ne pense pas à celle de tes parents, de tes frères et sœurs, tes meilleurs amis, ton épouse ou ton époux. S’il te plait, ne sois qu’un corps consentant.
Pour retricoter, il faut en parler, de la mort, et du sexe, de l’amour, des croyances, et des regrets et des remords, de la mémoire qui flanche, l’identité en question, les délires de la démence, l’impossibilité à savoir où on est et quand on est. Il faut dire qu’être à l’EHPAD ce n’est pas être chez soi. Il faut dire que le corps peut devenir une prison. La solitude des vieux face à ce réel vient en partie de l’impossibilité pour leurs autres d’accepter et d’entendre que leur vie est pour eux pire que la mort. La dénégation constante de la souffrance que génère cela amène à une distanciation de plus en plus grande avec ce qui les entoure.
Identité provisoire. Un terme que je trouvais cynique dans l’équivoque qu’il proposait – équivoque involontaire de techniciens du soin – et pourtant, le voilà qui résume précisément ce que je tente d’exposer. Identité provisoire de ceux dont le corps ne fait plus enveloppe, ceux dont la fenêtre sur le monde ne laisse voir que des choses étranges. Un résident crie. Je vais le voir. “Comment je m’appelle ? C’est où ici ?” Je lui réponds. Hébété il me dit : “Vous m’avez tué. Symboliquement ça m’a tué”.
Qu’est-ce qui soigne en EHPAD ? Rien, la mort arrive quand même. Qu’est-ce qui donne le courage de vivre encore un peu ? Souvent, c’est l’humour noir. Pouvoir rire ensemble de la mort, des idées suicidaires, du corps et de ses loupés, se décaler d’un premier degré terrible, de l’attente interminable et mélancolique de l’infini de la fin. On n’en peut plus de mourir. A l’endroit précis de l’horreur se décèle l’opportunité d’une bonne blague. Et alors on veut toujours mourir, au moins aujourd’hui on a ri.
Parfois, c’est ça qui fait que l’épaisseur étouffante de ce souhait se dégonfle et permet des choses étonnantes : “Ces derniers temps, j’ai moins envie de sauter du balcon. Enfin, j’en ai toujours envie mais ça serait pour le fun. Bah ouais, c’est marrant de sauter, c’est dangereux”. Du suicide au parkour il n’y a qu’un pas. Il y en a qui sont retenus par l’autre : “pour moi c’est trop tard, c’est déjà mort, aider les autres, c’est ça que je peux”. Une centenaire à qui je demandais ce qu’elle faisait encore là, après qu’elle m’ait dit, comme à chaque rencontre, qu’elle était déçue au réveil de se trouver vivante, me répondit “Vous savez, le samedi ma petite-fille m’apporte des framboises”.
Qu’est-ce qui permet que ces choses se disent ? Cela nécessite des lieux où le psy ne passe pas sa journée à remplir des questionnaires d’évaluation et à “stimuler” les résidents afin qu’ils ne “déclinent” pas trop vite. Où l’on ne travaille pas pour les rendre “dociles”. Où le diagnostic est moins important que le sujet qui parle. Cela nécessite de s’appuyer, d’abord, sur un idéal qu’il faudra ensuite venir questionner. L’institution est poreuse et ceux qui y sont se partagent, soignants et résidents, les symptômes de fatigue, d’agitation et d’oublis. Je pense l’idéal comme nécessité pour partir de quelque part, que l’institution puisse faire corps et qu’elle ne rejoue pas en boucle la perte d’identité inhérente à ce lieu.
Ma fonction en tant que clinicienne consiste entre autre à décompléter cet idéal. Je fais partie des forces qui travaillent activement à creuser des trous. Pour ce faire il y a un oeil vissé de manière à regarder autrement les mêmes scènes. Pour l’institution, la subjectivité est un potentiel de chaos en attente de se réaliser. La subjectivité de chaque résident lorsqu’elle s’exprime menace l’édifice, via le refus d’un soin, l’agressivité, la fugue mais aussi via un projet personnel et spontané ou bien les relations amoureuses et sexuelles entre les résidents.
Je m’arrête un instant sur la fugue : mal nommée, elle est bien plutôt une tentative de retour à domicile et à travers cela de retour à soi. Comme si les quelques kilomètres qui séparent l’institution de la maison contiennent avec eux les vingts dernières années ; une fois rentré chez soi, il n’y aurait plus besoin de ce fauteuil roulant et les idées seraient enfin claires. Peut-être même que quelques fantômes réapparaîtraient. Identité, corps et habitat, comme solidaires les uns aux autres. Ainsi je finirai cette réflexion avec cette citation d’Heidegger, issue du texte Bâtir habiter penser, qui m’accompagne depuis des années : “Que veut dire alors ich bin (je suis)? Le vieux mot bauen, auquel se rattache bin, nous répond : « je suis »,« tu es », veulent dire : j’habite, tu habites. La façon dont tu es et dont je suis, la manière dont nous autres hommes sommes sur terre est le buan, l’habitation. Être homme veut dire : être sur terre comme mortel, c’est-à-dire : habiter.”
Rédigé par Barbara M.
Avec le retour avisé des camarades.
Notes
- Comparaison que j’emprunte à nombre de mes patients.
- DansTélévision.
- Cela expliquerait peut-être le puritanisme répandu dans les équipes soignantes quand il s’agit de vieux qui baisent. En plus de les dégouter, d’imaginer des corps si vieux être employés à cet effet, ils se demandent parfois si on ne devrait pas carrément l’interdire, “savent-ils ce qu’ils font ?”
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