O comme Otages (prise d’)


On regretterait presque d’avoir à en faire le commentaire, mais l’expression surgit à chaque occasion avec tellement de spontanéité, gonflée par l’arrogance de l’évidence, qu’il nous faut bien en dire quelque chose. Tout récemment encore, nous l’avons entendu de la bouche d’un collègue. Alors que des agents de la fonction publique se mettent en grève pour défendre leurs droits (qu’en toute occasion l’État du capital s’en va réduire), ledit collègue, contraint d’amener au travail ses enfants que l’école fermée ce jour ne gardera pas, s’agace : « c’est une prise d’otages », qu’il dit. Et il le redit. En cinq minutes de conversation à la pause-café, il l’aura bien dit quatre fois. Visiblement, il y tient.

Comment ça une « prise d’otages » ? Le collègue ne le précisera pas. Tout ça va sans dire – et sans penser. Ce collègue parle mais il ne sait pas ce qu’il dit. Ça parle en lui.

Alors, qu’est-ce ça dit ?

Une première lecture nous dirait qu’en comparant les grévistes à des preneurs d’otages et, inversement, les usagers lésés des services publics à de malheureux otages, notre collègue jette à peu de frais l’opprobre sur la lutte en cours. Faisant d’une pierre deux coups, il décrédibilise l’adversaire en fustigeant les moyens qu’il se donne (qui pourrait souscrire à une prise d’otages ?), tout en s’octroyant le luxe de se placer comme victime innocente. Poussant l’indécence jusqu’au vice, il ira jusqu’à dire que sur le fond, il partage le combat des grévistes – « mais pas comme ça, pas la grève ». 

Si nous en restions là, nous n’aurions pas grand-chose à dire, sinon de souligner précisément l’indécence de la formule qui compare les désagréments petits-bourgeois de ce père de famille contraint de garder ses enfants à l’angoisse insupportable de véritables otages – pistolet sur la tempe, risque de mort, etc. En particulier dans le contexte qui est le nôtre où pas si loin au Proche-Orient, d’aucun·e vivent dans leur chair ce que signifie véritablement « prise d’otages ». Et chacun·e de se repasser cet extrait dans lequel un éditorialiste, tout à son langage inconséquent, compare à son tour la grève SNCF du jour à une prise d’otages avant que le syndicaliste en face de lui lui fasse remarquer que, lui, « prise d’otages » il connait – il était au Bataclan1.

Malaise.

Reste qu’ici, la ficèle paraît trop grosse, le stratagème de décrédibilisation de l’adversaire trop évident. On croirait un élément de langage élaboré consciemment dans un cabinet de consulting, lundi matin 10h15, viennoiserie et corbeille de fruits, jean, t-shirt blanc, Stan Smith. Or, si ça parle, ça doit venir de plus loin – et s’étayer d’un affect plus profond.

Poursuivant l’analyse, on notera que l’expression est construite sur une curieuse inversion et qu’une fois encore, les dominants nous proposent des constructions tout à l’envers – ils marchent sur la tête. Peut-être le moment est-il venu de préciser que notre collègue, qui n’a que les prises d’otages à la bouche, n’est pas n’importe quel collègue : il est directeur. C’est donc de cette place qu’il parle – ou que ça parle.

Manifestement de là-haut il voit flou ; aussi nous permettons-nous de remettre les choses à l’endroit. On rappellera que les « preneurs d’otages » du jour n’ont pour vivre que leur force de travail, qu’ils et elles sont contraints de vendre à celles et ceux qui n’attendent que de pouvoir en disposer à leurs conditions et à leur prix. Ce sont bien les capitalistes (et autres directeur·rices qui en sont les supplétifs) qui, quotidiennement, disposent d’un pouvoir de vie et de mort sur le plus grand nombre en leur imposant les conditions auxquelles il doit se soumettre pour acquérir le nécessaire à sa survie – pas d’emploi, pas d’argent ; et sans argent, c’est la mort sociale, sinon la mort tout court. Remis à l’endroit, les prétendus « preneurs d’otages » ne sont plus ceux que l’on croit. 

A bon droit, ce processus intrapsychique par lequel notre collègue-directeur perçoit les rapports sociaux à l’inverse de ce qu’ils sont réellement, faisant des dominants des dominés et inversement, nous le nommerons projection. Le voilà qu’il projette au dehors ce qu’il ne veut pas voir au-dedans. Dans cette fable sens dessus-dessous, ce sont les pauvres qui haïssent les riches, ou qui les volent par leur fiscalité confiscatoire, tout comme les minorités imposent leur dictature à la majorité.

Reste alors à mettre en évidence les raisons pour lesquelles cette projection a lieu. Il s’agit de montrer pourquoi les dominants se refusent à supporter, même inconsciemment, la représentation d’après laquelle ce sont eux qui jouissent d’un droit de vie ou de mort sur le plus grand nombre, jusqu’à la projeter au dehors. On peinera à soutenir ici que ce serait sous l’impulsion d’une mauvaise conscience qu’aurait lieu pareil processus – non pas que la mauvaise conscience soit absente de la bourgeoisie, mais il nous apparaît plutôt que dans l’étiologie subtile des névroses propres à cette classe, cette dernière, lorsqu’elle domine le tableau clinique, fabrique des sujets révolutionnaires plus que des gardiens de l’ordre. C’est donc ailleurs qu’il nous faut chercher.

Peut-être faut-il repartir de notre point de départ. Finalement, la représentation inversée consécutive à la projection de laquelle nous sommes partis, celle qui faisait des membres des classes laborieuses en lutte les preneurs d’otages d’une bourgeoisie innocente, donne à voir la réalité crue de ce qui se trame dans l’inconscient bourgeois. Cette mise en scène, avec la répartition des rôles qui l’accompagne, est un fantasme ; un fantasme qui, comme toujours, s’élabore dans les suites d’une expérience traumatique. En chaque bourgeois demeure le souvenir toujours vif des journées du 31 mai au 2 juin 1793, lorsque les sans-culottes en armes pointèrent sur la Convention Nationale leurs canons, avant d’en épurer l’institution de vingt-deux de ses membres Girondins ; ou encore celle du 20 mai 1795, lorsque les habitants des faubourgs parisiens entrèrent à nouveau dans la Convention Nationale pour y présenter la tête du député Féraud, comme qui dirait « raccourci » pour s’être opposé aux revendications populaires. Ils se rappellent de ces jours où ils furent bel et bien pris en otage. Depuis lors, chaque mouvement de masse, chaque patron séquestré dans son bureau, chaque chemise de DRH arrachée convoque en eux la peur viscérale qui accompagnait les premières années de leur règne. Il se pourrait qu’à nouveau les masses laborieuses se soulèvent et que dans l’élan de leur fureur, ils ne leur viennent à l’idée de s’en prendre à celles et ceux qui chaque jour les oppriment.

Nos malheureux bourgeois sont des hystériques, ils souffrent de réminiscences.

Rédigé par François H.

Avec le retour avisé des camarades.


Notes

  1. https://www.tf1info.fr/culture/video-il-compare-greve-de-la-sncf-et-prise-d-otages-le-syndicaliste-repond-moi-j-etais-au-bataclan-2080109.html

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